Peu après nous atteignons Kelebin, village assez important e

EXPLORATION

SCIENTIFIQUE

DE LA TUNISIE,

PUBLIÉE

SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

* * * * *

=BOTANIQUE.=

RAPPORT SUR UNE MISSION

EXÉCUTÉE EN 1884.

EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE.

* * * * *

RAPPORT

SUR

UNE MISSION BOTANIQUE

EXÉCUTÉE EN 1884

DANS LA RÉGION SAHARIENNE, AU NORD DES GRANDS CHOTTS

ET DANS LES ÎLES DE LA CÔTE ORIENTALE

DE LA TUNISIE,

PAR

DOÛMET-ADANSON,

MEMBRE DE LA MISSION DE L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE,

PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ D’HORTICULTURE ET D’HISTOIRE NATURELLE

DE L’HÉRAULT ET DE LA SOCIÉTÉ D’HORTICULTURE DE L’ALLIER,

VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ D’ÉMULATION DE L’ALLIER,

PRÉSIDENT DE LA COMMISSION MÉTÉOROLOGIQUE DE L’ALLIER, ETC.

[Décoration]

PARIS.

IMPRIMERIE NATIONALE.

* * * * *

M DCCC LXXXVIII.

Sur la proposition du Président de la Mission de l’exploration

scientifique de la Tunisie, M. le Ministre de l’instruction

publique voulut bien me confier la direction de l’un des deux

groupes d’explorateurs chargés, en 1884, de poursuivre dans la

Régence les recherches d’histoire naturelle auxquelles j’avais

déjà contribué, en 1883, sous la direction de M. E. Cosson, et,

précédemment, en 1874, par une première mission botanique[1].

Le groupe que j’avais l’honneur de diriger se composait de

MM. Valéry Mayet, professeur à l’École nationale d’agriculture

de Montpellier, le docteur Bonnet, préparateur au Muséum d’histoire

naturelle de Paris, et Doûmet-Adanson. Il avait pour instructions

d’explorer la partie sud de la Tunisie entre Sfax, Gafsa, la

rive nord des chotts El-Djerid et El-Fedjedj, Gabès et la mer. Son

itinéraire devait en outre comprendre une visite aux îles Kerkenna

et à l’île de Djerba, ainsi que quelques excursions aux environs

de Tunis, dans la vallée de la Medjerda, et à la petite île de

Djezeïret Djamour (Zembra), pour compléter l’exploration faite,

en 1883, dans le Nord, le Centre et la presqu’île du cap Bon, sous

la direction de M. E. Cosson. Ce programme, malgré son étendue, a

été entièrement réalisé, et notre voyage, commencé le 25 mars,

n’a pris fin que le 7 juillet, époque à laquelle la chaleur et la

sécheresse ne permettent plus d’obtenir de résultats satisfaisants

d’une exploration dans ces contrées.

Les membres du groupe que j’ai dirigé appartenant tous à la

section de botanique et de zoologie, nos recherches devaient avoir

pour principal objet la connaissance de la flore et de la faune de la

Tunisie ; mais, comme dans tout voyage scientifique rien ne doit être

négligé de ce qui peut intéresser la science à tous les points de

vue, chaque fois que l’occasion s’en est offerte, nous avons, mes

compagnons et moi, joint à nos études spéciales des observations

très diverses, notamment sur la météorologie, la géologie et la

paléontologie, sur l’hydrologie et même sur l’archéologie tant

historique que préhistorique. C’est dans ce même ordre d’idées,

convaincus que l’œuvre commune ne pourrait qu’y gagner, que

nous n’avons jamais cru devoir nous abstenir de recherches sur

divers points que devaient visiter également d’autres membres de

la Mission. Il y avait, du reste, tout avantage pour la science à

ce que ces localités fussent abordées à deux époques différentes.

L’étendue de nos travaux, les soins matériels journaliers et

l’organisation générale d’un voyage dans des pays le plus

souvent dépourvus des ressources nécessaires à la vie, étaient

plus que suffisants pour absorber tous les instants des membres de

la Mission ; mais je m’empresse de constater que par suite des

mesures concertées entre le Ministère de l’instruction publique

et celui de la guerre, et grâce au bienveillant concours de toutes

les autorités de la Régence, nos excursions se sont effectuées

dans les meilleures conditions.

Les membres de notre groupe ne sauraient oublier le bon accueil qui

leur a été fait par M. Cambon, Ministre Résident, par M. le baron

d’Estournelles et par tous les fonctionnaires de la Résidence, par

MM. les généraux Boulanger, Riu et Allegro, par M. l’intendant

général Taquin, par les colonels d’Orcet et de la Roque, les

commandants Cabuch, du Puch et d’Amboix, les capitaines Coste, du

Couret, d’Assailly, Grandjean et tous les officiers et médecins

militaires du corps d’occupation.

Indépendamment des facilités de transport et des mesures de

sécurité, nous leur avons dû de précieux renseignements sur la

topographie du pays ainsi que beaucoup d’indications précises

sans lesquelles il nous eût été difficile de mener à bien notre

mission. Il y aurait aussi ingratitude de notre part à ne pas

comprendre dans nos remerciements MM. Matteï, ancien vice-consul

de France à Sfax, Gaud, directeur des postes dans la même ville,

le khalifa de Djerba, l’agent de la Compagnie transatlantique à

Houmt-Souk, M. Carleton, agent consulaire à Zarzis et le khalifa

de cette localité, qui nous ont prêté le concours le plus

utile. Ajoutons que M. Matteï a poussé le dévouement jusqu’à

faire avec moi une excursion pénible de plusieurs jours dans les

îlots de Kerkenna, mettant ainsi à ma disposition son influence

personnelle et la connaissance approfondie qu’il a de ce groupe

d’îles intéressant.

Je suis heureux d’exprimer ici toute ma gratitude à mon excellent

ami M. le docteur E. Cosson qui, malgré ses nombreuses occupations,

a bien voulu vérifier la détermination de la plupart des plantes

recueillies par nous dans le cours de notre mission et reviser le

texte de la partie botanique de ce rapport.

RAPPORT

SUR

UNE MISSION BOTANIQUE

EXÉCUTÉE EN 1884

DANS LA RÉGION SAHARIENNE, AU NORD DES GRANDS CHOTTS,

ET DANS LES ÎLES DE LA CÔTE ORIENTALE

DE LA TUNISIE.

