M. Mouchon avait achevé.

--Que vous avais-je dit, prononça-t-il... A bon conseil, prompt

succès...

--Oui, c’est vrai, vous avez raison!

Elle avait repris sa lettre et, l’œil brillant de joie, la relisait,

comme pour bien s’en prouver la réalité.

--Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n’est-ce

pas?...

Le vieux monsieur eut un soubresaut.

--Jamais!... déclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant

qu’il est chaud.

--Cependant il me promet...

--Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu

l’auras...

--C’est qu’il demande une réponse...

--Répondez-lui que qui paye ses dettes s’enrichit; payez, et vous serez

considéré...

Mais il s’arrêta court, montrant à la jeune femme le commissionnaire

dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosité...

Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu’elle

plaça devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant:

--Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant.

Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pièce dont elle ferma

la porte.

--Ça va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; ça se

corse, on va commencer à rire...

N’eût-il pas eu la précoce pénétration qu’il devait à sa vie accidentée,

la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en

avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation.

Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu’il

venait d’apporter aussi parfaitement que s’il l’eût lue.

Il s’expliquait l’air furieux de M. de Coralth, et l’ordre qu’il avait

donné de se hâter...

Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu’il avait

tout d’abord vaguement soupçonnée entre la lettre à la baronne Trigault

et la lettre à l’épouse légitime, et que l’une était la conséquence de

l’autre...

Et toutes les circonstances de cette affaire s’enchaînaient,

estimait-il, logiquement et comme fatalement.

Abandonnée par son mari, Mme Paul avait fini par se lasser de la

misère et des privations... Elle s’était mise un beau matin à la

recherche de ce lâche, l’avait retrouvé et lui avait écrit:

«Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu

nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant

qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me

refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas

de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer

ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe,

pendant que je meurs de faim...»

Oui, évidemment, elle lui avait écrit cela. Ce n’était pas le texte,

sans doute, c’était à coup sûr le sens.

Et au reçu de sa lettre, Coralth, ainsi qu’elle venait de le dire, avait

été terrifié... Il n’avait que trop senti que du jour où sa femme se

montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son passé, c’en

serait fait de lui...

Mais il n’avait pas d’argent... Les honnêtes jeunes messieurs comme le

vicomte de Coralth n’ont pas de réserve ni d’économies. C’est une des

fatalités de leur industrie d’être condamnés à une dépense constante.

Alors, en cette périlleuse extrémité, le couteau sur la gorge, pour

ainsi dire, le brillant vicomte avait répondu à sa femme de prendre

patience, et écrit à la baronne pour la prier ou pour lui commander,

selon les termes où ils en étaient, de lui prêter la somme qu’on

exigeait de lui...

Une particularité cependant intriguait Chupin.

Il se rappelait avoir ouï dire, autrefois, que Mlle Flavie était la

fierté même, et qu’elle adorait son mari jusqu’à la folie... Ce grand

amour s’était donc évanoui!... La misère l’avait donc à ce point

détrempée et brisée, qu’elle se résignait à descendre aux plus honteuses

concessions.

Si elle connaissait l’existence de son mari, comment ne préférait-elle

pas la faim, l’hôpital, la fosse commune, à un secours de lui?

Qu’en un moment de rage, elle fût allée droit à lui, qu’elle l’eût

souffleté de toutes les infamies de son passé, en présence de ses

brillants amis... qu’elle l’eût perdu, ruiné, précipité dans la boue,

qu’elle se fût vengée enfin, Chupin eût admis cela...

Il ne pouvait comprendre qu’une femme si jeune descendît jusqu’à tirer

parti de l’ignominie de l’homme qu’elle avait aimé, jusqu’à pratiquer le

chantage le plus déshonorant...

--Le plan n’est pas d’elle, se dit Chupin, après avoir réfléchi... C’est

l’autre, le vieux «déplumé» qui aura machiné la chose...

De cette façon, tout lui parut clair et comme prouvé, et il eût parié

son cou à couper, un enjeu sérieux, que rien ne lui échappait...

Un moyen, du reste, s’offrait à lui de vérifier ses conjectures...

La jeune femme, en se retirant dans la pièce voisine, n’avait pas emmené

son petit garçon. Il était toujours là, assis sur le pavé boueux de la

boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les

enfants habitués à être rudoyés.

Chupin l’appela.

--Viens, mon petit, viens...

Il se leva et timidement s’approcha, regardant cet étranger avec de gros

yeux remplis de défiance et d’étonnement.

La repoussante malpropreté de ce pauvre petit était contre la mère une

terrible accusation... Ne l’aimait-elle donc pas?... L’incurie du

malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lavé ni

le visage ni les mains?... Ses vêtements tout souillés de taches

tombaient en loques...

