M. de Coralth parut respirer plus librement.

--Et la... débitante de tabac? poursuivit-il.

--Voici ce qu’elle m’a donné pour monsieur...

D’une main fiévreuse, le vicomte prit la lettre, l’ouvrit, la parcourut

d’un regard, et aussitôt, saisi d’une colère folle, furieuse à ce point

de lui faire oublier qu’il se donnait en spectacle, il se mit à la

froisser rageusement, cette lettre, à la mordre, à la déchirer en menus

morceaux en mugissant des blasphèmes à étonner un charretier...

Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se

maîtrisa, et éclata de rire, d’un rire forcé, en disant:

--Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la

tête!...

Et jugeant l’explication suffisante:

--Venez me déshabiller, dit-il à Florent; il faut que je sorte de bonne

heure demain...

Cet ordre ne devait pas être perdu pour Chupin, et dès sept heures le

lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth...

Et ainsi, pendant la journée du lundi, il put le suivre chez M. de

Valorsay, puis chez un homme d’affaires, puis chez M. Wilkie, chez la

baronne Trigault dans l’après-midi, et enfin, le soir, chez Mme

d’Argelès...

Là, mêlé aux domestiques, empressé à ouvrir les portières des voitures

qui s’arrêtaient devant l’hôtel, il recueillit quelque chose de

l’affreuse scène qui venait d’avoir lieu entre la mère et le fils...

Il vit sortir M. Wilkie, les vêtements en désordre, puis le vicomte de

Coralth dont il reprit la trace et qu’il vit courir chez le marquis de

Valorsay d’abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, où il resta

presque jusqu’au jour.

De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se

présenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les

fils--croyait-il--des honteuses intrigues que menait de front le

vicomte...

Le «dénicheur d’héritages» savait son employé intelligent, mais non tant

que cela, certainement, et ce n’est pas sans une secrète envie qu’il

écouta le rapport circonstancié et parfaitement clair qu’il lui fit...

--C’est que j’ai été moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut

terminé...

Mais il n’eut pas le temps de dire en quoi ni comment...

Juste comme il commençait, Mme Dodelin parut, annonçant que la jeune

dame que monsieur attendait était là...

--Faites entrer!...s’écria M. Fortunat en se levant vivement. Qu’elle

entre!...

Pour s’échapper de chez M. de Fondège et accourir au rendez-vous qu’elle

avait donné à M. Fortunat, Mlle Marguerite n’avait pas eu besoin de

mentir, ni même de chercher des prétextes.

Dès le matin, «le général» avait décampé pour essayer ses chevaux et ses

voitures, et il avait annoncé qu’il déjeunerait à son cercle.

A l’issue du déjeuner, Mme de Fondège, que ses couturières et son

tapissier réclamaient, s’était pareillement envolée, en prévenant

qu’elle ne serait pas de retour avant l’heure du dîner.

Enfin, sur les midi, Mme Léon s’était tout à coup rappelé que sa

noble famille la réclamait impérieusement... Elle s’était habillée en

hâte, et était sortie, pour se rendre évidemment chez le docteur Jodon,

et, de là, chez M. le marquis de Valorsay...

Les domestiques, à leur tour, se sentant débarrassés pour quelques

heures de toute surveillance, avaient tiré chacun de son côté, laissant

la maison seule, peu préoccupés des visiteurs qui pouvaient venir

sonner...

De la sorte, Mlle Marguerite avait pu s’esquiver sans que personne

s’en aperçût, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas où on la

verrait rentrer, de dissimuler la durée de son absence...

Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment où elle sortit, elle le

prit...

Certes, la démarche qu’elle faisait lui coûtait cruellement.

N’allait-elle pas être forcée, elle jeune fille, elle si réservée

naturellement, de se confier à un étranger, de lui révéler ses

sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son âme, toute pleine de son

amour pour Pascal Férailleur!...

Et cependant, elle se sentait plus calme et plus maîtresse de soi que la

veille, quand elle se présentait à la photographie Carjat pour demander

un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay.

C’est que les événements l’entraînaient dans leur évolution rapide, que

l’implacable nécessité ne lui laissait pas la faculté d’hésiter, et

qu’elle s’animait à la lutte, à mesure qu’elle voyait s’accroître les

chances de succès...

Certaines considérations, d’abord inaperçues, contribuaient à la

rassurer...

Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la

connaissait déjà, puisque c’était lui qui, après des mois

d’investigations, avait fini par la découvrir à l’hospice des

Enfants-Trouvés...

Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son passé

plus long qu’elle-même, et qu’il pourrait, s’il le voulait, lui

apprendre le nom de sa mère, le nom de cette femme que le comte

redoutait, et qui sans pitié l’avait abandonnée...

