--Votre réflexion est juste, Victor, prononça-t-il enfin... Jusqu’ici,
ce que je vous avais expliqué suffisait; maintenant que j’attends de
vous des services plus sérieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que
je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la
mesure de ma confiance en vous...
Et aussitôt, en effet, il raconta à Chupin ce qu’il connaissait de
l’histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de Mlle
Marguerite... C’était, à bien peu de chose près, la vérité...
Mais s’il avait pensé que ces confidences le hausseraient dans l’estime
de son employé, il s’était singulièrement abusé.
Chupin avait assez d’expérience et de bon sens pour juger les choses...
Il discerna fort bien que le beau mouvement d’honnêteté de M. Fortunat
venait surtout d’une déception et d’une pique d’amour-propre, et que,
s’il n’eût pas été lésé, il eût laissé sans le moindre soulèvement de
conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son œuvre
d’infamie...
Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions...
D’abord il n’avait pas mission de dire à M. Fortunat son fait, et en
second lieu il estima le moment peu opportun pour une déclaration de
principes.
Lors donc que son patron s’arrêta:
--Comme cela, s’écria-t-il vivement, il s’agit de pincer les coquins...
j’en suis! Et ce n’est pas pour me flatter, m’sieu, mais je puis vous
être crânement utile... Est-ce des détails sur le passé du vicomte de
Coralth, qu’il vous faut?... Voilà!... C’est que je le connais, le
brigand, et à fond!... Il est marié, je vous l’ai dit, avant huit jours
je vous amènerai sa femme... je ne sais pas où elle est, mais elle tient
un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est
vicomte... Lui, vicomte!... Oh! là, là... as-tu fini tes manières!...
Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drôles, allez, je vous le
promets...
--Soit!... mais le plus pressé serait de savoir comment il vit en ce
moment, et de quoi?
--Pour sûr, ce n’est pas de son travail... Mais, minute, on
s’informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me «faire une
tête,» et je me mets après lui... Et que je sois pendu si, avant mardi,
je ne vous reviens pas avec un rapport complet.
Un sourire satisfait errait sur les lèvres de M. Fortunat.
--Bien, Victor, approuva-t-il, très-bien! Je vois que vous me servirez
avec votre zèle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous
serez payé comme jamais vous ne l’avez été. Tant que vous vous occuperez
de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous réglerai à
part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais...
La proposition était superbe, et cependant, loin de paraître ravi,
Chupin hocha la tête d’un air grave.
--Vous savez si je tiens à la monnaie, m’sieu, commença-t-il...
--Trop, Victor, mon garçon, trop...
--Pardon, c’est que j’ai des charges, m’sieu... Vous connaissez mon
intérieur--il disait ce mot superbement--vous avez vu ma bonne femme de
mère, tout cela coûte...
--Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez...
--Au contraire, m’sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J’aime
l’argent, n’est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas
être payé... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni
rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... «à
l’œil.»
M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littéralement
les bras lui tombaient...
Chupin, qui avait au gain l’âpreté d’un vieil usurier, Chupin l’avidité
même, refuser de l’argent!... cela ne s’était jamais vu et ne se
reverrait plus...
Lui, cependant s’animait peu à peu, des rougeurs fugitives montèrent à
ses joues plombées et d’une voix rauque, il poursuivait:
--C’est mon idée, comme cela!... J’ai huit cents «balles» sous un
carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s’il
faut jusqu’au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tombé plus
bas que la boue, je dirai: «Voilà qui est bien!» et je jouirai pour plus
de cent mille francs... Si vous aviez un «embêtement» qui vous revînt la
nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas
vrai, m’sieu, pour vous en débarrasser... Eh bien! c’est mon cauchemar,
ce brigand-là... Il faut voir à en finir.
M. de Coralth qui avait beaucoup d’expérience, eût été certainement
effrayé, s’il eût vu ce singulier ennemi qu’il ne connaissait pas... Ses
yeux, d’un bleu pâle et indécis, habituellement, avaient en ce moment
l’éclat de l’acier, et ses poings se crispaient dans le vide...
--C’est lui, continua-t-il d’un air sombre, qui est cause de tout... Je
vous l’ai conté, m’sieu, j’ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans
un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh
bien! si M. André s’était cassé les reins en tombant de son cinquième,
mon Coralth serait aujourd’hui le duc de Champdoce à la place du
vrai!... Et on le laisserait «se la couler douce,» rouler carrosse et
«épater» le monde!... Ah! ce ne serait pas à faire!... Des gars comme
ça, il n’y en a que trop, qui font du tort à la salubrité publique...