* * * * *

=I=

=Excursions aux environs de Tunis et dans plusieurs localités sur

la voie ferrée de la vallée de la Medjerda.=

Partis de France le 24 mars, nous débarquons à la Goulette le 26

et arrivons à Tunis le même jour. Sans perdre de temps, nous nous

mettons en relation avec les autorités françaises pour obtenir les

ordres indispensables à l’accomplissement de notre voyage dans

le Sud ; mais, comme d’une part nous sommes forcés d’attendre

durant huit jours le prochain départ du paquebot de la côte, et que

d’autre part nous avons pour instructions de compléter par quelques

herborisations printanières les documents recueillis par la Mission

botanique de 1883, à une époque plus tardive, nous faisons, dès

le 28 mars, une course à la Marsa et dans la plaine de la Riana. La

liste des plantes observées ou recueillies dans cette herborisation

comprend à peu près l’ensemble du fonds de la végétation, tant

dans la plaine et les terres cultivées que dans les sables et les

dunes maritimes ; si elle n’ajoute que peu d’espèces à la flore

de Tunis, elle a fourni des indications nouvelles de localités. Dans

cette première course, M. V. Mayet a aussi recueilli des documents

intéressants pour la faune entomologique de cette partie du pays

encore peu étudiée à ce point de vue.

La liste des plantes observées ou récoltées dans l’herborisation

à la Marsa et dans les environs de Soukra comprend près de deux cents

espèces, mais la plus grande partie figurant déjà dans les listes de

1883, nous n’en citerons que quelques-unes des plus intéressantes,

telles que : _Medicago secundiflora_, _Lotus ornithopodioides_,

_Geranium tuberosum_ et _Eufragia latifolia_.

La faune entomologique des environs de Tunis rappelle en général

celle de la province de Constantine : le _Scarites_ des dunes

littorales est le _S. Gigas_ (comme à Alger et à Bône) et le seul

_Blaps_ que l’on y rencontre est le _B. Gigas_ qui habite tout le

pourtour de la Méditerranée. Le _Pimelia_ des dunes est le _Pimelia

inflata_, comme en Algérie ; toutefois à la Goulette, entre la villa

Kheredine et le lac El-Bahira, on trouve en abondance le _P. latipes_

Sol., espèce propre à la Tunisie. La fréquence du _Tyntiria

Barbara_, rare en Algérie, est également à noter. Les terrains

salés, principalement ceux qui entourent le lac El-Bahira, rappellent

ceux du littoral algérien. Hammam-el-Lif fait cependant exception,

car nous y avons capturé certaines espèces qui méritent examen,

entre autres un _Melasoma_ de Sicile, le _Halonomus ovatus_. Nous y

signalerons aussi l’abondance du _Cicindela Maura_.

Le 31 mars, nous nous transportons par le chemin de fer à Oued-Zerga,

station qui doit son nom à l’un des principaux affluents de la

Medjerda et sa triste célébrité à l’odieux massacre qui y a

été commis au commencement de notre occupation. De nombreux essais de

plantation de Vigne ont été entrepris avec succès autour de cette

station, signalée au loin par un véritable bois d’_Eucalyptus_

d’une vigueur qui démontre la valeur incontestable des arbres de

ce genre au point de vue du reboisement rapide de cette partie du

pays actuellement dénudée.

Les rives très herbeuses de l’Oued Zerga, que nous suivons en en

descendant le cours, nous fournissent un certain nombre de plantes qui

manquaient aux herborisations de 1883 ; mais c’est principalement

l’exploration d’un bois de Lentisques (_Pistacia Lentiscus_) et de

Chênes verts (_Quercus Ilex_) qui nous offre le plus d’intérêt

en raison des nombreuses Orchidées que nous y trouvons en plein

état de floraison. En entomologie, les récoltes n’y sont pas

moins fructueuses ; quelques reptiles y sont également capturés

par M. Mayet. Nous devons malheureusement et à regret quitter trop

promptement cette riche localité, notre retour à Tebourba devant

s’effectuer le soir même afin de nous permettre d’explorer les

environs de cette ville dès le lendemain matin.

Parmi les plantes récoltées à Oued-Zerga, nous devons citer plus

spécialement :

_Ranunculus millefoliatus_, espèce généralement rare en Tunisie

et confinée en Algérie dans la région montagneuse ; _Haplophyllum

Buxbaumii_, qui manque à l’Algérie ; _Salvia viridis_ ; _Orchis

longicruris_, rare ; _O. papilionacea_ ; _Aceras anthropophora_ ;

_Ophrys Scolopax_, assez rare en Tunisie ; _O. bombyliflora_, nouveau

pour la flore tunisienne ; _O. tabanifera_, également nouveau pour

la flore ; _O. lutea_ ; _O. Speculum_.

Le 1er avril, dès six heures du matin, et après une nuit passée

sur les dalles de la salle d’attente du chemin de fer (Tebourba

n’offrant même pas trace d’une auberge), nous nous acheminons

vers le Battant, ancien barrage construit par les Romains sur la

Medjerda et utilisé par les Beys de Tunis pour la prise d’eau

d’une fabrique de chechias et de couvertures, jadis florissante

mais actuellement abandonnée.

La plaine qui sépare Tebourba de la Medjerda, étant complètement

couverte de cultures et de vieux Oliviers, n’offre que peu

d’intérêt au naturaliste, mais le gigantesque travail des Romains

mériterait les honneurs d’une étude spéciale qui rentre dans

les attributions de la section d’archéologie et échappe à notre

compétence. Tebourba a été visité en 1883 par la Mission botanique,

mais la découverte faite depuis aux environs du Battant par M. Vira,

vétérinaire de l’armée, d’une plante orientale curieuse, le

_Leontice Leontopetalum_, inconnue jusque-là en Afrique et dont les

stations les moins éloignées sont la Grèce et l’archipel grec,

donne à notre course un intérêt spécial. Après de longues

et pénibles recherches dans les terres argileuses que rend peu

praticables une pluie fine et serrée, nous sommes assez heureux pour

rencontrer les premiers spécimens de la plante convoitée, qui devient

plus abondante à mesure que nous pénétrons dans les vastes champs

de céréales situés sur la rive droite du cours d’eau. Cette

abondance et l’étendue qu’elle occupe démontrent qu’elle y

est réellement spontanée.

Aux environs de Tebourba et du Battant, outre le _Leontice_, nous ne

signalerons que l’_Aceras Robertiana_, nouveau pour la Tunisie, et

l’_Allium triquetrum_, déjà trouvé en Kroumirie par la Mission

de 1883.