Il était gentil, cependant, et, malgré son air farouche, paraissait

intelligent... Il était blond et ressemblait à M. de Coralth d’une façon

frappante.

Chupin le prit sur ses genoux, et après s’être assuré que la porte de

communication était bien fermée:

--Comment t’appelles-tu, petit? demanda-t-il.

--Paul.

--Connais-tu ton papa?

--Non.

--Ta maman ne t’en parle donc jamais?

--Oh! si!...

--Que t’en dit-elle?

--Qu’il est bien riche, bien riche!...

--Et après?...

L’enfant ne répondit pas, soit que sa mère ne lui eût rien dit autre

chose, soit que cet instinct qui précède l’intelligence comme l’aurore

le jour, l’avertît que devant un inconnu il devait se taire.

--Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin.

--Jamais.

--Pourquoi?...

--Maman est très-pauvre!

--Et tu n’as pas envie d’aller le voir?

--Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmènera dans une

grande maison... Il faudra bien qu’il vienne, maman l’a dit, et il lui

donnera beaucoup d’argent et des belles robes, moi j’aurai des jouets

tout plein...

Fixé de ce côté, Chupin continua:

--Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l’autre côté, tu le

connais...

--Oh! oui... c’est Mouchon.

--Qui ça, Mouchon?

--C’est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la

rue Riquet, où il y a des raisins si bons, j’irai avec lui en manger...

--Vient-il vous voir souvent?...

--Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses à manger dans

sa poche pour maman et pour moi.

--Pourquoi donc se met-il dans la chambre à côté, sans lumière?...

--Ah!... il dit comme cela qu’il ne faut pas que les pratiques le

voient...

Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l’innocent

dénonciateur de sa mère, eût été un acte abominable... Chupin sentit

qu’il avait déjà abusé.

Il embrassa donc le petit garçon à la place la moins barbouillée de son

visage, et le posa à terre, en lui disant:

--Va jouer.

Avec une précision cruelle, le pauvre petit avait révélé le caractère de

sa mère... Que savait-il par elle de son père?... Qu’il était riche et

que, s’il revenait, il apporterait beaucoup d’argent et de belles

robes... Toute la jeune femme était là.

Chupin pouvait s’enorgueillir de sa perspicacité: toutes ses

suppositions se trouvaient confirmées.

Il n’était pas jusqu’au sieur Mouchon qu’il n’eût pénétré d’un coup

d’œil... Il avait reconnu un de ces vieux drôles ladres et vicieux

qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dépravation, hypocrites

patients qui font de la misère leur pourvoyeuse, et dont la passion

n’est prodigue que de conseils.

--Sûr, pensa Chupin, il fait la cour à Mme Paul.. Si ce n’est pas

honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins...

Jusqu’alors, ses préoccupations lui avaient fait oublier son petit verre

et son cigare. Il avala d’un trait la liqueur qui lui avait été

versée... Allumer le cigare devait être plus difficile...

--Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je

fumerai des havanes à dix sous, ce n’est pas ici que je viendrai les

acheter...

Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare à se

crever la poitrine, quand la porte du fond s’ouvrit, et Mme Paul

reparut tenant une lettre fermée à la main...

Elle était affreusement troublée, et son anxiété était visible.

--Je ne puis me décider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on

apercevait dans l’ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer

cette lettre, c’est renoncer à tout jamais à un retour de mon mari...

Quoi qu’il arrive, il ne me la pardonnera pas.

--Et après, répondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec

vous?... Allez donc, chat ganté n’a jamais pris de souris...

--Il va me haïr.

--Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d’ailleurs le

vin est tiré, n’est-ce pas, il faut le boire...

Cette singulière logique la décida. Elle remit la lettre à Chupin, et

tirant de sa poche une pièce de vingt sous, elle la lui tendit.

--Voilà pour votre peine.

Lui, d’un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la

retira plus vite encore, en disant:

--Non, merci, gardez... je suis payé.

Et il sortit...

Assurément, la mère de Chupin,--la pauvre bonne femme, pour parler son

langage,--eût été heureuse et fière du désintéressement de son fils.

Le matin même, il avait refusé les dix francs par jour que lui proposait

M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait Mme

Paul.

Ce n’était rien en apparence, c’était énorme en réalité, et bien

significatif de la part de ce pauvre garçon, réduit, faute d’éducation,

à demander son pain quotidien aux hasards de ces mille métiers inconnus

qui s’agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation

parisienne.

Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait:

--Prendre les vingt sous de cette pauvre créature, qui n’a peut-être pas

mangé son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l’est

pas!...

Il faut le dire: en aucune occasion, l’argent ne lui avait procuré de

jouissance comparable à l’intime satisfaction qu’il éprouvait.

Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu’il mettait

au service du bien toutes les facultés et toute l’énergie qu’il

dépensait jadis au profit du mal...

