--L’autre est M. le marquis de Valorsay.
Il en était au troisième, qui eût inspiré dégoût et pitié, si on l’eût
remarqué dans le coin où il était affaissé, décomposé par la terreur,
bégayant d’un air stupide: «Ce n’est pas moi... Ma femme l’a voulu!...»
Celui-là était le «général» de Fondège...
Pascal ne prononça pas son nom, cependant; ce n’était pas indispensable,
et il se souvenait de la prière de Mlle Marguerite...
Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel à tout ce
qu’il avait d’énergie et d’impudence... Si désespérée que fût la partie,
il essaya de se débattre.
--C’est un guet-apens indigne, s’écria-t-il. Baron, vous m’en rendrez
raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu’il dit est
faux!...
--Oui, c’est faux! appuya M. de Coralth.
Une clameur s’éleva, et de tous côtés les plus injurieuses apostrophes
éclatèrent.
--Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat.
--Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Léon
sont «pigés.»
--Qui donc nous a tous floués avec _Domingo_?...
Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait:
--Sans compter que votre vente était une pure filouterie, mon
très-cher!...
Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrères, des membres du
conseil de l’ordre, des magistrats qui jadis avaient aidé ses débuts, se
pressaient, lui serrant les mains, l’étreignant à l’étouffer, s’accusant
d’avoir pu le soupçonner, lui, l’honneur même, s’excusant sur ce temps
troublé où nous vivons, où on voit faillir ceux qu’on croyait les plus
purs...
Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu’à
Mlle Marguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient
d’un éclat presque surnaturel, dont la beauté empruntait à ses
sensations une expression sublimé.
Alors, Valorsay, le misérable, sentit bien que c’était fini, et qu’il
était perdu...
La rage, de même qu’une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil
à la bête acculée qui se retourne et fait tête aux chiens, il se
redressa, la face convulsée, l’œil sanglant, la bave à la bouche,
effrayant de cynisme, de haine et d’ironie...
--Eh bien! oui... s’écria-t-il... oui! tout ce que vous venez d’entendre
est vrai! Je sombrais, je me suis raccroché où j’ai pu! Ce n’est pas
quand on boit son dernier bouillon qu’on fait le dégoûté... J’ai joué...
Si j’avais gagné, vous seriez à mes genoux... J’ai perdu, vous me
repoussez du pied!... Lâches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais
comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous êtes,
il y en a d’assez purs pour avoir le droit de me cracher des mépris à la
face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante?
Une tempête de huées couvrit sa voix.
Dès qu’elle cessa:
--Ah! la vérité vous blesse, mes très-chers, reprit-il en ricanant...
Montrez-vous, croyez-moi, d’une vertu moins farouche!... J’étais ruiné,
cela dit tout... Mais lequel de vous ne l’est pas quelque peu?... Lequel
se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier
louis venu, vous essaierez de faire ce que j’ai fait ou quelque chose de
pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n’avez une
conscience étroite, une ferme morale, des croyances sincères ou des
aspirations généreuses... Vous poursuivez ce que j’ai poursuivi, rien de
plus... Vous voulez ce que j’ai voulu, la vie à outrance, courte et
bonne, enragée, enfiévrée, endiablée... Vous voulez le plaisir, le jeu,
les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres
toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les
satisfactions de la vanité... Au bout de tout cela, il y a l’abîme de
boue... J’y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous,
nécessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne
trouvez plus mon aventure si drôle, maintenant! Allons, faites-moi
place! s’il vous plaît!
Il s’avança, le front levé, et positivement on s’écartait, quand un
domestique effaré parut, qui cria:
--Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!...
Elle monte!... Il y a un commissaire avec son écharpe...
Du coup, l’exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba...
Il devint plus pâle, s’il est possible, et trembla sur ses jarrets comme
le bœuf manqué par la masse du boucher.
Puis, soudainement, une résolution désespérée se lut sur ses traits, la
résolution du condamné qui, sachant qu’il ne peut éviter l’échafaud y
monte d’un pas ferme...
Il s’approcha de M. Trigault, et d’une voix rauque:
--Me laisserez-vous arrêter chez vous, baron, dit-il, moi... un
Valorsay!...
On eût dit que le baron attendait ce reproche.
Il entraîna le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon
au fond de la galerie, et ferma la porte.
Il était temps, le commissaire de police entrait.
--Lequel de vous, messieurs, prononça-t-il, est le marquis de Valorsay?
Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte...
La détonation d’une arme à feu lui coupa la parole.
On se précipita vers le petit salon.
A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tête affreusement
fracassée. Sa main droite serrait encore la crosse d’un revolver... Il
était mort.
--Et l’autre? cria-t-on, et l’autre?
La fenêtre ouverte, un rideau arraché et attaché à la balustrade,
disaient comment avait fui M. de Coralth.
Plus tard seulement on connut les précautions du baron.
Sur la table du salon, il avait placé d’avance deux revolvers et deux
paquets de chacun dix billets de mille francs...
Le vicomte n’avait pas hésité!...