Tandis que nous faisions ample récolte du _Leontice_, M. Mayet se

livrait à une fructueuse chasse d’insectes dans les détritus

du bord du fleuve et était assez heureux pour y recueillir aussi

quelques échantillons d’une espèce de mollusques du genre _Unio_,

la première signalée jusqu’à présent dans les cours d’eau

de la Régence. La faune de la vallée de la Medjerda peut être

assimilée à celle des environs de Philippeville et de Bône.

Six kilomètres au moins nous séparent de Tebourba ; aussi devons-nous

battre en retraite afin de ne pas manquer le train qui doit nous

ramener à Tunis.

De retour dans cette ville, pendant que je mets la dernière main

aux préparatifs du départ pour le Sud, M. Mayet fait une fructueuse

récolte entomologique aux ruines de Carthage et dans les sables du

littoral, entre ce point et la Goulette.

=II=

=Séjour à Sfax. — Première excursion aux îles Kerkenna.=

Le 3 avril, la Mission s’embarque pour Sfax sur le paquebot de la

Compagnie transatlantique.

Le 5, jour même de notre arrivée à Sfax, une herborisation est

faite dans les anciens cimetières musulmans. Cette localité fort

riche nous fournit un assez grand nombre d’espèces appartenant

à la flore du Sud, mais dont la majeure partie ont déjà été

signalées et récoltées antérieurement par MM. Espina et Kralik en

1854, et par moi-même en 1874. A cette date, j’avais pu récolter

en nombreux échantillons le _Tetradyclis Eversmanni_, dans les

terrains marécageux situés au nord-est du port ; aujourd’hui ces

terrains sont occupés par les bâtiments de l’hôpital militaire

et l’entrepôt des alfas, et après de minutieuses et infructueuses

recherches, nous avons le regret de constater la disparition de cette

plante orientale si curieuse, dont Sfax était la seule station connue

sur la côte tunisienne et dans le territoire des États Barbaresques.

La flore des environs de Sfax est caractérisée par un assez grand

nombre de plantes sahariennes, ou tout au moins désertiques,

associées aux espèces littorales. Nous citerons seulement les

quelques espèces suivantes : _Ammosperma cinereum_, exclusivement

saharien en Algérie ; _Muricaria prostrata_, qui ne se rencontre en

Algérie que sur la lisière du Sahara et dans les parties chaudes des

Hauts-Plateaux ; _Rapistrum bipinnatum_, rare et exclusivement saharien

en Algérie ; _Reseda propinqua_, du Sahara en Algérie ; _Trigonella

maritima_, plante orientale manquant à la flore d’Algérie ; _Filago

Mareotica_, espèce rare, mais très abondante sur beaucoup de points

en Tunisie dans les terrains salés ; _Anacyclus Alexandrinus_ var.,

du Sahara et de la partie chaude des Hauts-Plateaux en Algérie ;

_Centaurea contracta_, plante de la Cyrénaïque qui manque à

l’Algérie ; _Plantago Syrtica_, propre au Sahara en Algérie ;

_Paronychia longiseta_, saharien en Algérie ; _Trisetum pumilum_,

saharien en Algérie.

Les environs de Sfax ont fourni un assez grand nombre d’insectes

appartenant également à la faune algérienne, tels que : _Tetracha

Euphratica_, _Julodis Onopordi_, _Calosoma Maderæ_, _Tyntiria

bipunctata_, etc., et, comme pour la flore, un certain nombre de types

désertiques commencent à apparaître. Nous citerons entre autres :

_Blaps Barbara_, _Pimelia simplex_ et _Valdani_, les uns et les autres

des Hauts-Plateaux et du Sahara algériens ; _Morica octocostata_,

_Cicindela Ægyptiaca_, _Blatta Ægyptiaca_.

Un gros crustacé isopode (_Hemilepictus Reaumuri_) court partout

sur le terrain argileux, et, dans le genre _Armadillo_, une espèce

nouvelle décrite par M. Simon (_A. Mayeti_) est à citer. Nous

relaterons en outre l’abondance de deux espèces de Lépidoptères

cosmopolites, le _Vanessa Cardui_ et le _Deiopeia pulchella_.

En reptiles, les environs de Sfax ont fourni une abondante récolte

de Sauriens, parmi lesquels : _Eremias guttulata_, _Acanthodactylus

vulgaris_, _Platydactylus muralis_, _Hemidactylus verruculatus_,

_Stenodactylus punctatus_, ce dernier dans les cimetières où il

sort des tombes le soir.

Plusieurs visites faites dans les marchés nous ont permis de constater

la présence des espèces de poissons suivantes : _Serranus Scriba_,

_S. Gigas_, _Scorpena Porcus_, _Labrus Pavo_, _L. Turdus_ et ses

variétés, _Crenilabrus viridis_, _Seriola Dumerilii_, _Cantharus

vulgaris ?_ (devant peut-être être distingué comme espèce par son

museau allongé), _Corvina nigra_, _Chrysophris aurata_, _Pagellus

Mormyrus_, _Sargus vulgaris_, _Mullus barbatus_, _Mugil Labeo_,

_M. auratus_, _M. ?_ (espèce à museau pointu), _Belone Acus_, _Solea

vulgaris_, _Balistes Capriscus_, _Torpedo Narke_, _Carcharodon Lamia_,

_Notidanus griseus_, _Pastinaca vulgaris_, _Cephalopterus Giornæ_,

_Rhinobates ?_

Nous ajoutons que les Sélaciens paraissent très abondants et sont,

à l’état sec, l’objet d’un commerce particulier.

La recherche des mollusques marins eût nécessité un séjour

prolongé et des moyens spéciaux que nous n’avions pas à notre

disposition ; ce n’est donc qu’à titre de simple renseignement

que nous notons : _Loligo vulgaris_, _Sepia vulgaris_, _Conus

Mediterraneus_, _Cyprea Onyx_ (trois exemplaires acquis d’un

pêcheur d’éponges ainsi qu’un groupe de _Siliquaria_),

_Cerithium vulgatum_, _Cardium edule_ var., _Pinna marina_ (très

abondante entre la côte et les îles Kerkenna), _Dentalium Entalis_

(abondant sur la plage), _Janthina communis_ et _violacea_, et dans

les Zostères rejetées par la mer, trois spécimens d’un mollusque

rare appartenant au genre _Cylichna_, ce qui nous fait encore plus

regretter de n’avoir pu fouiller les fonds herbeux du chenal qui

sépare les îles Kerkenna de la côte.