Minute, Coralth, mon vieux, je suis à toi, je te vais servir!...
D’abord, je lui dois ça et je paye mes dettes, moi!... Quand M. André
m’a tiré du pétrin, et vrai comme il fait jour, je méritais d’avoir le
coup {cou?} coupé, il ne m’a pas fait de conditions... Il m’a seulement
dit: «Si tu n’es pas pourri jusqu’aux moëlles, tu seras honnête,
désormais!...» Et il fallait le voir, disant cela, tout démoli encore
de sa chute, l’épaule entortillée et pâle comme une guenille... Cré
nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors
je me suis juré que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de
mauvaises idées, car il m’en vient, ou quand «la soif me galope,» je me
dis: «De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et...
et m’sieu André, donc!» Et ça me coupe la soif comme avec la main. J’ai
son portrait à la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans
les toiles, je lui raconte ma journée... et, vrai, il y a des fois où je
crois qu’il me rit... C’est bête comme tout, peut-être bien, mais je ne
suis pas honteux... M’sieu André et ma pauvre bonne femme de mère, voilà
mes deux béquilles, et je ne crains plus les faux pas!...
Schébel, le philosophe allemand, qui a écrit une théorie de la volonté
en quatre tomes, était moins fort que Chupin.
--C’est pour dire, m’sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre
argent... Je suis honnête, moi, et les honnêtes gens doivent se prêter
la main gratis, comme les compagnons d’un même devoir... Il ne s’agirait
pas de Coralth que cela m’irait encore de trimer pour ce pauvre mâtin
qu’on voudrait faire passer pour un filou... Comment l’appelez-vous
déjà?... Férailleur... drôle de nom!... Mais c’est égal, on le tirera
d’affaire et il épousera sa particulière... D’abord, moi je suis de la
noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour
le quadrille!...
Et il ricanait d’un rire inquiétant, qui découvrait ses dents aiguës à
trancher du fer.
Mais l’énergie des plus terribles rancunes vibrait sous son âpre ironie,
et M. Fortunat ne conçut aucune appréhension.
Il était sûr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux «à
l’œil,» comme il disait, que l’auxiliaire le plus chèrement payé...
--Voilà donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous,
Victor...
--Comme sur vous-même, m’sieu, à l’heure ou à la course.
--Et vous espérez avoir des renseignements positifs mardi?
--Avant... si le guignon ne s’en mêle pas.
--Très-bien... Je vais de mon côté me préoccuper de M. Pascal
Férailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux
que lui-même... Il faut que nous soyons prêts à entrer en campagne quand
Mlle Marguerite viendra, et selon ce qu’elle nous apprendra, nous
agirons...
Chupin avait déjà pris son chapeau, mais au moment de sortir:
--Bêta! s’écria-t-il, j’oubliais le principal... Où demeure le Coralth?
--Malheureusement je l’ignore...
Selon sa coutume, dans les circonstances épineuses, Chupin se mit à
gratter furieusement ses cheveux jaunes.
--Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-là ne se
font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours...
Ce qui n’empêche pas qu’il se retira très-contrarié.
--Pas de chance au bâtonnet, pensait-il, tout en gagnant d’un bon pas
son domicile. Je vais perdre ma soirée à chercher l’adresse de mon
brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mme d’Argelès?... La
connaît-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux.
Il songeait à aller rôder autour de l’hôtel de M. de Valorsay, et à
offrir quelque chose adroitement à l’un des valets, quand en traversant
le boulevard, la vue du restaurant Brébant fit jaillir dans sa cervelle
l’idée qu’il cherchait en vain.
--A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pincé!...
Et aussitôt, sûr de son projet, il entra dans le café le plus voisin.
--Un bock, garçon!... commanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour écrire.
C’était un souvenir de certaine industrie inavouable qu’il avait jadis
exercée, qui venait de fournir à Victor Chupin un moyen de sortir
d’embarras.
En tout autre occasion, il eût hésité à employer un expédient aussi
hasardé, mais le caractère de ses adversaires justifiait tout, le temps
pressait et il n’avait pas le choix des ressources...