Être l’artisan du salut de Pascal Férailleur, cette pure victime des

plus lâches coquins, n’était-ce pas, jusqu’à un certain point, racheter

le crime qu’il avait commis autrefois!

Et cependant il était une circonstance qui dépassait son entendement.

Comment un de ces aventuriers qui tout à coup surgissent dans le beau

monde de Paris, qu’on accepte parce qu’ils s’imposent, sans qu’on sache

qui ils sont ni d’où ils viennent, comment un misérable tel que le

vicomte de Coralth avait-il pu seulement entamer l’honneur de Pascal

Férailleur?

Eh quoi!... la réputation d’un honnête homme est donc en quelque sorte à

la merci du premier intrigant qu’il gêne!...

Le monde est-il donc si mal fait, qu’une ignoble comédie de cinq minutes

pèse plus, dans les balances faussées de l’opinion, que toute une vie de

courage, d’honneur et de probité!...

On voit de ces exemples aux époques où les plus gens de bien, loin de

s’affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prétexte de

sociabilité, à toutes sortes de concessions, qui sont autant de

dangereuses lâchetés...

Quand les hommes honnêtes ce tiennent cois, le monde est aux

impudents!...

Tout entier à ces réflexions, Chupin n’était point tenté d’ouvrir la

réponse qu’il portait pour en prendre connaissance.

Les mêmes sentiments s’agitaient en lui, qui l’avaient empêché de tirer

du fils de Mme Paul des renseignements plus précis...

Arriver à la vérité par la seule force de sa pénétration!... Il y avait

là de quoi tenter sa jeune vanité.

Or, qu’avait-il besoin de recourir à un acte qui peut se justifier, sans

doute, que l’intérêt de la légitime défense excuse et absout, mais qui

n’en est pas moins fâcheux en lui-même et hasardé?...

Lui était-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en

connaître le contenu?

Les quelques mots échangés entre Mme Paul et le sieur Mouchon, le

conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris, à n’en pouvoir

douter, qu’il portait un ultimatum et qu’il y était signifié au vicomte

de Coralth d’avoir à l’exécuter dans les délais indiqués, sous peine

d’un scandale mortel pour lui?

Les certitudes de Chupin à cet égard étaient si positives, que déjà il

se creusait la cervelle à imaginer comment tirer parti de ces

découvertes pour le plus grand profit de Pascal et de Mlle

Marguerite...

Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonnée, et

l’orgueil offensé de la baronne Trigault, évoquer l’infamant passé de

Coralth et l’en écraser, cela semblait à Chupin indiqué par les

événements mêmes.

Mais par quelles combinaisons amener un dénoûment bruyant, terrible,

affreusement scandaleux, qui fût l’éclatante réhabilitation de Pascal,

voilà ce qu’il cherchait avec l’ardeur d’un dramaturge qui, ayant trouvé

le sujet d’une pièce, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en

tirer tout ce qu’il peut donner.

Avec de telles pensées, la route, au retour, devait lui paraître plus

courte qu’à l’aller, et c’est presque sans s’en apercevoir qu’il arriva

rue d’Anjou-Saint-Honoré, devant la maison de M. de Coralth.

Ayant à comparaître devant M. Moulinet, le concierge, il éteignit tant

qu’il put la flamme de son regard, et c’est grimé de son air le plus

candide qu’il entra.

O surprise! M. Moulinet et son épouse n’étaient pas seuls dans leur

loge.

Florent était là, en train de prendre le café avec eux.

Et même, le digne valet s’était dépouillé des élégances empruntées à

son maître, et avait revêtu son gilet rouge.

Il semblait d’une humeur massacrante, et son dépit était réellement bien

légitime.

De chez M. de Coralth chez la baronne, il n’y avait qu’un saut; mais il

est des fatalités!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa

femme de chambre, avait fait courir après Florent pour lui dire

d’attendre, qu’elle voulait lui parler... et elle avait eu

l’inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d’une heure...

Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqué le

dîner des femmes charmantes qui lui avaient donné rendez-vous, et que de

désespoir il était revenu partager la soupe de ses amis les

concierges...

--Vous avez la réponse? demanda-t-il à Chupin.

--La voici.

Ayant glissé la lettre de Mme Paul dans la poche d’estomac de son

tablier, Florent venait de compter à son commissionnaire les trente sous

stipulés, quand on entendit au dehors le cri traditionnel...

--Porte, s’il vous plaît!...

C’était le coupé bleu de M. de Coralth.

Le vicomte descendit légèrement, sous le porche, et apercevant son

domestique, dévoré d’impatience, il s’approcha en disant:

--Mes commissions?

--Elles sont faites.

--Vous avez vu Mme la baronne?...

--Elle m’a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne

devait pas s’inquiéter, qu’elle avait un moyen sûr pour demain...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 112 / 138 题