Enfin, il est un fait positif, c’est que l’esprit se familiarise avec

les situations les plus excessives, jusqu’à trouver presque naturels les

événements les plus en dehors de toutes prévisions et même de toute

vraisemblance.

N’importe! Son cœur battit plus vite, et elle se sentit pâlir quand,

sur l’invitation de Mme Dodelin, elle pénétra dans le cabinet du

«traqueur d’héritages.» D’un rapide coup d’œil, elle embrassa le

cadre et les personnages.

Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compté sur un

bouge... La distinction relative et les façons d’homme du monde de M.

Fortunat la déconcertèrent; elle s’attendait à rencontrer une manière

d’intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin,

debout près de la cheminée, en blouse, avec ses pantalons effiloqués,

tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l’inquiéta.

Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de

son noble et beau visage ne bougea, son œil resta fier et clair...

Et c’est d’une voix dont l’émotion intérieure n’altérait en rien le

timbre sonore et pur, qu’elle dit:

--Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle

Marguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre?

Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde

où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant,

il avançait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite à s’asseoir...

--Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et

je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout

autre que vous, ma porte était même défendue...

La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun

observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu

troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si

imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le

relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout

poudrés de rognures de papier.

Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle

l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne

quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque

cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni

d’hypocrisie...

Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat

congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la

présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait

obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et

la plus vive admiration...

Mais bientôt, lasse d’attendre en vain:

--Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de

choses graves et qui exigent le plus profond secret.

Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour

sortir.

D’un geste cordial son patron le retint.

--Restez, Victor...

Et se retournant vers Mlle Marguerite:

--Vous n’avez rien à craindre de la discrétion de ce brave garçon,

mademoiselle, prononça-t-il... J’ai dû le mettre au courant de tout; et

déjà il s’est employé fort activement, et non sans d’heureux résultats,

à votre service.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille.

Le plus agréable sourire voltigeait sur les lèvres du «dénicheur

d’héritiers.»

--C’est que je me suis déjà occupé de vous, mademoiselle, dit-il. Une

heure après la réception de votre lettre, j’étais déjà en campagne.

--Cependant je ne vous disais rien...

--De ce que vous attendiez de moi, c’est vrai. Mais je me suis permis de

le soupçonner...

--Ah!...

--C’est ainsi... J’ai cru deviner que vous comptez sur mon expérience,

sur mes faibles talents, pour réhabiliter un innocent odieusement

calomnié, M. Pascal Férailleur, avocat...

Elle se dressa tout d’une pièce, et véritablement bouleversée et

effrayée:

--Comment savez-vous cela!... s’écria-t-elle.

M. Fortunat avait quitté son fauteuil, et debout, adossé à la cheminée,

dans la pose qu’il estimait lui être le plus avantageuse, le pouce dans

l’entournure de son gilet, d’un ton de prestidigitateur expliquant ses

merveilles, il répondit:

--Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pénétrer les intentions des

personnes qui daignent m’honorer de leur confiance, est l’essence même

de la difficile et délicate profession que j’exerce... Ainsi donc, mes

hypothèses sont justes, vous ne dites pas le contraire?...

Elle ne disait rien. Le premier saisissement passé, elle s’épuisait à

chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat...

Car pour être dupe de son étalage de perspicacité, elle ne l’était

aucunement.

Et lui, enchanté de l’effet qu’il produisait, continuait:

--Réservez votre surprise pour ce qu’il me reste à vous apprendre,

mademoiselle, car j’ai découvert bien d’autres choses encore...

Tenez, c’est votre bon ange qui vous a inspiré l’idée de recourir à

moi... Vous frémirez quand vous saurez de quels dangers vous avez été

menacée... Mais, maintenant, plus rien à craindre: je veille... Je suis

là, et je tiens tous les fils de l’audacieuse intrigue ourdie contre

vous... Car c’est à vous, à votre personne, à votre fortune qu’on en

voulait... C’est à cause de vous seule que M. Férailleur a été lâchement

frappé... Et je puis vous dire, moi, le nom des misérables qui l’ont

perdu... L’idée du crime vient de celui qui y avait le plus puissant

intérêt, le marquis de Valorsay... L’instrument a été un scélérat qui se

fait appeler le vicomte de Coralth, et dont Chupin que voilà, vous dira

le vrai nom et le passé honteux... Vous aviez distingué M. Férailleur,

il fallait qu’il disparût... M. de Chalusse n’avait-il pas promis votre

main à M. de Valorsay?... Ce mariage était la ressource suprême du

marquis, la planche qui sauve l’homme qui se noie... car il en est à ses

dernières gorgées, le misérable!... On le croit riche, il est ruiné...

