M. de Valorsay battit des mains.

--Bravo!... s’écria-t-il, c’est vous qui l’avez dit. Reconnaissez-vous,

maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimères!...

Oui, elle jurera, et je la sais femme à tenir son serment quand elle

devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j’irai trouver le

juge d’instruction, et je lui dirai: «Marguerite une voleuse!... Ah!

monsieur, quelle épouvantable erreur! Un vol a été commis, c’est vrai,

mais je connais le coupable, un misérable qui a cru, en anéantissant une

lettre, anéantir toute trace du fidéi-commis qu’il avait reçu...

Heureusement le comte de Chalusse était défiant, une seconde preuve du

dépôt existe, elle est entre mes mains.» Et en effet je montrerai une

seconde lettre qui prouve le fidéi-commis...

Nul doute n’assombrissait sa joie, il n’apercevait plus d’obstacles, il

triomphait.

--Et le lendemain du jour où Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je

retrouverai au fond d’un tiroir certain acte que M. de Chalusse m’avait

remis lorsque j’étais sur le point de devenir son gendre, et par lequel

il reconnaît sa fille Marguerite, et l’institue sa seule et unique

héritière... Et cet acte est parfaitement en règle et inattaquable,

Mauméjan, qui l’a examiné, me le garantit. On ne peut pas évaluer à

moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent à la

d’Argelès du chef de ses parents dont elle n’a pas recueilli la

succession, les cinq autres sont à moi!... Allons, avouez que le plan

est admirable!...

--Admirable, soit, mais terriblement compliqué... Quand il y a tant de

rouages à une machine, toujours il s’en trouve un qui se détraque...

--Bast!...

--D’autre part, il vous faut je ne sais combien de complices...

Mauméjan, le docteur, Mme Léon, Vantrasson... je ne parle pas de moi.

Tous ces gens-là manœuvreront-ils avec la précision voulue?...

--Tous sont aussi intéressés que moi au succès...

--Puis, nous avons des ennemis... La d’Argelès, Fortunat...

--La d’Argelès va disparaître. Si Fortunat bouge, je le paye, Mauméjan

m’a promis de l’argent.

Mais M. de Coralth avait gardé pour la fin son argument le plus fort.

--Et Pascal Férailleur?... fit-il. Vous l’oubliez...

Non, le marquis de Valorsay ne l’oubliait pas... On n’oublie pas l’homme

dont on a brisé la vie en le déshonorant lâchement... Mais c’est d’un

ton d’insouciance bien éloignée de son esprit qu’il répondit:

--Le pauvre diable, à cette heure, doit être en route pour l’Amérique.

Le vicomte tristement hocha la tête.

--Voilà ce que je cherche en vain à me persuader, fit-il. Savez-vous que

Pascal a été chassé du Palais et rayé du tableau des avocats?... S’il ne

s’est pas brûlé la cervelle ce jour-là, marquis, c’est qu’il lui restait

un espoir de réhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi,

vous ne seriez pas si tranquille!...

Le bruit de la porte, s’ouvrant brusquement, lui coupa la parole.

Déjà le marquis fronçait le sourcil; l’inquiétude remplaça la colère,

quand il vit apparaître Mme Léon, ronge et tout essoufflée.

--Et pas un fiacre!... gémissait-elle. C’est comme un sort!... Je suis

venue à pied, et j’ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis

crevée...

Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 130 / 138 题