Quant aux Gastéropodes terrestres, ils appartiennent aux groupes des

_Helix Pisana_, _H. variabilis_ et _maritima_, et _H. vermiculata_. Ce

n’est que dans l’intérieur que l’on commence à rencontrer des

types appartenant aux groupes des _Helix candidissima_ et _Doumeti_,

ce dernier rapporté de mon voyage de 1874 et retrouvé par la Mission

de 1883 ainsi que par la Mission Roudaire, mais décrit à tort sous

un autre nom dans le rapport de cette mission.

Nous ne perdons pas de temps pour nous occuper des préparatifs de

notre voyage au Sud, avec d’autant plus de raison que nous savons

par expérience avec quelle rapidité les phases de la végétation

s’accomplissent dans la région désertique ; mais, malgré le bon

vouloir des autorités militaires, notamment du commandant du Puch et

du capitaine Coste, de la compagnie mixte, un retard forcé nous est

imposé par suite du changement de garnison d’un bataillon qui,

allant de Gabès à Kairouan, absorbe pendant huit jours tous les

moyens de transport sur lesquels nous comptions.

Cependant nous utilisons de notre mieux le temps que nous forcent

à passer à Sfax ces circonstances fâcheuses, en faisant plusieurs

herborisations et surtout des chasses entomologiques de jour et de nuit

autour de l’enceinte de la ville. Ce contretemps devant également

modifier la date de notre retour du Sud et conséquemment celle de

notre visite aux îles Kerkenna, dans la crainte que la saison ne

soit alors trop avancée pour étudier fructueusement la végétation

de ces îles, nous nous décidons à y faire un premier voyage, nous

réservant de les visiter de nouveau, s’il y a lieu, à notre retour.

Grâce à l’obligeance du Commandant indigène du port et de

M. Matteï, agent de la Compagnie transatlantique, une mahonne est

frétée, et, le 10 avril au matin, nous prenons la mer en compagnie

de M. Bouillaud, jeune naturaliste plein de zèle, en mission sur

les côtes de Tunisie où il se livre à des études d’anatomie et

d’embryogénie sur les animaux inférieurs marins.

Bien que les Kerkenna ne soient séparées de la côte que par un bras

de mer de vingt à vingt-cinq kilomètres de large, la traversée ne

laisse pas que d’être chanceuse par suite des vents contraires,

des courants rapides et surtout du peu de profondeur de la mer

autour de ces îles. Les navires à voile qui manquent l’heure

de la marée montante se voient souvent forcés de louvoyer ou

d’attendre à l’ancre pendant plusieurs heures avant de pouvoir

aborder. Ce jour-là nous en faisons l’expérience à nos dépens ;

après avoir franchi difficilement, entre les deux îles, l’étroit

goulet d’El-Kantara (nom qui est dû à une ancienne jetée et à un

pont romain qui reliait la petite et la grande Kerkenna), nous devons

tirer de nombreuses bordées et ne parvenons à mettre pied à terre

que vers quatre heures du soir, en face du village d’Ouled-Kassin

où nous devons passer la nuit.

A la faveur des lettres de recommandation dont nous sommes porteurs

et à l’aide d’un mélange d’italien et de mots arabes, nous

obtenons du cheïkh de l’endroit à peu près tout ce qui nous

est nécessaire, c’est-à-dire un logis et quelques vivres ; puis,

nos moyens d’existence étant assurés jusqu’au lendemain, les

quelques heures de jour qui restent sont consacrées à l’exploration

des environs.

Malgré la pluie, phénomène beaucoup plus rare ici que dans

l’intérieur des terres, nous pouvons faire d’abondantes récoltes

en plantes, en insectes et en mollusques, et constatons que la faune

et la flore ont un caractère plus méridional que ne le comporte la

position géographique de ces îles.

A la tombée de la nuit nous devons rendre visite à divers malades

auxquels le docteur Bonnet fait des prescriptions médicales. C’est

le prélude des nombreuses consultations qu’il devra s’astreindre

à donner durant tout le cours du voyage, obligation gênante, il

est vrai, mais toujours utile pour se concilier le bon vouloir des

indigènes dont le concours est indispensable. L’Arabe a très grande

confiance dans le savoir des docteurs européens et l’exercice de

la médecine est auprès de lui le meilleur des laissez-passer.

Le lendemain matin, nous quittons Ouled-Kassin de bonne heure,

après avoir préalablement mis en presse nos récoltes de la

veille. Nos hôtes, qui nous ont procuré le nombre d’ânes et de

chameaux nécessaires au transport de notre bagage, tiennent à nous

accompagner à quelque distance du village. Après des adieux pleins

d’une courtoisie réciproque, nous nous séparons de ces braves gens

qui ne manquent pas de donner à nos guides des instructions précises

pour nous faire parvenir à El-Ataïa dans la journée. La distance

jusqu’à cette localité, située au nord-est de l’île, serait,

disait-on, de vingt kilomètres, mais d’après le temps qu’il nous

a fallu, je serais porté à croire qu’il y en a davantage. Nous

longeons le bord de la mer en récoltant plus particulièrement

sur notre route les espèces littorales, puis nous traversons des

terrains plats récemment abandonnés par les eaux saumâtres et où

croît en abondance le curieux _Filago Mareotica_ ; pénétrant dans

les terres cultivées, à la hauteur du village des Ouled-bou-Ali,

nous constatons dans les champs et les plantations d’Oliviers et

de Dattiers l’existence de l’_Onopordon Espinæ_, au feuillage

blanchâtre très ornemental, plante déjà trouvée en abondance par

la Mission de 1883 entre Mehedia et El-Djem. En traversant plusieurs

dépressions de terrain dans lesquelles les eaux de la mer paraissent

pénétrer à marée haute, nous étudions la formation géologique

relativement récente des îles Kerkenna. L’association dans des

tufs, probablement quaternaires, de coquilles, les unes fossiles,

les autres à peine subfossiles ou encore actuellement vivantes, nous

porte à admettre une double action alternative d’exhaussement et

d’affaissement, fait que nous avons pu constater à diverses reprises

sur d’autres points de la côte tunisienne, depuis Sfax jusqu’à

Zarzis, et qui paraît même s’étendre jusqu’à Tripoli.