Oui, ruiné de fond en comble, ruiné à ce point qu’il songeait à se

brûler la cervelle le jour où l’espoir lui vint de vous épouser...

--Allons, bon!... pensa Chupin, voilà le patron parti.

C’était vrai.

Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la

bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait

absolument son sang-froid, c’est-à-dire sa qualité maîtresse.

Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au

début?... De surprendre Mlle Marguerite, de frapper son imagination,

puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de

rester quand même le maître de la situation.

Et pas du tout, il se livrait...

Il s’en aperçut, mais il était trop tard pour reculer, il le comprit

bien à l’ardent regard que la jeune fille dardait sur lui.

--Comment le marquis de Valorsay n’a-t-il pas encore fait le

plongeon?... C’est pour moi un prodige... Déjà, il y a six mois, ses

créanciers menaçaient de l’exécuter... De quelles espérances les

berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C’est ce que je ne puis

pénétrer... Ce qui est certain, mademoiselle, c’est que le marquis n’a

pas renoncé à la prétention d’être votre mari, et que pour y arriver,

tous les moyens lui seront bons, tous, vous m’entendez...

Parfaitement maîtresse d’elle-même, désormais, Mlle Marguerite

écoutait d’un visage aussi impassible que s’il se fût agi d’un autre...

Et M. Fortunat s’étant arrêté:

--Je savais tout cela, fit-elle d’un ton glacé...

--Quoi!... vous saviez...

--Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement...

Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n’est-ce pas? Pourquoi

persiste-t-il à vouloir m’épouser, maintenant que je n’ai plus de dot?

Peu à peu, le «traqueur d’héritages» avait perdu sa pose avantageuse.

--Voilà, répondit-il, ce que je me suis demandé tout d’abord... Et j’ai,

je le crois, trouvé la raison... Oui, je parierais que le marquis a

entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament,

une pièce quelconque, enfin, établissant votre naissance, et par suite

vos droits à la succession...

--Et ces droits, il les ferait valoir s’il était mon mari?...

--Naturellement...

De même que M. Fortunat, le vieux juge de paix n’avait trouvé que cette

explication plausible de la conduite le M. de Valorsay.

Mais Mlle Marguerite se garda bien d’en rien dire... Payée pour être

défiante, elle n’était pas sans s’inquiéter du grand intérêt que

paraissait lui porter cet homme... Cela ne dissimulait-il pas quelque

piége?... Et elle prenait la résolution que lui n’avait pas su tenir, de

le laisser parler et de taire tout ce qu’elle savait.

--Peut-être avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il

faudrait le prouver.

--Je prouverai que Valorsay n’a plus un sou vaillant, qu’il ne vit

depuis un an que d’expédients justiciables de la police correctionnelle.

--Oh!...

--J’établirai qu’il a tenté de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse

par des actes qui constituent de véritables faux... Je démontrerai son

entente avec M. de Coralth pour perdre M. Férailleur. Ne sera-ce pas

quelque chose, mademoiselle?...

Elle souriait d’une façon vraiment irritante pour la vanité du «chasseur

d’héritages.» Et d’un ton d’indulgente incrédulité:

--On dit ces choses-là, murmura-t-elle.

--Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi,

c’est que j’ai les moyens de tenir. On devrait se défendre de toucher

une plume, quand on médite un mauvais coup... Assurément, personne n’est

assez bête pour écrire tout au long le détail de son infamie... Mais on

n’est pas toujours sur le qui-vive... On lâche un mot dans une lettre,

une phrase dans une autre, une allusion dans une troisième... Et de ces

allusions, de ces phrases, de ces mots réunis, coordonnés, ajustés,

comparés, on arrive à faire un petit acte d’accusation absolument

complet et écrasant d’évidence...

Mais il s’arrêta, béant, averti par la physionomie de Mlle Marguerite

de sa nouvelle imprudence.

Elle s’était reculée, et le toisant:

--Vous étiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay,

monsieur! prononça-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n’avez servi

ses desseins?

Témoin muet et oublié de cette scène, Victor Chupin, intérieurement,

jubilait.

--Touché!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voilà une

femme!... Pincé, le patron, enfoncé, roulé!

Le fait est que le «dénicheur d’héritiers» se sentit si bien pris, qu’il

n’essaya pas de nier, de nier complétement, du moins...

