M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement.

Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se

tromper...

Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la pensée de déguiser

son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un

déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons...

Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non...

Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien

des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine

d’acteurs.

Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se

présenter tel quel chez le marquis...

Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa

connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne

pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice

qu’il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grâce

aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas...

Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut

de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même

il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords.

L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut

très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient

d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille

entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et

s’amusaient à agacer un gros chien terrier.

Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen.

Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le

groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit

tout à fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras à un

tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air

singulièrement impertinent.

Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe...

Pascal eut un tressaillement de joie.

--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a

retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à

nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu...

C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel.

--M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des

domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de

chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir.

Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMÉJAN,

avec cette mention au crayon: _De la part de M. le baron Trigault_, la

figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement.

--Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous

êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie...

Arrivez, je vais vous annoncer moi-même...

Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal...

De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une

grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y

eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le

ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel et

massif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un

homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes

de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre

époque imprime à ses moindres œuvres...

--Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais

voir où est monsieur...

Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la

magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille

d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de

tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur

des rideaux...

Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes,

de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y

en avait sur toutes les tables...

Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été

gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en

quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval

vainqueur...

C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la

moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée...

Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à

s’ennuyer d’attendre.

--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir

l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi.

Enfin, il reparut, le domestique.

--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.

Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la

charge pour l’assaut d’une batterie.

Mais son sang-froid ne fut en rien altéré.

--Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse

pas!...

Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre...

Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait

dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis

devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux

de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un

verre aux trois quarts vide...

Quand son domestique annonça:

--Monsieur Mauméjan!...

Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal.

Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne

bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...

Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le

malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus

mortel et son plus redoutable ennemi.

--M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault...

--Oui, monsieur le marquis.

--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à

vous à l’instant...

Pascal s’assit.

Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maître de lui quand il

se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence,

détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en

lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les

plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait,

Mlle Marguerite...

--Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter

sur lui et de l’étrangler...

Eh bien!... non.

Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme

parfait,--le flegme des forts,--qu’il se mit à observer sournoisement M.

de Valorsay...

S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du

changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé

des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même.

A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins

intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie

de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant.

Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses

paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa

lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes

sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides

encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa

calvitie...

Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait

une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à

grands coups de vin de Madère.

C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.

On est viveur, «noceur,» on n’a,--et on s’en vante,--ni foi, ni loi, ni

conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est

pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour

la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code,

qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...

Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces

crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son

complice, le vicomte de Coralth?

Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant,

la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers

ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé

disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi

qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant

parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge

sous l’œil sans pitié de trente valets?

Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa

position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui

au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater

brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les

quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser

jusqu’à l’orifice du puits...

Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette

effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de

bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres

douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...

Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus

d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...

--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement

ses moindres mouvements...

Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et

jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait

les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard

rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il

souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les

avoir annotés au crayon rouge.

Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut

s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que

Pascal ne s’impatientât:

--Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire

droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...

--Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez...

Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte,

d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.

C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en

lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.

--C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai

vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux

hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix

convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun

d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur

n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la

collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les

victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On

n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un

étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui

tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs

prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous

rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas

comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre

ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne

savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses

cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.

C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il

ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez

le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se

plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir

acheté des chevaux de prix... Et il se disait:

--Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis,

acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes

escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...

En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande

indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par

une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son

cheval _Domingo_?

Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.

--C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il

avait mis de côté.

Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru:

--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et

hâtez-vous...

Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla

pas, cependant...

Mais en lui-même:

--Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert

une petite enquête de ce côté...

Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de

Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il

s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du

reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se

disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer

ramener la fortune...

Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et

s’adossant à la cheminée:

--Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui

vous amène...

Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un

observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta

négligemment:

--Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?

Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié:

--J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis,

répondit-il.

Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de

Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme

si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps,

eût refusé tout service.

--Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!...

--Ce n’est que trop sérieux!

--J’avais la parole du baron...

--Oh!... la parole!...

--Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!...

--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le

marquis...

Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M.

de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout.

Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à

cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui

livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue,

renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu...

Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa

ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement

irrité et très-contrarié...

--Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent

mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron

ne se doute guère de l’embarras où il me met...

--Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien, qu’au lieu de vous

prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses

sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une

heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien

expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux

rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès,

lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à

rassembler les fonds.

Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le

marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux.

Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien

élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume.

--Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné.

--Franchement, je le crois.

--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement.

Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point

vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et

la contrainte qu’il s’était imposée.

--Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le

baron est en ce moment très à court d’argent...

--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...

--Je parierais pour dix, au moins.