Peu après nous atteignons Kelebin, village assez important entouré

de cultures soignées et de plantations de Vignes et de Figuiers. Les

champs et les jardins sont limités par des talus en terre argileuse

soigneusement entretenus à l’instar de ceux que l’on établit en

vue de la submersion des Vignes dans le Midi de la France. Le sommet

en est couronné par des haies formées d’_Opuntia_ ou d’_Aloe

vera_ et, sur leurs flancs, croissent avec une surprenante vigueur une

foule de plantes succulentes : _Aizoon Hispanicum_, _A. Canariense_,

_Mesembryanthemum crystallinum_, _M. nodiflorum_, _Silene succulenta_,

etc., associées au _Peganum Harmala_. Une halte dans la maison de

campagne de Si-Salah, caïd de l’île, nous repose des fatigues de

la marche ; puis, laissant sur la gauche la ville de Ramlah dont nous

apercevons quelques maisons, nous poursuivons notre trajet à travers

les cultures qui couvrent presque entièrement la surface de cette

île, jadis beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, d’après

les nombreuses ruines de constructions et les enceintes de pierre que

l’on y rencontre presque à chaque pas. Les plus importantes de ces

ruines sont certainement celles des environs d’El-Abaskieh, village

que nous laissons sur la droite après avoir examiné avec attention

des citernes soit naturelles, soit creusées très anciennement

dans les couches horizontales d’un calcaire très dur qui paraît

former la carcasse de l’île au-dessous des terrains à fossiles

quaternaires dont il a été précédemment question.

Au delà d’El-Abaskieh, une sebkha, que les eaux viennent à peine

d’abandonner, semble pénétrer très avant dans les terres ;

puis les cultures reparaissent, ainsi que les ruines accompagnées

d’enceintes de pierre, pour ne plus discontinuer jusqu’à

l’entrée du village d’El-Ataïa qui doit être le terme de

notre course de la journée. Là, nous sommes à peu de distance

de l’extrémité nord-est de l’île, et la nuit, qui ne va pas

tarder à venir, ne nous permettrait pas de pousser plus avant notre

trajet. Force nous est donc de chercher un gîte pour nous reposer de

nos dix heures de marche. En dépit de la difficulté que nous avons

à nous faire comprendre, grâce aux bienveillantes dispositions des

autorités, rien ne nous manque encore cette fois ; nous pouvons même

nous installer à peu près convenablement au milieu d’une affluence

d’indigènes que pousse à nous entourer le désir bien naturel de

voir les quatre étrangers dont l’arrivée a été annoncée par

les conducteurs de nos bagages.

Le lendemain matin, 12 avril, les consultations étant données aux

malades qui n’ont garde de laisser passer une si belle occasion

de voir un thebib roumi, nous prenons congé des autorités et

partons pour Cherki, village et port situés sur la rive occidentale

de l’île. Nous ne tardons pas à atteindre une grande sebkha

desséchée depuis peu et parsemée d’îlots de sable. Le trajet à

travers cette plaine salée encore humide nous permet de récolter de

nombreuses Salsolacées et de faire une fructueuse chasse d’insectes

spéciaux à cette nature de terrain. De même que dans les autres

dépressions que nous avons traversées la veille, nous constatons

l’association des coquilles fossiles aux coquilles actuellement

vivantes ; les premières, détachées des roches anciennes,

reconstituent avec les secondes un tuf nouveau. Sur un monticule

pierreux occupé en partie par des cultures, nous capturons une

Couleuvre intéressante (_Periops Algira_) et, en soulevant les

pierres, nous découvrons de nombreux spécimens d’un Scorpion

dangereux, de grande taille, qui diffère du _Buthus Occitanus_ par

la couleur noire de ses extrémités : c’est le _Buthus australis_,

très répandu dans le Sud de la Régence où il occasionne souvent des

accidents. Vers onze heures du matin, nous arrivons à Cherki où nous

attend une réception des plus amicales de la part de l’ex-commandant

du Bey-Chir, ancien et unique vaisseau de guerre du Bey de Tunis.

Comme il était dans nos projets de visiter un des îlots qui

terminent au nord le groupe des Kerkenna, nous nous dirigeons

dans l’après-midi vers la pointe de l’île, confiants dans

l’assurance qui nous a été donnée que nous trouverions là une

barque pour nous transporter sur l’îlot ; mais, par un de ces

malentendus trop fréquents lorsqu’on a de la difficulté à se

faire comprendre, au lieu d’arriver à la mer, nous tombons en plein

dans un misérable village dont les habitants, et surtout les enfants,

viennent d’être décimés par une épidémie de variole d’autant

plus meurtrière que la maladie sévissait sur des constitutions

syphilitiques et était favorisée par la malpropreté native de la

population. Dans ces conditions, lorsqu’elle n’emporte pas le

sujet, la maladie cause toujours pour l’avenir les désordres les

plus graves. Fidèle aux traditions généreuses du corps médical

français, le docteur Bonnet, cédant aux supplications des habitants,

visite et opère même quelques-uns des enfants les plus gravement

atteints, besogne peu engageante et non dépourvue de danger. Le temps

que nous avons passé dans ce village ne peut pas être considéré

comme perdu, puisqu’il a été consacré à faire un peu de bien,

mais il nous fait défaut pour réaliser le projet que nous avions

conçu et il nous faut songer à battre en retraite sur Cherki,

ce que nous faisons en nous dirigeant vers le port. Nous n’avons

du reste pas à nous repentir d’avoir pris cette direction, car

cela nous permet d’augmenter notablement la liste des plantes que

nous avons déjà recueillies dans l’île et d’observer en place,

sur le bord même de la mer, les couches de calcaire qui fournissent

par désagrégation les fossiles que nous n’avons encore rencontrés

qu’associés dans les poudingues récents aux espèces vivant encore

dans la mer qui baigne les Kerkenna. Nous pouvons aussi, durant ce

trajet, voir la méthode, aussi intéressante qu’ingénieuse, usitée

pour les plantations de Dattiers dans un terrain de tuf qui semblerait

à première vue impropre à toute culture arborescente. Cette méthode

consiste à creuser des trous, profonds de deux à trois mètres et

larges d’environ un mètre et demi à deux, dans la couche de tuf ;