--J’avoue, répondit-il, que j’ai été assez longtemps le conseil de M. de

Valorsay... Tant qu’il m’a parlé de se marier richement pour rétablir sa

fortune et de mettre dedans son futur beau-père... Ma foi!... je n’y ai

pas vu grand mal... Ce n’est peut-être pas strictement honnête, mais

cela se fait tous les jours... Qu’est-ce qu’un mariage aujourd’hui?...

Une affaire, n’est-ce pas... Or, qu’appelle-t-on une affaire, sinon une

opération où chacune des parties cherche à flouer l’autre?... Le

beau-père est dupé, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous

les trois, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi fouetter un chat...

Mais quand j’ai vu poindre l’idée de perdre M. Férailleur, halte-là!...

Ma conscience s’est révoltée... Déshonorer un innocent!... C’est lâche,

c’est bas, c’est sale, c’est canaille!... Et n’ayant pu empêcher

l’infamie, je me suis juré que je la vengerais...

Mlle Marguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut

peur. C’est pourquoi, s’avançant vivement vers son patron:

--Sans compter, m’sieu, interrompit-il, que ce beau marquis vous a

joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille

francs que vous lui avez prêtés, et qui devaient vous en rapporter

quatre-vingt mille, comme il vous les a «ratissés!»

M. Fortunat foudroya son employé du regard... Mais quoi! il était trahi,

et il n’y avait plus à y revenir... Il était dit que, dans toute cette

affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanchée, elle

devait mal finir.

--Eh bien!... Oui, déclara-t-il, c’est vrai, Valorsay m’a indignement

volé, j’ai juré que je me vengerais et je me venge... Je n’aurai de

repos que le jour où je verrai ce misérable plus bas que la boue...

En vérité, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l’esprit de

Mlle Marguerite, la dénonciation de son employé... Elle fut en partie

rassurée, s’expliquant son concours... Elle ne méprisa pas beaucoup plus

l’homme, mais elle fut persuadée qu’il la servirait presque loyalement.

--J’aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur

table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je

veux, moi, la réhabilitation de M. Férailleur... Nos intérêts sont donc

communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l’avis de M.

Férailleur est indispensable...

--Il nous faudra pourtant nous en passer.

--Et pourquoi?...

--Parce qu’on ne sait ce qu’il est devenu. Parbleu! c’est à lui que j’ai

songé tout d’abord, quand j’ai voulu me venger... Je me suis procuré son

adresse et j’ai couru rue d’Ulm... Personne!... Le lendemain même de

son malheur, M. Férailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa

mère.

--Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre à

sa recherche... Découvrir sa retraite doit être un jeu pour vous...

--Eh! croyez-vous donc que je n’y ai pas songé! Ma journée d’hier s’est

consumée en investigations... A force de questionner les gens du

quartier, j’ai fini par apprendre que Mme Férailleur est partie de la

rue d’Ulm dans le fiacre qui porte le Nº 5,709. Je suis allé attendre le

cocher de ce fiacre à son dépôt, et il était une heure du matin quand,

il est rentré... Il se souvenait parfaitement de Mme Férailleur, à

cause de la quantité de ses bagages... Savez-vous où il l’a conduite?...

A la gare du Havre. Savez-vous ce qu’elle a dit aux employés qui lui ont

demandé pour quelle destination étaient ses malles? Elle a répondu

qu’elles étaient pour Londres... M. Férailleur, à l’heure qu’il est, est

en route pour l’Amérique, et jamais nous n’entendrons parler de lui...

Mlle Marguerite hochait la tête.

--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle.

--Je vous rapporte ce que j’ai appris...

--Aussi, je ne discute pas... Ce sont là les apparences... Mais j’ai

mieux que des apparences, moi, j’ai la connaissance profonde du

caractère de M. Férailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas

écraser par une calomnie infâme... Il peut sembler fuir, disparaître, se

cacher pour un temps... mais c’est afin de mieux assurer la vengeance...

Quoi! Pascal, l’énergie même, l’incarnation de la volonté, renoncerait

lâchement à son honneur, à la femme qu’il aime et à son avenir!... Il

n’y avait de lui qu’une chose à redouter: un coup de pistolet... S’il

ne s’est pas tué, c’est qu’il espère... Il n’a pas quitté Paris, je le

sens, j’en suis sûre...

Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c’était, selon lui, «du

sentiment.»

Mais il était là un adolescent dont le cœur s’ouvrait aux espérances

de cette belle jeune fille, la plus belle qu’il eût vue, et dont le

dévouement et l’énergie le frappaient d’admiration: Chupin.

Il s’avança, l’œil brillant d’enthousiasme; et d’une voix émue:

--Je comprends votre idée, déclara-t-il, oui, M. Férailleur est à Paris.

Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne

l’ai pas retrouvé!

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 113 / 138 题