Stupide d’étonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au
milieu du salon...
--Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande à m’expliquer...
Rien! Mme d’Argelès ne détourna point la tête, la porte se referma et
il demeura seul.
Si «fort» qu’on soit, on n’est jamais complet: il se sentait bouleversé
intérieurement, et «tout chose» comme jamais auparavant...
Non que, se jugeant tout à coup, il se repentit, il en était incapable,
mais parce qu’il est des heures où la conscience engourdie s’agite, où
les instincts dévoyés reprennent leurs droits...
Même, s’il eût suivi son inspiration, il se fût précipité après sa mère,
prêt à tomber à ses genoux.
La réflexion, l’idée du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay
arrêtèrent ce premier mouvement, le bon.
--Ils me «blagueraient,» pensa-t-il... Tant pis!... C’est elle qui le
veut!...
Et retroussant fièrement sa moustache, il sortit la tête haute,
poursuivi jusqu’au seuil de l’hôtel d’Argelès par les murmures des
domestiques, bien près de se changer en huées.
Mais que lui importait! l’opinion des subalternes ne montait pas jusqu’à
lui... Il n’avait pas fait cent pas dans la rue que son émotion s’était
dissipée, et qu’il ne songeait plus qu’aux moyens de distraire son
impatience jusqu’à l’heure qui lui avait été fixée par M. de Valorsay.
Il n’avait pas déjeuné, mais son estomac, ainsi qu’il se l’avouait,
n’était pas à la hauteur, et il lui eût été impossible d’avaler une
bouchée... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en quête d’un de
ses anciens amis, avec l’intention généreuse de les écraser de ses
grandeurs nouvelles. N’en trouvant pas, et comme il fallait à toute
force une issue à la vanité qui l’étouffait, il entra chez un graveur,
qu’il étourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite:
_W. de Gordon-Chalusse_, avec une couronne de comte dans un des
angles...
Avec tout cela, le temps passait si bien qu’il arriva un peu en retard
au rendez-vous de ce «cher marquis.»
Il le retrouva comme il l’avait quitté, dans son fumoir, causant avec le
vicomte de Coralth...
M. de Valorsay était sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu
plus d’une heure pour mettre en mouvement toutes ses batteries,
dressées et prêtes à jouer depuis la veille...
--Victoire!... s’écria dès le seuil M. Wilkie. Ça été dur, mais je me
suis montré... J’hérite, je tiens les millions!...
Et sans laisser à ses «excellents bons» le temps de le féliciter, il se
mit à raconter son entrevue avec Mme d’Argelès, outrant l’odieux de
sa conduite, s’attribuant toutes sortes de propos «très-raides» qu’il
n’avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l’homme de bronze,
et tout d’un bloc, ainsi qu’il disait.
--Décidément vous êtes plus fort que je ne croyais, opina gravement M.
de Valorsay quand il eut terminé.
--Hein... n’est-ce pas?...
--Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre
histoire s’ébruite, et elle s’ébruitera, et vous voilà lancé...
Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d’Argelès était une
honnête femme se dévouant pour son fils, une martyre dont la réputation
scandaleuse n’était que l’enseigne mensongère d’un tripot commandité par
des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois à s’ébahir de
cette aventure étrange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous,
cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voilà le lion
de l’hiver...