le sable argileux et la couche aquifère étant ainsi atteints,

l’arbre est planté au fond de l’excavation et butté seulement

avec du sable ou de la terre, en sorte que ses racines soient toujours

en contact avec le sol humide et la couche aquifère inférieure qui

supplée à l’absence complète d’eau superficielle. C’est la

justification du proverbe arabe disant que « le Dattier doit avoir le

pied dans l’eau et la tête dans le feu ». Du reste, les Palmiers

des îles Kerkenna, comme tous ceux qui vivent au voisinage de la mer,

ne produisent que des fruits de qualité très inférieure et seulement

destinés à la nourriture des animaux ; à part cette récolte de

fruits peu rémunératrice, ils sont principalement destinés à

fournir des frondes pour faire les palissades des pêcheries, et

le vin de palmier ou lagmi qui remplace le vin véritable dans les

repas de cérémonie des indigènes. Ce dernier produit s’obtient à

l’aide d’incisions annulaires qui occasionnent des étranglements

fort singuliers de la tige et lui donnent parfois l’aspect de

colonnes travaillées au tour. Le lagmi, qui n’est autre chose

que la sève de l’arbre, coule abondamment des incisions et est

reçu dans un vase de terre, sorte d’amphore, que l’on remplace

chaque matin. Cette opération n’est guère pratiquée que sur

les Dattiers de peu de valeur, car, réitérée plusieurs fois,

elle en amène généralement le dépérissement. Les vieux troncs de

Palmiers sont aussi utilisés comme poutres et soliveaux de maisons,

tandis que les frondes et leurs pétioles rigides remplacent dans

les habitations indigènes nos lattes de plafond et nos plafonds

eux-mêmes. — Avant de rentrer dans le village, à la nuit tombante,

nous rencontrons d’importantes et nombreuses ruines d’édifices,

des restes d’anciens murs et des citernes d’origine romaine,

témoins irréfutables d’une prospérité dont l’état actuel de

ces îles est loin de donner la mesure.

Le dimanche 13 avril, jour de Pâques, après avoir pris congé de

l’hôte qui nous a si bien reçus et hébergés depuis la veille,

nous nous rembarquons sur la felouque qui est venue nous attendre au

mouillage relativement sûr de Cherki. Longeant cette fois la côte

occidentale de la grande île, nous apercevons de loin Bordj-el-Ksar,

important château romain remanié plusieurs fois, et nous abordons

vers une heure de l’après-midi la pointe nord de la petite Kerkenna

(Djira ou Srira), presque à l’entrée du goulet d’El-Kantara

que nous avions franchi trois jours avant pour nous rendre à

Ouled-Kassin. Le manque de fond empêchant toute barque d’arriver

jusqu’à terre, nous sommes forcés de nous faire transporter sur

les épaules de nos matelots ; puis, comme notre intention est de

traverser l’île à pied dans toute sa longueur, la felouque est

immédiatement expédiée à l’extrémité sud, en un point nommé

Bordj-bou-Yousef où elle devra nous attendre. Parvenus au rivage,

nous ne tardons pas à découvrir quelques plantes intéressantes,

entre autres le _Festuca Rohlfsiana_, nouveau pour la flore tunisienne

et qui n’était connu que dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque ;

mais bientôt après, nous éprouvons une véritable déception

causée par un trajet de deux heures, aussi monotone que fatigant,

dans des champs sablonneux complantés de Dattiers espacés à peu

près également en tous sens. Ces plantations, qui constituent

la seule richesse de l’île, dont elles couvrent environ les deux

tiers, ont, vues de la mer, l’aspect d’une épaisse forêt. Sortis

enfin de ce terrain qui ne nous offrait aucun intérêt, nous nous

reposons quelques moments sur un monticule d’où la vue embrasse

une grande partie de l’île. A nos pieds s’étend une vaste

sebkha desséchée couverte de _Limoniastrum monopetalum_ et de

Salsolacées ; nous la franchissons, puis, traversant de nouveau

des plantations de Palmiers entremêlés d’Oliviers, nous arrivons

à Melitta, village important et unique centre de population de la

petite Kerkenna. L’aspect de cette agglomération de maisons sans

étages et de huttes entourées de palissades en feuilles de Dattier,

flanquées chacune d’une ou plusieurs cabanes et de parcs où sont

logés les ânes et les chameaux, est des plus curieux ; il rappelle

celui des villages nègres du Centre et de la côte occidentale

de l’Afrique. Nous n’avons rien rencontré d’analogue dans

le reste de notre voyage, et, si nous n’avions à satisfaire que

notre bon plaisir, nous séjournerions d’autant plus volontiers

à Melitta, que le khalifa, ancien colonel de la gendarmerie du Bey,

nous convie avec une gracieuse insistance à passer la nuit dans sa

maison. Convaincu cependant, par nos protestations, de l’obligation

où nous sommes de rentrer à Sfax le soir même, il consent à nous

laisser partir et nous procure même des ânes pour nous éviter la

fatigue des huit kilomètres qu’il nous reste encore à faire dans

les sables et les plantations de Palmiers semblables à celles que

nous avons traversées dans la partie nord de l’île. La rapidité

d’allure et parfois l’indiscipline de nos montures ne nous

empêchent cependant, ni de remarquer la nature particulière de ces

sables provenant de la décomposition d’un grès calcaire coquillier

blanc dont le gisement se montre à nu en certains endroits du rivage,

ni de recueillir quelques Strombes fossiles qui gisent sur le sol.

A Bordj-bou-Yousef, nous retrouvons notre felouque ainsi qu’il a

été convenu, et, avant la nuit, nous faisons voile pour Sfax où

une fraîche brise nous amène en deux heures un quart.

Notre excursion aux Kerkenna, qui a duré quatre jours pleins, nous

a fourni d’abondantes récoltes de plantes, d’insectes et de

reptiles, ainsi que d’intéressantes observations sur le climat,

la structure géologique et les productions de ces îles, dont le

régime climatérique paraît être, ainsi que nous l’avons déjà

dit, beaucoup plus méridional que ne semblerait le comporter leur

position géographique. Nous constaterons en effet, dans la suite de

notre voyage, que la végétation y était déjà bien plus avancée

que dans la plupart des localités de la contrée située plus au

sud. Cette particularité tient sans doute à l’influence directe

de la mer qui, en entretenant une température plus égale et une

humidité plus constante de l’atmosphère, bien qu’il n’y

pleuve presque jamais sérieusement, prédispose les plantes à une

végétation précoce.