--Raison de plus.

Pascal haussa dédaigneusement les épaules.

--Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous

entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas

l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de

folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au

baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est

un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mme

la baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la

grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un

prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle

brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un

train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs

millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en

attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie

au Mont-de-Piété...

L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il

pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de

toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la

haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...

Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique,

inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de

rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément,

parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de

huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le

mettre à la porte...

M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le

poignait.

Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il

arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?...

Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir.

--Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer

pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les

procurera-t-il?

Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de

l’autre monde, et de l’air le plus innocent:

--Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces

cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières

paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis

de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis

qui seront ravis de lui rendre ce petit service...»

Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de

Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un

retard...

La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla.

--On sait ma ruine!... pensa-t-il.

Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin

de Madère, qu’il avala d’un trait...

Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le

sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute

mesure, et se dressant la face empourprée:

--C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur

Trigault mériterait une sévère correction... On ne tient pas un galant

homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de

singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure,

et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment

sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le

comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en

coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte

qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!...

On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à

marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!...

A la première occasion le fabricant de cirage reparaît...

Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au

baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait

exposé ce digne homme...

Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès

de son entreprise; il sut rester impassible.

--J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne

m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le

conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère...

--Ah! c’est que vous ne savez pas...

Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres.

--Quoi? interrogea Pascal.

Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde.

--J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée,

qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.

--De cent mille francs?

--Non, elle n’est que de vingt-cinq mille...

--Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez

pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera...

D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit.

--Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le

dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a

d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis

n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps

est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses

économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des

louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours

pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis...

Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres

cérémonies, sans compter les remontrances.

Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une

proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser.

Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine:

--Ma foi! dit-il, si j’osais...

--Eh bien!...

--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000

francs.

--Vous?...

--Moi-même.

--Avant ce soir six heures?

--Naturellement...

Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au

milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse,

l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de

Pascal...

Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin.

Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les

lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du

temps était pour lui le point capital.

Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien

encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa

situation...

--Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire...

Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui

intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il

minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop

vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de

l’envoyé du baron.

--J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan,

prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient...

--Et lequel?

--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me

rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?...

Mais Pascal vigoureusement regimba...

--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne.

M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de

plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses,

je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et

libres chacun de notre côté...

--Ah! comme cela, vous m’en direz tant!...

Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui

venait... Point.

C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non

absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.

--Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être

l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?...

Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de

m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais

osé me réclamer en face?

Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!

N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les

plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs

amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur

demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux

autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...»

Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si

le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme

aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent

et «_oune minouscoule commissioun_.»

Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le

marquis de Valorsay son aisance accoutumée...

--Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M.

Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement...

--Ah! il y a un seulement!...

--Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces

vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...

C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins...

--Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai

plus long...

--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.

--Quoi donc?...

--Que me coûtera cette... négociation?

Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse

dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté.

--Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus

un et demi pour cent de commission...

--Bah!...

--Plus la rémunération de mes peines et soins...

--Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?...

--A mille francs... Est-ce trop?

Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui.

--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!...

Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment

l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires.

Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et

du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole:

--Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque

vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y.

--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je

n’ai même rien pensé de pareil...

L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait

enfin, il la saisit...

--D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls,

poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une

affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus

ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir

de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux

reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez

connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et

quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le

dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers

pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce,

il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu

d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille

francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand

j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais

à en tirer, je traiterais avec vous à forfait...

De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût

calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts

mauvais du marquis de Valorsay... Et même, Pascal pressé d’arriver

vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence...

Cependant le marquis ne sourcilla pas.

--Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et

si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais...

Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui,

car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se

prendre au piége...

--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...

--Avant quatre heures.

--Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du

baron?

--Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent

mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois

réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis,

défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez

tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous

répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon

meilleur ami.»

Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un

domestique parut qui dit à demi-voix:

--Mme Léon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils

désireraient parler à M. le marquis...

Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au

nom de l’estimable femme de charge...

--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me

reconnaît.

Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le

trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault.

--Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos

cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne.

--Cependant, monsieur...

--C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.

Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se

sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de Mme Léon!

Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se

souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.

Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était

entré:

--Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...

Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au

palier, où il daigna lui tendre la main en disant:

--A bientôt, cher monsieur Mauméjan!

Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent

la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé.

Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal

tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide...

--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.

Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confiance était

grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la

vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!...

Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué

son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture

naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et

ne laissait pas que d’être confondu de son audace.

Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer

autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il

l’étranglerait plus tard...

Et cependant la visite de Mme Léon l’inquiétait.

--Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se

demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle

infamie le destine-t-on?...

Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements,

lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la

monstrueuse intrigue nouée autour de Mlle Marguerite et de lui.

Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme,

ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et

avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce

qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces

chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie...

Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à

Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut...

Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était

naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...

C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait...

Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit

asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant:

--M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas

dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir...

L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu

vingt marches.

--Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de

Pascal.

--Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais

besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin...

--A Kami-Bey?...

--Oui.

Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position.

--Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur,

Kami est encore ici...

--Est-ce possible!...

--C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable

de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus

arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé

avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là...

Venez, nous allons l’interroger.

Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante...

Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher le baron, et il

craignait qu’une interruption ne déroutât la veine.

--Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il

avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le

dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue

qu’un homme qui mange...

--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je

vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à

vous demander.

L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si

machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur

sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de

rire.

--Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à

Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit.

Le baron s’assit, et d’un air grave:

--Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure,

qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé...

--Comme sur un grand chemin.

--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?

La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu.

--Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me

demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible,

un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me

chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement

mes principes me défendent de me battre... Quand on a comme moi un

million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel...

--Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser

le fer avec lui...

--C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais

n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour

l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives...

Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant

tout, de le rassurer.

--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur

que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous

réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur

de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret

que nous vous demandons de nous confier...

--Bien vrai?

--Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et

Pascal.

Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet,

le digne Turc parut prendre son courage à deux mains:

Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu:

--Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez

absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au

meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui

n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre...

Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules,

mais Pascal bravement s’avança...

--Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous

obstinez à nous cacher...

--Oh!

--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi

sommes dégagés de notre parole...

--Naturellement.

--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.

Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal,

qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé.

Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant

les mains d’un geste désespéré.

--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas!

Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré

comme acquis...

Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.

--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère,

prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la

chose est arrivée...

Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau

sous son sempiternel fez rouge.

--Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie

d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de

sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval

d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me

répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je

n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire

courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont

raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en

quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de

Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus

et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous

prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance

tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce

qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je

vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les

chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été

vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je

me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres

comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...

Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...

Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à

toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la

fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à

de prodigieuses manœuvres.

Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que

celle de Valorsay, ni si impudente...

--Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal,

d’un ton où certainement il y avait du doute.

--Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...

--Et vos gens?...

--Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes

écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en

serais pas étonné.

--Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?...

--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a

monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais

posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon

homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel

cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus,

on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée...

Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour

suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes.

C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait,

ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa

bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille

louis, sûr que le lendemain le _Figaro_ et le _Gaulois_ enregistreraient

sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de

famille mourant de faim...

Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé

de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement,

scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas

moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu

deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur...

--Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout

l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je

sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si

grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre

heures, et qui, prouvée, le déshonore?

--Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec

moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler

Kami-Bey!...

--N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite

enquête.

--A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je

ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une

circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que

conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se

réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un

délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est

définitive.

--Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron.

De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay

s’expliquait...

Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi

comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à

leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura

rien!...»

Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de

ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de

s’abandonner aux événements.

--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.

--Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous

les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de

procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que

d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est

moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer

qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce

diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour

lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter

Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette

affaire maudite!...

Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour

cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment

sur la table, en jurant comme un charretier...

Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal

l’insouciance:

--Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici

pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux,

comme vous disiez autrefois.

Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit

avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit.

La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande

heure et demie.

--Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les

tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de

la journée qu’une tasse de chocolat.

Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à

déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay

juste à l’heure qu’il lui avait fixée...

Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience,

persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence

lui commandait de ne se point exposer à rencontrer Mme Léon et ce

docteur Jodon qui l’intriguait tant.

--Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut.

Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité

d’une indicible angoisse, son accent le disait.

Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs

et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant:

--Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout

d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon

ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour

aujourd’hui nous serons quittes...

C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce

billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet

homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut

signé...

--Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant

négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en

est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas

les cent mille que m’avait promis le baron Trigault...

Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle,

les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en

calcule les conséquences...

C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait

à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait

embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile

étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était

pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il

pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté,

s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences

pour le faire «chanter?»

Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires

qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le

conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules...

N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous

risques, et s’arrêtant devant Pascal:

--Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me

prêteriez-vous pas le reste?...

Mais Pascal hocha la tête.

--On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans

votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait

toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!...

cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation...

--Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que

répondriez-vous?...

--Je ne serais pas surpris outre mesure...

Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer.

--Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement

compromise...

--Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt...

--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire

plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui

me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du

temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me

pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un

homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le

prix de vos services...

Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal

faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...

Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il

répondit:

--Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le

marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 118 / 138 题