M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s’écria:

--Eh!... cher docteur, s’il ne vous fallait qu’une vingtaine de mille

francs, je serais trop heureux de vous les offrir...

--Bien vrai?

--Parole d’honneur!

--Et vous me les offririez quand?

--D’ici trois ou quatre jours.

Le marché était conclu. Le médecin était prêt, désormais, à essayer

d’extraire un poison quelconque du cadavre exhumé du comte de Chalusse.

Il serra la main du marquis en disant:

--Quoi qu’il advienne, comptez sur moi.

Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M.

de Valorsay se leva en respirant bruyamment.

--Quelle séance!... grommela-t-il.

Et comme M. de Coralth, affaissé sur sa chaire, se taisait, il

s’approcha, et lui frappant sur l’épaule:

--Êtes-vous malade, fit-il, que vous restez-là comme un terme!...

Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement éveillé.

--Je me porte fort bien, répondit-il d’un ton rude, seulement je

réfléchis...

--Point à des choses gaies, à en juger par votre mine.

--En effet... Je pense à la destinée que vous nous préparez et que je

prévois...

--Oh!... trève de prophéties désagréables... Il n’y a plus d’ailleurs à

délibérer ni à songer à une reculade, le Rubicon est franchi...

--Hélas!... c’est bien là ce qui me désole!... Si ce n’était mon passé

maudit, dont vous me menacez comme d’un poignard, il y a longtemps que

je vous aurais laissé courir seul à l’abîme... Vous m’avez été utile

autrefois, vrai... C’est vous qui m’avez présenté à la baronne

Trigault, et je dois à votre patronage les brillantes apparences dont je

vis... Mais c’est payer trop cher vos services que d’être l’instrument

de vos expédients les plus dangereux!... Qui a aidé à flouer

Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre cheval _Domingo_?... Qui

a risqué sa peau pour glisser des paquets de cartes préparées entre les

mains de Pascal Férailleur?... Coralth, toujours Coralth...

Un geste de colère échappa au marquis, mais résolu à se contenir, il ne

répliqua pas et c’est seulement après avoir arpenté cinq on six fois le

fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte.

--En vérité, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que

la frayeur égare à ce point? Et quand cela, s’il vous plaît? La veille

du succès.

--Je voudrais vous croire...

--Les faits sont là!... Ce matin je pouvais douter encore, mais à cette

heure, et grâce à ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sûr,

entendez-vous, rigoureusement, mathématiquement sûr du succès... Que

va-t-il arriver?... Mauméjan, qui m’est tout dévoué et qui est bien le

gredin le plus avide et le plus roué que je sache, va rédiger une telle

plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des

témoins. Par ce qu’a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres

domestiques... La voilà donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est

de l’empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je

compter sur lui? Évidemment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien!

je payerai...

Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth.

--L’accusation d’empoisonnement tombera, dit-il, dès qu’on retrouvera

cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuillerées...

--Pardon!... on ne la retrouvera pas.

--Parce que...

--Parce que, cher ami, je sais où elle est, cette fiole... Elle est dans

le secrétaire du comte. Après-demain, elle n’y sera plus.

--Et qui l’en retirera?

--Un homme adroit qui m’a déniché Mme Léon, un certain Vantrasson...

Tout a été parfaitement combiné et prévu... La nuit prochaine ou la

suivante, au plus tard, Mme Léon, introduira son protégé à l’hôtel de

Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gardé la clef. Le

Vantrasson, qui connaît la distribution de l’hôtel, crochètera le

secrétaire et s’emparera de la fiole. Il y a les scellés, me direz-vous.

C’est juste... Mais l’homme affirme que les enlever et les replacer sans

laisser de traces ne sera qu’un jeu pour lui... Pour ce qui est de la

serrure, comme elle a déjà été forcée le jour de la mort de M. de

Chalusse, un second crochetage ne s’apercevra pas...

Le vicomte, d’un air ironique, approuvait.

--Parfait, dit-il. Seulement l’autopsie révèlera l’inanité de

l’accusation.

--Naturellement. Mais l’autopsie demande du temps. Or, qu’est-ce que je

veux? Que Mlle Marguerite se voie compromise au point de se croire

perdue. Après huit ou dix jours de secret et les tortures de

l’instruction, son énergie sera brisée. Que pensez-vous qu’elle réponde

alors à un homme qui lui dira: «Je vous aime. Pour vous, je tenterai

l’impossible. Jurez-moi de devenir ma femme si je parviens à faire

éclater votre innocence?...»

--Je pense qu’elle répondra: «Sauvez-moi, et je vous épouse!...»

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 129 / 138 题