Pour compléter nos observations, nous ajouterons que la culture

est relativement perfectionnée dans les deux îles, mais plus

particulièrement dans celle de Ramlah où les villages sont partout

entourés, jusqu’à une assez grande distance, de jardins très

soignés. La Vigne y est cultivée sur une assez grande échelle, mais

ce sont surtout les légumes qui peuplent les jardins complantés en

outre de nombreux arbres fruitiers et de vigoureux Figuiers. En dehors

des jardins, on y voit des plantations d’Oliviers et de Dattiers qui

occupent, ces derniers surtout, d’assez vastes espaces, mais dont

les fruits sont de qualité très inférieure. Dans la petite île

(Srira ou Djira), moins peuplée que la grande, les plantations de

Dattiers sont beaucoup plus étendues, couvrant environ les deux tiers

de la superficie totale de l’île, tandis que les autres cultures,

céréales ou jardins, y sont très restreintes.

L’eau superficielle, qui manque totalement aux deux îles, paraît

être suppléée par une nappe d’eau abondante située à peu

de profondeur.

La population des îles Kerkenna semble former une famille distincte de

celle de la terre ferme ; elle est plutôt maritime qu’agricole et se

livre surtout à l’industrie de la pêche du poisson et des éponges ;

aussi les Kerkenniens fournissent-ils de nombreux et habiles marins.

Leur naturel est doux et porté à l’hospitalité. L’idiome

qu’ils parlent paraît différer, malgré le peu de distance qui

les en sépare, de celui des habitants de la côte à laquelle ces

îles sont rattachées par un plateau sous-marin élevé et interrompu

seulement par un canal profond, sorte de faille d’une largeur moyenne

d’environ un kilomètre. Comme nous l’avons déjà dit, ces îles

semblent être actuellement soumises à un phénomène d’abaissement

lent, qui, en favorisant l’accès de la mer dans l’intérieur des

terres, tend à restreindre de plus en plus la surface émergente de

la grande île, principalement dans sa partie nord, et à la diviser

en un certain nombre d’îlots analogues à ceux qui existent déjà

et qui n’en sont séparés que par de petits bras de mer de très

peu de profondeur.

De nombreux vestiges d’habitations, d’anciennes cultures et

de travaux importants attestent que l’île de Ramlah a été

beaucoup plus cultivée et surtout beaucoup plus peuplée dans les

temps anciens. Bordj-el-Ksar, notamment, a dû être à l’époque

romaine, et sans doute aussi à l’époque chrétienne, une ville

d’une grande importance, comme population et comme commerce. Les

vestiges de l’ancien port et les ruines de constructions qui bordent

la mer sur un très long espace et sont incessamment détruites par

les flots ne laissent aucun doute à cet égard. Nous y reviendrons

plus tard dans le récit de notre visite à ces ruines.

La flore des îles Kerkenna est remarquable par le grand nombre

d’espèces sahariennes qu’elle renferme. Le peu d’élévation du

sol au-dessus du niveau de la mer, de grandes surfaces sableuses, la

rareté de la pluie, remplacée par d’abondantes rosées, sont autant

de conditions qui paraissent y favoriser le développement des espèces

désertiques. Les plantes des terrains salés (les Salsolacées et les

_Statice_ principalement) y occupent aussi de larges espaces par suite

de la pénétration des eaux de la mer dans l’intérieur des terres

où elles forment, particulièrement dans le nord de la grande île,

de vastes sebkhas alternativement submergées et desséchées suivant

que la mer est agitée ou calme. Ces lagunes semblent tendre à envahir

de plus en plus les terres en raison du phénomène d’abaissement

lent que subit le sol de toute cette partie de la côte, ainsi que

nous le prouvent les diverses observations que nous avons pu faire

tant aux Kerkenna qu’à Gabès et à l’île de Djerba.

La liste suivante[2], bien qu’elle ne comprenne qu’une partie des

nombreuses espèces que nous avons récoltées, suffit pour mettre

en évidence le caractère saharien de la végétation :

Matthiola oxyceras DC.

*—— _var._ basiceras Coss. et Kral., spécial à la Tunisie.

Notoceras Canariense R. Br.

Koniga Libyca R. Br.

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Cleome Arabica L.

Helianthemum Kahiricum Delile.

Reseda propinqua R. Br.

Frankenia thymifolia Desf.

Erodium hirtum Willd.

*Zygophyllum album L. (Cilicie, Chypre, Arabie, Égypte).

Rhus oxyacanthoides Dum. Cours.

Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.

Ononis serrata Forsk.

Medicago laciniata All.

*Trigonella maritima Delile (Sardaigne, Sicile, Égypte,

Palestine).

*Astragalus Alexandrinus Boiss. (Égypte inférieure, Palestine,

Arabie).

Hippocrepis bicontorta Lois.

Herniaria fruticosa L.

Paronychia longiseta Webb.

Mesembryanthemum nodiflorum L.

—— crystallinum L.

Aizoon Canariense L.

Reaumuria vermiculata L.

Nitraria tridentata Desf.

*Deverra tortuosa DC. (Tripolitaine, Égypte).

Crucianella angustifolia L.

*Vaillantia lanata Delile ; Galium Columella Ehrenb. (Tripolitaine,

Égypte).

Scabiosa arenaria Forsk.

Atractylis prolifera Boiss.

A. microcephala Coss. et DR.

*A. flava Desf. (Égypte inférieure, Sinaï).

Centaurea dimorpha Viv.

*Onopordon Espinæ Coss., spécial à la Tunisie.

Carduus Arabicus DC.

Nolletia chrysocomoides Cass.

Chamomilla aurea J. Gay.

*Chlamydophora tridentata Ehrenb. (Égypte inférieure).

Helichrysum aff. H. Stœchas.

*Filago Mareotica Delile (Égypte inférieure).

Ifloga spicata Sch. Bip.

*Spitzelia radicata Coss. et Kral. (Égypte inférieure).

Apteranthes Gussoneana Mik.

Echium calycinum Viv.

Echiochilon fruticosum Desf.

Linaria fruticosa Desf.

Micromeria nervosa Benth.

Salvia lanigera Desf.

—— Ægyptiaca L.

Statice pruinosa L.

Limoniastrum monopetalum Boiss.

Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.

Halostachys perfoliata Moq.-Tand.

Urginea undulata Steinh.

*Scilla villosa Desf. (spécial à la Tunisie).

Lygeum Spartum L.

Pennisetum ciliare Link.

Gastridium nitens Coss. et DR.

*Æluropus littoralis Parl. _var._ repens (Tripolitaine, Égypte,

Sicile, Caucase, Crète, Sibérie, Mésopotamie, Arabie).

*Festuca dichotoma Forsk. (Égypte, Arabie pétrée).

—— Memphitica Coss.

