.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel
d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier.
A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en
désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout
d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois
de cette maison...
--Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux.
--Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...»
Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la
vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui
descendirent tout effarés, criant que Mme d’Argelès se mourait et
qu’il fallait courir chercher un médecin.
Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard.
Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il
avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui,
point.
De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est
qu’au moment où il levait la main sur Mme Lia d’Argelès, sur sa mère,
un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la
gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander
pardon...
Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait
digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une
de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.
--Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des
dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!...
Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y
rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon,
les co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_.
C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son
honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part
demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté,
après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois.
Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse
colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent
orgueil...
Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandale dont il serait le
héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source
glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme
des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand
soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs...
Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt
qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à
entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez
bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse
aventure...»
Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note
que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer au _Figaro_ avec prière de
l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants:
«Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite
d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.»
Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de
Serpillon.
Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces
cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin,
s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de
spirituelles demoiselles à chignon beurre frais.
Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui
procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.»
Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si
correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient...
--D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé?
A quoi, mystérieusement, il répondait:
--Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne
s’ébruite pas... j’en serais au désespoir...
Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les
promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à
rentrer...
Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de
chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre
dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées...
Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait
laissé Mme Lia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même
agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas
l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel,
avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage
l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!...
Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes
pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui,
«ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le
mouvement.»
Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est
qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui
lui échappait...
C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes
convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il
ne connaissait pas, et dont Mme d’Argelès ne prononçait le nom qu’en
frémissant...
Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien
marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans
attendait le prix d’une infâme séduction...
Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante...
Qu’allait-il devenir?...
Il était bien certain que Mme d’Argelès, désormais ne lui donnerait
plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son
intelligence allait jusque-là!...
S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui
était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était
probable.
Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...
Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux,
et qu’il déplorait presque sa démarche...
Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait
si amèrement de sa destinée...
Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne
lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était
exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne
M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne
lui en eût pas tant «tiré.»
Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son
bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et
n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé,
mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû à _Pompier de
Nanterre_ les plus fortes et les plus délicates émotions!...
Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute,
l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!...
--«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à
recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...
Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il
l’accusait, il le maudissait!
Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa
porte, rudement, brutalement...
Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul
dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller
ouvrir.
A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M.
Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?...
--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons,
pensa-t-il, et ils accourent...
Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le
visiteur était M. Fernand de Coralth en personne.
Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d’Argelès,
il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter
avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il
avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas,
dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de Mlle
Marguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus
humble: Victor Chupin.
A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui
lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si
surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe...
Puis toutes ses colères se réveillant:
--Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez
bien!...
Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à
l’étrange accueil de M. Wilkie!...
Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de
pied, le fit reculer jusque dans son salon.
Une fois là:
--Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui
viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier.
--Vicomte!
--C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre
conduite!... Quoi! c’est le jour où Mme d’Argelès reçoit, c’est
l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous
choisissez pour vous présenter!...
--Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà
j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois...
--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois,
plutôt que de risquer votre équipée idiote...
--Pardon!... pardon!...
--Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de
calme et de modération, une douceur infinie, du sentiment à haute dose,
de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes...
--Possible, mais...
--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de
cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous...
Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!...
Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait
du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un
Dieu pour les imbéciles...
Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des
excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui
restait dans le gosier...
Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli
comme le marbre, faisait taire sa propre violence.
Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.
--Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!...
s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant
que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps.
A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait
impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille
fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière.
Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et
durement:
--C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi,
c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère
et vous?
--Permettez, je voudrais avant...
--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?...
Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact.
Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression
«carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une
nature indomptable...
Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur
l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche
parent de la peur...
Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il
comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un
sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait
encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus
expérimenté que lui.
Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait
«son explication» avec Mme d’Argelès...
Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité.
Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son
bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.
--Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu,
vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était
arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort
que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui,
il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petit que
voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre
raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait,
et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...
Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M.
de Coralth s’imposait une pénible contrainte...
--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en
d’autres termes d’un homme honorable et honoré.
--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...
--Oui... le défenseur de Mme d’Argelès est le baron Trigault...
L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie.
--Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une
petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si
riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette
toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...
Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie:
--Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur
donner plus de valeur,--dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne
jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu’avec
le plus profond respect...
Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses
regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup
de temps entre une menace et l’exécution...
Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne
brillait d’un éclat si vif,--inférieur par la fortune, sinon par les
mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la
défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement
discuter serait une imprudence insigne.
Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé:
--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le
baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui,
quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir;
au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur
recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin,
Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris
sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux
petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne,
il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un
médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses
procès-verbaux.
Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce
n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté
au-dessous de la vérité.
--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir
lieu...
--Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait...
--Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe
là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu
Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi
entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite...
Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait
bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide,
de M. de Coralth!...
--C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il.
--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre
succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore
plus...
--Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais
au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?
Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:
--Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni
tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas
Français...
--Hélas!... voilà ce que je me suis dit.
--Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous
auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des
prétentions de votre père...
--Oui, mais où trouver des protecteurs?...
La gravité du vicomte redoublait.
--Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun
autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis,
tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le
marquis de Valorsay, enfin...
--Celui qui fait courir?...
--Précisément.
--Et vous me présenterez à lui?
--Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendrai vous prendre et
je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie,
elle est gagnée...
Et comme l’autre se confondait en remercîments:
--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises
nouvelles... et à demain!...
Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus
frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de
son «impair.»
Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le
reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un
sauveur...
Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la
conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement.
--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay
prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut
soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires...
Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!...
Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa
nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes...
La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si
célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui
faire oublier tous ses déboires...
Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans
l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?...
Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait
grandi d’une coudée, et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli
Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment.
Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à
composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre
importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par
son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier
coup.
Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise,
excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de
distinction» en un mot?...
Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le
vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer
M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria:
--Déjà!...
C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes
qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon
neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui
«répète les effets» qui le feront applaudir...
--Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart
d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?...
--Si, certainement.
--En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas.
Le trajet fut silencieux.
M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire
fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme
bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux...
Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue...
--C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité
jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de
bronze.
Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé
l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui
précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge.
Pour la première fois de sa vie,--et la dernière, sans doute,--M. Wilkie
se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.»
Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à
lui rendre son assurance...
Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du
maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises
les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous
leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés
dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière
d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il
traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de
tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie
s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait
semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait
rapetissé jusqu’à avoir honte de lui...
Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de
fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte,
annonça d’une belle voix bien timbrée:
--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...
De l’air le plus aisé et le plus noble,--c’était, en vérité, tout ce
qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et
tendant la main à M. de Coralth:
--Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est
sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit
ce matin?...
--Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre
obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne
connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule...
--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est
votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit...
Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...
D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et
spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au
moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en
sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide...
Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant;
l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie
remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure
couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.
Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de
Valorsay écoutait de toute son attention.
Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point
paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé:
--Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je
crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte,
y laisserait toute sa laine...
--Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas?
M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M.
Wilkie:
--Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce
que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M.
de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est
que vous suivrez aveuglément mes avis...
L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort,
réussit à répondre:
--Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis...
--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me
mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil
sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de
confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon
influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis
accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction
absolue de l’affaire...
--Naturellement...
--Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même...
L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont
votre mère vous a menacé.
--Ah!... mais oui!...
--Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce
qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme
d’Argelès, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir
les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si
elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre...
En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures...
Mais cette perspective de revoir Mme d’Argelès ne souriait guère à M.
Wilkie...
--C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il
pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?...
Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.
--Auriez-vous donc peur?... fit-il.
Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On
le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa
tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort.
--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à
Paris, taillés exactement sur ce joli patron!...