Du soir au lendemain, le tout-puissant Génie qui a remplacé les bonnes
fées du vieux temps, l’Argent, avait comblé les convoitises de M.
Wilkie.
Sans transition, et comme dans un rêve, il passa de ce qu’il appelait sa
situation gênée aux splendeurs d’une fortune princière.
La renonciation de Mme Lia d’Argelès était si bien en règle, que sur
la seule production de ses titres, l’intelligent jeune homme fut envoyé
en possession de l’héritage du comte de Chalusse.
Quelques difficultés pourtant se présentèrent.
Le vieux juge de paix qui avait apposé les scellés refusa de lever ceux
de certains meubles, ceux du secrétaire notamment, sans une ordonnance
du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours...
Mais qu’importait à M. Wilkie! L’hôtel de Chalusse était libre, avec
son mobilier splendide, ses appartements de réception, ses tableaux, ses
statues, ses jardins... Il s’y installa. Vingt chevaux piaffaient dans
les écuries, dix voitures dormaient sous les remises. Il s’appliqua
chevaux et voitures. Même, sur le conseil de M. Casimir, devenu son
valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte,
depuis M. et Mme Bourigeau, les concierges, jusqu’au dernier
marmiton.
Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son
siècle, et «en plein dans le mouvement,» ne pouvait se contenter de ce
qui avait satisfait le comte de Chalusse.
--Car j’ai mes idées, disait-il à M. Casimir... Paris n’a qu’à bien se
tenir!...
Ses anciens amis, il les répudia... Un Costard, un Serpillon, si
vicomtes qu’ils se prétendissent, étaient de trop petits sires pour un
Gordon-Chalusse, ainsi qu’il était dit sur ses cartes de visites.
Seulement, il leur racheta leurs parts de _Pompier de Nanterre_, sûr
qu’il était, dit-il à M. Casimir, de l’avenir de ce remarquable
«steeple-chaser.»
De sa mère, il ne s’inquiéta aucunement. Il sut, comme tout Paris, que
la d’Argelès avait disparu--rien de plus. Mais l’idée de son père, le
terrible chevalier d’industrie, demeura suspendue comme un crêpe funèbre
au-dessus de sa joie.
Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche
d’entrée de l’hôtel, il tressaillait, devenait tout pâle et murmurait:
--C’est peut-être lui!...
Pour cette dernière raison, surtout, il s’accrochait obstinément au
marquis de Valorsay... Effaré de ses prospérités nouvelles, il se
sentait plus solide, appuyé sur cette haute amitié... Par tempérament,
d’ailleurs, il était invinciblement attiré vers les gens à bruyante
renommée, et il lui semblait grandir de plusieurs coudées, quand, dans
un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait à pleine
voix:
«--Dites donc, Valorsay, mon excellent bon...» ou «Par ma foi! mon
très-cher marquis!...»
L’autre, complaisamment, se prêtait à ces effusions, encore qu’il fût
terriblement agacé de la platitude et des ridicules du personnage... Il
se faisait une fête de l’envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais
en ce moment il sentait trop l’utilité de M. Wilkie pour souffrir
seulement qu’il s’écartât de lui.
Sans se faire tirer l’oreille, il l’avait présenté à son cercle et
conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au
restaurant, au théâtre...
D’aucuns demandaient parfois:
--Qui donc est ce drôle de petit bonhomme?...
Mais quand le marquis avait répondu négligemment:
--C’est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt
millions!...
Peste!... On devenait sérieux, et c’était à qui aurait le plaisir,
l’avantage, l’honneur... de serrer la main d’un garçon de tant de
revenus.
C’est ainsi que M. de Valorsay avait offert à M. Wilkie de
Gordon-Chalusse, de le présenter à la fête, annoncée chez le baron
Trigault.
Ce ne devait être qu’une soirée d’hommes, une séance monstre de jeu,
mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosité, sans
doute, il avait dit et le _Figaro_ avait répété qu’il réservait une
surprise à ses invités... Oh! mais une surprise!...
C’était le lendemain de l’arrestation de Mlle Marguerite que devait
avoir lieu cette fête, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de
Valorsay et M. de Coralth, habillés et prêts l’un et l’autre,
attendaient que M. Wilkie vînt les prendre, ainsi qu’il était convenu.
Ils étaient fort gais l’un et l’autre, les appréhensions du vicomte
s’étaient dissipées, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe cassée
à la Marche.
--Marguerite ne sortira de prison que pour m’épouser, disait M. de
Valorsay triomphant.
Ou encore:
--Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l’air, il a
donné congé à tous ses domestiques, l’hôtel de Chalusse va être désert,
Mme Léon et Vantrasson pourront opérer à loisir.
Dix heures sonnèrent, M. Wilkie parut.
--Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas.
Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonçait chez le baron
Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s’il ne l’eût jamais vu
ailleurs.
Il y avait beaucoup de monde déjà, trois ou quatre cents personnes, la
fine fleur de la «haute vie,» du sport et de la table de jeu. Tous les
anciens habitués de Mme d’Argelès étaient là, M. de Fondège y
retroussait ses moustaches, Kami-Bey s’y étalait, reconnaissable à son
ventre piriforme et à son éternel fez rouge.
Puis, parmi tous ces hommes, d’une élégance étudiée, tous connus de M.
de Valorsay, d’autres circulaient, plus graves et d’allures toutes
différentes... Leur gilet était moins ouvert, leur habit tombait moins
correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l’idiote
satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le néant
de la pensée.
--Ah ça, murmura le marquis à l’oreille de M. de Coralth, qu’est-ce que
c’est que ces gens-là? On jurerait des avocats et des magistrats...
Il ne croyait pas si bien dire, et sans l’ombre d’une inquiétude, il
passait de groupe en groupe, échangeant des poignées de main en
présentant M. Wilkie...
Une étrange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment
l’avait-on su?... qu’à la suite d’une querelle avec son mari, Mme
Trigault avait quitté Paris la veille. On allait jusqu’à citer ses
dernières paroles au baron...
--Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous êtes bien vengé...
Adieu!...
Les bien informés, gens au courant de tous les scandales malpropres,
déclaraient l’histoire fausse, soutenant que si la baronne se fût
enfuie, comme on le disait, on n’eût point vu le beau comte de Coralth
calme et souriant...
L’histoire était vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait
bien de la baronne, en vérité!... N’avait-il pas en poche la signature
de M. Wilkie, laquelle, à cette heure, représentait pour lui plus d’un
demi-million?...
Debout, près d’une des fenêtres de la grande galerie, entre le marquis
de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte pérorait, non sans esprit,
non sans plus de méchanceté encore, lorsqu’un valet de pied, d’une voix
si éclatante que toutes les conversations en furent interrompues,
annonça:
--M. Mauméjan!...
Que Mauméjan, un des hommes d’affaires du baron, fût reçu chez lui, cela
parut si simple à M. de Valorsay, qu’il ne bougea pas.
Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l’homme qui avait
si bien aidé et conseillé le marquis.
Il tourna la tête, et alors les paroles expirèrent dans sa gorge. Il
devint livide, ses pupilles s’agrandirent démesurément, et à grand’peine
il balbutia:
--Lui!...
--Qui? interrogea le marquis stupéfait.
--Regardez!...
A la suite de l’homme annoncé sous le nom de Mauméjan, apparaissait
Mlle Marguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et Mme
Férailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor
Chupin, resplendissant, mais ne «la menant pas large,» selon son
expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf.
Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui
était ce Mauméjan et de quelle audacieuse comédie il avait été dupe...
Son visage si effroyablement se décomposa, que cinq ou six personnes
s’avancèrent, disant:
--Qu’avez-vous, marquis?
Il n’avait rien, sinon qu’il se sentait pris au piége, et ses regards
affolés cherchaient une porte, une fenêtre, une issue, pour fuir.
Mais un mot d’ordre, évidemment, avait été donné.
Brusquement, tous les invités répandus dans les salons affluèrent dans
la galerie, et les portes furent fermées...
Et alors, avec une solennité qu’on ne lui connaissait pas, le baron
Trigault alla prendre la main du soi-disant Mauméjan, et le conduisant
au centre de la galerie, devant la cheminée:
--Messieurs, prononça-t-il d’un accent irrésistible d’autorité, Monsieur
est M. Pascal Férailleur, cet honnête homme qui, chez la d’Argelès, fut
accusé d’avoir triché au jeu. Vous vous devez de l’entendre!...
Visiblement, Pascal était extraordinairement ému.
L’étrangeté de la situation, la certitude de l’éclatante réhabilitation,
la joie peut-être de la vengeance, le silence, si profond qu’on
entendait les respirations haleter, tous les regards obstinément rivés
sur lui, le troublaient. Mais ce fut l’affaire d’une seconde.
Il se redressa l’œil plein d’éclairs, et d’une voix ferme et
vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la
ténébreuse intrigue qui s’était agitée autour des millions du comte de
Chalusse, et de quelles machinations abominables Mlle Marguerite et
lui avaient été victimes...
Quand il eût achevé, enflant encore la voix:
--Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les
dénoncera à vos mépris... L’un, est ce misérable qui se fait appeler le
vicomte de Coralth, Paul Violaine de son véritable nom, un escroc,
l’ex-complice de Mascarot, un lâche qui est marié et qui laisse sa
femme mourir de faim...