*—— (Scleropoa) Rohlfsiana Coss. (Tripolitaine, Cyrénaïque).

La faune entomologique des Kerkenna est sensiblement la même que

celle de Sfax, en y ajoutant les _Buthus australis_ et _Europæus_

qui sont abondants dans la grande île, notamment près de Cherki.

En reptiles, nous avons capturé : _Stenodactylus punctatus_,

_Gongylus ocellatus_, _Eremias guttulata_, et une Couleuvre qui est

le _Periops Algira_.

En oiseaux, nous avons vu de nombreux Stercoraires, Puffins et

Goélands, parmi lesquels le _Larus senatorius_ ; plusieurs _Lanius_

(_L. Italicus_), d’abondantes Huppes et l’_Ardea Garzetta_,

très commun sur les palissades des pêcheries.

Le sol bas des Kerkenna montre deux formations différentes : la

carcasse des îles est formée d’un calcaire dolomitique très

dur, disposé en couches horizontales assez souvent crevassées ;

dans ces crevasses on trouve parfois des réservoirs d’eau

douce. Au-dessus de ce calcaire, s’étend sur plusieurs points de

la grande île, principalement sur la côte nord-est, une formation

quaternaire ancienne très fossilifère où l’on trouve le _Strombus

Mediterraneus_. Cette roche est journellement délitée par l’action

des eaux et ses débris forment actuellement un nouveau tuf coquillier

dans lequel les espèces vivantes sont mêlées aux fossiles de la

formation précédente. Sur plusieurs points de la côte occidentale,

c’est-à-dire en face de la terre ferme, notamment au Bordj El-Ksar,

il existe des falaises formées d’un terrain de gypse cristallin

qui est entamé par l’action de la mer. Enfin, à la pointe sud

de la petite île (Srira ou Djira), se trouve un gisement de grès

calcaire blanc, renfermant de nombreux fossiles parmi lesquels le

_Strombus Mediterraneus_ dont on rencontre des spécimens épars dans

les dunes de sables de cette portion de l’île, sables provenant

des détritus du grès calcaire susmentionné.

Nos observations sur la position relative des diverses couches

géologiques qui forment le sol des Kerkenna et sur le niveau actuel

des constructions anciennes qui existent encore sur leur côte,

nous portent à admettre que celle-ci a subi des soulèvements et

des affaissements alternatifs, et qu’elle est actuellement dans une

période manifeste d’abaissement qui tend à réduire incessamment

l’étendue des îles.

OBSERVATIONS METEOROLOGIQUES FAITES DANS LES ÎLES KERKENNA.

OULED-KASSIN, 11 avril, 7 heures matin.

Baromètre holostérique no 1 764mm,2

Baromètre holostérique no 2 765mm,2

Thermomètre + 19°,5

Thermomètre frondé au dehors + 16°,8

Vent. — N. faible (2).

État du ciel. — Beau (3) brumeux. — Fracto-cumulus à

l’horizon Est.

A 6 heures du matin le thermomètre frondé donnait + 15°,3

KELEBIN, 11 avril, 12h 45.

Baromètre holostérique no 1 764mm,8

Baromètre holostérique no 2 765mm,1

Thermomètre + 19°,0

Thermomètre frondé + 19°,0

EL-ATAÏA, 12 avril, 6 heures matin.

Baromètre holostérique no 1 763mm,9

Baromètre holostérique no 2 764mm,2

Thermomètre + 15°,6

Thermomètre frondé + 15°,6

Vent. — S.O. modéré (3).

État du ciel. — Beau (1) brumeux. — Fracto-cumulus à

l’horizon S.O.

CHERKI, 12 avril, midi.

Baromètre holostérique no 1 764mm,0

Baromètre holostérique no 2 764mm,0

Thermomètre + 21°,3

Thermomètre frondé au dehors + 23°,0

Vent. — S.S.E. faible (2).

État du ciel. — Très beau (1), légère brume.

CHERKI, 12 avril, 6 heures soir.

Baromètre holostérique no 1 763mm,2

Baromètre holostérique no 2 763mm,5

Thermomètre + 19°,0

Thermomètre frondé + 19°,0

Vent. — S. faible (2).

État du ciel. — Beau (1), quelques strato-cirrus à l’Ouest.

CHERKI, 13 avril, 6h 30 matin.

Baromètre holostérique no 1 764mm,2

Baromètre holostérique no 2 764mm,6

Thermomètre + 19°,4

Thermomètre frondé + 17°,5

Thermomètre minima de la nuit + 14°,3

Vent. — Nul (0).

État du ciel. — Beau (1), brume.

=III=

=Trajet de Sfax à Gafsa : Oued Leben, Djebel Bou-Hedma, les

Aïeïcha, Djebel Sened, la Madjoura.=

Le 17 avril, à une heure du soir, après avoir consacré trois jours

aux préparatifs de départ et à la mise en ordre de nos récoltes,

nous levons le camp et prenons la route de Gafsa par la plaine de Chaal

et l’Oued Leben. Nous sommes munis de deux tentes de seize hommes,

l’une pour nous et notre matériel, l’autre pour les hommes de

l’escorte. Notre personnel se compose de cinq hommes du train,

dont un brigadier, deux cavaliers indigènes des compagnies mixtes

et deux chameliers. Le nombre des animaux est de dix-sept, savoir :

quatre chevaux montés, huit mulets du train, dont deux montés et

six chargés ; et cinq chameaux. C’est à peine suffisant, car, vu

le nombre d’étapes que nous avons à fournir avant d’atteindre

un point de ravitaillement, il nous faut, outre nos bagages, emporter

des vivres en assez grande quantité pour nos hommes et nos animaux.

Notre itinéraire ayant été soigneusement tracé avec le concours

du capitaine Coste, de la 3e compagnie mixte, lequel a fait campagne

dans la région que nous allons explorer, nous nous dirigeons sur

le Bir Khlifa, première halte que nous atteignons vers six heures

du soir. Le camp est aussitôt dressé à proximité du puits et

au pied d’une petite éminence couronnée par les restes des

travaux exécutés par les Romains dans le but d’élever et de

distribuer les eaux à l’entour, ainsi qu’ils avaient coutume de

le faire dans ces contrées entièrement dépourvues d’irrigations

naturelles. Notre première installation s’étant opérée sans

difficulté, nous pouvons espérer que notre voyage s’effectuera

dans de bonnes conditions, ce dont il était essentiel de s’assurer

avant de pousser plus avant.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 1 / 14 段