Dès que le garçon l’eut servi, il avala son verre de bière pour aider
l’inspiration, et prenant la plume, il écrivit de sa plus belle écriture
qui n’était pas belle:
«_Mon cher vicomte._
«_Voici les cent francs que j’ai perdus hier soir au piquet... A quand
ma revanche?..._
«_Ton ami_,
VALORSAY.»
Cette lettre achevée, il la relut par trois fois, très-inquiet de savoir
si c’était bien là le style qu’emploient des gens «très-chic» qui se
renvoient de l’argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le
brouillon, il avait écrit «bezigue,» et sur la copie, il l’avait
remplacé par «piquet,» qui lui avait paru un jeu aristocratique.
--Mais bast!... se dit-il, on n’y regardera pas de si près!
Et comme la lettre était sèche, il la plia et la glissa dans une
enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu’il tira d’un vieux
portefeuille.
Sur l’enveloppe, il écrivit:
_A Monsieur le vicomte de Coralth,_
_En Ville._
Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d’un pied fiévreux
courut jusqu’au restaurant Brébant. Deux garçons flânaient devant la
porte, et leur montrant la lettre:
--Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui
sortait de chez vous a laissé tomber cela, j’ai couru après lui pour le
lui rendre... impossible de le rejoindre...
Les deux garçons examinèrent l’adresse.
--Coralth... répondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n’est
pas un client, mais il vient ici quelquefois...
--Et où demeure-t-il?
--Pourquoi?
--Pour lui porter cette lettre, donc!
Les garçons haussèrent les épaules...
--Laissez donc, firent-ils, ce n’est pas la peine de vous déranger.
C’était là que Chupin, qui avait prévu l’objection, les attendait...
--Excusez, fit-il, c’est qu’il y a de l’argent dans la lettre.
Et entre-bâillant l’enveloppe, il montra le billet de cent francs.
Dès lors, pour les garçons, la question changea.
--C’est différent, prononça l’un d’eux, du moment qu’il y a de l’argent,
vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez
cela ici, au comptoir, et la première fois que le vicomte viendra, on le
lui rendra...
Un frisson courut le long de l’échine de Chupin, il vit son billet
perdu.
--Ah! je la trouve mauvaise, s’écria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?...
Jamais de la vie!... Et cette petite récompense honnête, qui donc
l’aurait?... Un vicomte, c’est toujours généreux, celui-là est capable
de me mettre vingt francs dans la main... C’est pourquoi je veux son
adresse.
L’objection était de nature à toucher les garçons, ils trouvèrent que le
«jeune homme» avait raison, mais ils ignoraient l’adresse de M. de
Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer.
--A moins cependant, observa l’un d’eux, que le chasseur ne la sache...
Le chasseur, appelé, se souvint qu’une fois il était allé chercher un
pardessus chez M. de Coralth.
--J’ai oublié son numéro, déclara-t-il, mais je suis sûr qu’il demeure
rue d’Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l’Évêque...
Le renseignement ne brillait pas par sa précision, mais il devait
suffire à un Parisien pur sang tel que Victor Chupin.
--Bien des merci de l’obligeance, m’sieu, dit-il au chasseur... Avec vos
indications, un aveugle de naissance n’irait peut-être pas tout droit
chez M. de Coralth, mais, moi, j’y vois clair, et j’ai une langue... Et
vous savez, s’il y a une récompense, comptez sur moi, je repasserai
payer une tournée...
--Et si vous ne dénichez pas votre individu, ajoutèrent les garçons,
rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra.
--Naturellement!... répondit Chupin, qui prononçait «turellement»....
Jusqu’au plaisir, messieurs...
Et il s’éloigna à grandes enjambées.
--Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j’ai vu le
moment où ils posaient la main sur mon «image de changeur!»
Mais la frayeur qu’il avait eue s’était dissipée, et tout en prenant au
plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s’applaudissait du
succès de son stratagème.
--Car voilà mon vicomte pincé, pensait-il... La rue d’Anjou-Saint-Honoré
n’a pas cent numéros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce
serait vite fait!...
Il trouva sa mère en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra.
C’était le seul travail que sa cécité, presque complète, lui permît, et
elle s’y employait avec acharnement.
--Ah!... te voilà, Toto, fit-elle joyeusement; je ne t’espérais pas
sitôt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois être très-fatigué,
ayant passé la nuit, je t’ai mis le pot-au-feu...
Comme toutes les fois lorsqu’il rentrait, Chupin embrassa la digne femme
avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat.
--Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne
puis rester dîner avec toi.
--Tu me l’avais promis, cependant.
--C’est vrai, m’man, mais les affaires, vois-tu, les affaires...
La brave femme hocha la tête.
--Toujours des affaires!... fit-elle.
--Dame!... quand on n’a pas dix mille francs de rentes!...
--Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse,
mais tu es trop ardent après l’argent, et cela me fait peur...
--C’est-à-dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas
honnête... Eh bien! et toi donc, m’man, et m’sieu André... crois-tu que
je vous oublie?
La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu’il appelait
pompeusement sa chambre, et rapidement il échangea son costume,--le plus
neuf et le plus beau qu’il eût,--contre un vieux pantalon à carreaux,
une blouse de laine noire et une casquette de toile cirée.
Et quand il eut achevé et donné à ses cheveux un certain tour,
véritablement il fut méconnaissable.
Au lieu et place de l’employé de M. Fortunat apparaissait un de ces
louches garnements qui font leur journée de six heures du soir à minuit,
autour des cafés et des théâtres, et qui, tant que le jour dure,
battent des cartes grasses dans les bouges des barrières.
C’était l’ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu’on
l’avait connu avant sa conversion.
Et lui-même, se donnant un dernier coup d’œil dans le petit miroir
suspendu au-dessus de sa table, fut étonné de sa physionomie...
--Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-là!
Il avait pris toutes sortes de précautions pour ne faire aucun bruit en
s’habillant, mais en vain. Sa mère, avec cette prodigieuse acuité d’ouïe
des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi sûrement que si elle
eût été près de lui, y voyant...
--Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle.
--Oui, m’man...
--Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils?
Si accoutumé qu’il fût à l’étrange perspicacité de sa mère, il fut
stupéfait... Mais il ne songea pas à nier... Elle n’eût eu qu’à étendre
la main pour s’assurer qu’il mentait.
--C’est pour une course que j’ai à faire, répondit-il.
Le visage si doux de l’aveugle était devenu sévère.
--Tu as donc besoin de te déguiser?... prononça-t-elle.
--Mais, m’man...
--Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n’être pas reconnu, c’est qu’on
va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu
me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout ce
qui se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j’ai entendu
la voix de cet homme, je suis sûre qu’il est capable de te pousser à
quelque crime, comme les autres, autrefois...
L’aveugle prêchait un converti.
Depuis deux jours, le «pisteur d’héritages» se montrait sous un aspect
si étrange, que Chupin, à part soi, s’était promis de changer de patron.
--Je te jure de le «lâcher,» m’man, déclara-t-il, ainsi, rassure-toi.
--Bien!... Mais en ce moment, où vas-tu?
Il n’était qu’un moyen de rassurer complétement la digne femme, c’était
de lui tout confier.
Ainsi fit Chupin, avec la dernière franchise.
--Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle
facilité tu te laisserais entraîner!... Comment as-tu pu te charger de
faire ce honteux métier d’espion, toi qui sais où il peut conduire!...
C’est la protection du bon Dieu qui t’a sauvé cette fois-ci d’une action
que tu te serais reprochée toute la vie... Les intentions de ton patron
sont bonnes, maintenant; elles étaient criminelles, quand il t’a
commandé de suivre cette Mme d’Argelès... Pauvre femme!... elle
s’était sacrifiée pour son fils, elle se cachait de lui, et tu
travaillais à la trahir!... Pauvre créature... Ah! qu’elle a dû souffrir
et comme je la plains!... Être ce qu’elle est et se voir dénoncée à son
fils!... Moi qui ne suis qu’une malheureuse, je serais morte de
honte!...
Chupin se mouchait à faire trembler les vitres, ce qui était sa manière
de dissimuler son émotion quand elle allait jusqu’aux larmes...
--Tu parles comme une bonne femme de mère que tu es, s’écria-t-il enfin,
et je suis plus fier de toi que si tu étais la plus belle dame et la
plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnête et la plus
vertueuse, et je ne serais qu’un lâche, «un feignant,» le dernier des
propre-à-rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend
«à filer» quelqu’un d’un pied, je veux qu’on me coupe l’autre... Mais
pour cette fois...
--Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille...
Il partit le cœur plus léger, et bientôt ne songea plus qu’à la
mission dont il était chargé.
Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il avait changé de costume. Son
imprudence de la nuit précédente, chez Brébant, devait avoir fixé sa
physionomie dans la mémoire du vicomte de Coralth, et au moment de
s’attacher à ses pas, il importait de dérouter autant que possible ses
investigations...
Cependant, il arrivait à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, il commença
bravement ses recherches.
Elles ne furent pas heureuses tout d’abord. Partout où il entrait pour
demander le vicomte, on lui répondait qu’on ne le connaissait pas.
Il avait déjà visité la moitié de la rue, lorsqu’il arriva à une des
plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots
de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu’emploient les
jardiniers...
Un vieux homme, qui parut à Chupin être le concierge de la maison, et un
domestique en gilet rouge déchargeaient les pots du fleurs et les
rangeaient en ligne sous la porte cochère. La voiture vide, elle partit.
Aussitôt Chupin s’avança, et, s’adressant au concierge:
--M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il.
--C’est ici... Que lui voulez-vous?...
Ayant prévu cette question, Chupin avait préparé une réponse.
--Bien sûr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la
goutte... Mais voilà la chose: Je traversais le passage de la Madeleine,
une femme superbe m’appelle et me dit: «M. de Coralth demeure dans la
rue d’Anjou, mais je ne sais pas son numéro. Je ne peux pas aller le
demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son
adresse, vous aurez cent sous!...» Voilà les cent sous gagnés.
Servi par sa vieille expérience parisienne, Chupin avait si bien choisi
le prétexte qu’il fallait, que ses deux auditeurs éclatèrent de rire...
--Eh bien!... père Moulinet, s’écria le domestique à gilet rouge, qu’en
dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes
donneraient cent sous?...
--Pour ça, non!... Mais ce n’est pas à vous non plus qu’une femme
enverrait des fleurs comme celles que voilà... toutes fleurs
rarissimes!...
Chupin se retirait en saluant; le concierge l’arrêta.
--Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous
épargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous
offrait un bon verre de vin?...
Nulle proposition ne pouvait être plus agréable à Chupin...
Si porté qu’il fût à s’exagérer ses moyens et la fécondité de ses
ressources, jamais il ne s’était flatté de l’espoir de franchir le seuil
de M. de Coralth.
Or, il avait compris, sans grands efforts d’imaginative, que le
domestique à gilet rouge était au service du vicomte, et que c’était
chez le vicomte qu’il s’agissait de monter les fleurs...
Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui eût pu paraître
singulière.
--Un verre de vin!... fit-il d’un ton maussade... Vous en mettrez bien
deux...
--Eh!... je mettrai la bouteille entière, mon garçon, si le cœur vous
en dit, répondit le domestique, avec cette facilité charmante des gens
qui font leurs générosités aux dépens d’autrui.
--Alors, s’écria Chupin, j’en suis!...
Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextérité des gamins qui
gagnent leur vie au marché aux fleurs, il ajouta:
--Montrez-moi le chemin.
Le domestique et le concierge le précédèrent dans l’escalier, sans rien
porter, comme de raison, et arrivés au second étage, ayant ouvert une
porte, ils dirent:
--C’est ici, entrez!...
Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait être mieux logé qu’il ne
l’était, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c’est à peine s’il avait
l’idée du luxe qui éclatait dans l’antichambre.
La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les
banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canapé de M.
Fortunat.
--Le brigand ne s’amuse pas à des coquineries de deux sous...
pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grand genre... Décidément, ça ne
pouvait pas durer, cette vie-là!
Il s’agissait de renouveler les fleurs des jardinières de toutes les
pièces, et aussi celles d’une petite serre très-habilement prise moitié
sur le balcon, moitié sur une jolie pièce tendue de soie à grands
ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se
bornant à surveiller Chupin et à lui donner des ordres, il se trouva
visiter tout l’appartement.
Il admira le salon encombré de précieux bibelots; la salle à manger en
vieux chêne; la chambre à coucher, toute capitonnée, avec son lit monté
sur une estrade comme un trône, et une sorte de bibliothèque avec de
grandes armoires pleines de livres richement reliés.
Tout cela était beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais
n’enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait à amasser
honnêtement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il
eût souhaité plus de simplicité, quelque chose de plus mâle, moins de
velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons...
Ce sentiment ne l’empêchait pas de se récrier à chaque pièce où il
entrait, et il avait l’art de donner tant de naïveté à son admiration,
que le domestique, flatté comme s’il eût été le propriétaire, mit une
sorte de vanité à lui tout faire examiner.
Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une
heure, M. le vicomte s’exerçait avec un pistolet de salon... car M. le
vicomte était de première force au pistolet, et, à vingt pas, logeait
huit balles sur dix dans le goulot d’une bouteille.
Il lui exhiba les épées de combat de M. le vicomte, car à l’épée M. le
vicomte était aussi fort qu’au pistolet, il prenait tous les jours une
leçon d’une heure d’un des meilleurs maîtres d’armes de Paris et ses
duels avaient toujours été heureux.
Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le
vicomte, ses pantoufles fourrées et jusqu’aux chemises soutachées de
soie qu’il mettait pour se coucher...
Mais ce fut le cabinet de toilette qui émerveilla et stupéfia Chupin.
Il resta béant, lorsqu’il vit l’immense table de marbre blanc, avec ses
trois cuvettes, ses éponges, ses boîtes, ses pots, ses flacons, ses
godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines,
molles ou dures, pour la tête, la barbe, les mains, pour les frictions
et pour oindre de cosmétique la moustache et les sourcils...
Jamais il n’avait vu rassemblés tant d’instruments bizarres, d’argent ou
d’acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes,
bistouris...
--On se croirait chez un pédicure ou chez un dentiste, dit-il au
domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les
jours?...
--Certainement... et plutôt deux fois qu’une... pour sa toilette.
Chupin ne put dissimuler une grimace, et d’un ton d’ébahissement
narquois:
--Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre!
Les autres éclatèrent de rire, et le concierge, après un regard
d’intelligence jeté au domestique, dit entre haut et bas:
--Dame! c’est son état à cet homme d’être joli garçon.
Le grand mot était lâché!
Désormais Chupin était sûr de ce que lui avait fait soupçonner ce logis
voluptueusement coquet et ouaté de toutes les recherches délicates et
exquises comme le sanctuaire d’une idole.
Pendant qu’on changeait les jardinières, d’ailleurs, et dans
l’intervalle des neuf ou dix voyages qu’il avait faits de la porte
cochère à l’appartement, Chupin avait écouté sournoisement et surpris
entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui
l’avaient singulièrement éclairé.
Sans compter qu’à tout moment, dès qu’il s’agissait de placer une plante
dans un endroit plutôt que dans un autre, le domestique prononçait,
comme un argument péremptoire, que la baronne tenait à ce que cela fût
ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou
encore qu’il se conformait aux ordres que lui avait donnés la baronne.
D’où Chupin, forcément, avait conclu que ces fleurs étaient envoyées par
une baronne, et qu’elle n’était pas sans quelques droits sur
l’appartement...
Mais comment se nommait-elle?...
Il manœuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dégustant un
verre de vin qu’on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le
roulement d’une voiture...
--Parions que voici Monsieur qui arrive, s’écria le domestique en se
précipitant à la fenêtre...
Chupin s’élança pour regarder aussi, et aperçut un très-élégant coupé
bleu attelé d’un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte.
M. de Coralth montait déjà l’escalier quatre à quatre, et la seconde
d’après, il entra en criant d’une voix irritée:
--Florent!... Eh bien, qu’est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes
les portes ouvertes?...
Florent, c’était le domestique à gilet rouge.
Il haussa légèrement les épaules, en serviteur trop avant dans les
secrets de son maître pour avoir rien à en craindre, et du ton le plus
calme:
--Si la porte est ouverte, répondit-il, c’est que Mme la baronne
vient d’envoyer des fleurs... un dimanche!... drôle d’idée... Et
même--ajouta-t-il en montrant Chupin, j’offre un verre de vin à ce brave
garçon et au père Moulinet, qui m’ont aidé.
Chupin, tant qu’il pouvait, se dissimulait et se faisait petit,
tremblant d’être reconnu.
M. de Coralth ne fit seulement pas attention à lui... Sa charmante
physionomie, toujours si souriante, était bouleversée, et la symétrie de
ses beaux cheveux blonds était dérangée. Évidemment, quelque désagrément
lui survenait.
--Je vais ressortir, dit-il à son domestique, mais avant j’ai deux
lettres à écrire que vous porterez immédiatement.
Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n’attendit pas que la
porte fût refermée pour lâcher un maître juron.
--Que le diable t’emporte! s’écria-t-il... Chien de métier!... Voici
qu’il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j’ai
rendez-vous à cinq heures et demie!...
Une soudaine espérance fit battre le cœur de Chupin.
Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l’air et du ton les plus
engageants:
--Je n’ai rien à faire, moi, m’sieu, dit-il, et votre vin est si bon que
si vous vouliez seulement me payer l’usure de mes souliers, je me
chargerais de vos commissions...
La tournure de Chupin n’était pas de nature à inspirer grande confiance,
de là vient probablement que le domestique répondit:
--Ce n’est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dépendra.
Le vicomte n’en avait pas long à écrire.
Il ne tarda pas à reparaître, tenant à la main deux lettres qu’il jeta
sur la table en disant:
--L’une de ces lettres est pour Mme la baronne. Vous ne la remettrez
qu’à elle-même ou à sa femme de chambre... il n’y a pas de réponse...
Vous porterez ensuite l’autre à son adresse, et vous attendrez qu’on
vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et hâtez-vous.
Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il était entré, tout
courant, et bientôt retentit le roulement de son coupé...
Florent, le domestique à gilet rouge, était cramoisi de colère...
--Là!... fit-il, s’adressant plus à Chupin qu’au concierge, que vous
disais-je?... Une lettre à remettre à la baronne en mains propres ou à
la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le
baron, qui est le jobard de la chose, s’en doute... Il n’y a que moi
pour faire cette commission-là...
--Celle-là, bon!... objecta Chupin, mais l’autre?...
Le domestique n’avait pas encore examiné la seconde lettre.
Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse:
--Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est
fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté...
Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites
affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous
croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans
vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne
volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout,
ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus...
Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M.
Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et
six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en
chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez,
si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je
vous le donne.
--Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe
qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le
poulet.
--Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.
Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupin devint tout
pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement.
Voici ce qu’il avait lu:
_Madame Paul--débitante de tabac--quai de la Seine,
à la Villette._
Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop
visible pour n’être pas remarquée des autres.
--Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous
prend?
Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et
prompt à couvrir sa faute d’un prétexte:
--J’ai, répondit-il d’un ton maussade, que je me dédis... Me donner
quinze sous pour mesurer le trottoir d’ici à La Villette... vous ne le
voudriez pas. Ce n’est pas une course, ça, m’sieu; c’est un voyage...
Son explication passa sans difficulté; on crut simplement qu’il abusait
du besoin qu’on avait de lui... c’était si naturel!
--Une carotte, quoi! fit le domestique à gilet rouge; eh bien, soit!
vous aurez trente sous... mais en route!
--On part! s’écria Chupin; à tantôt...
Et imitant avec une perfection désolante pour les oreilles le sifflet
d’une locomotive, il s’élança dehors avec une rapidité du meilleur
augure...
Seulement, dès qu’il fut à vingt pas de la maison, il s’arrêta court.
D’un œil expérimenté, il examina le terrain autour de lui, et avisant
un coin obscur il courut s’y blottir.
--Cet imbécile à gilet rouge va sortir, pensait-il, pour porter la
lettre à cette fameuse baronne, je le suis, je regarde où il entre,
et... v’lan dans le noir!... Je découvre le nom de la bonne... dame
charitable un petit sou, s’il vous plaît... qui fleurit si bien ce
brigand de vicomte.
L’heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hâtée par
un brouillard assez épais, les réverbères n’étaient pas encore allumés
et comme on était dimanche, presque toutes les boutiques étaient
fermées.
Même, il faisait si sombre, qu’il s’en fallut de rien que Chupin ne
reconnût pas Florent, lorsqu’il sortit.
Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique à gilet rouge de
tantôt.
Ce garçon avait la clef de l’armoire aux vêtements de son maître, et il
l’utilisait à l’occasion, cela sautait aux yeux... Il s’était adjugé, ce
soir-là, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait
la spécialité, une redingote à revers immenses, un peu étroite pour lui,
et un délicieux chapeau plat...
--Et voilà! grommelait Chupin, qui s’était élancé sur ses traces... Où
il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir...
Ce n’est pas à moi que mes domestiques la feront, celle-là, quand j’en
aurai....
Mais il s’interrompit, s’effaçant prudemment contre une porte cochère.
Le brillant Florent sonnait à la porte d’une des plus somptueuses
habitations de la rue de la Ville-l’Évêque.
On lui ouvrit, il entra.
--Eh bien! pensa Chupin, ça n’a pas été long... Pas bêtes, le vicomte et
la baronne... Quand on a des fleurs à s’envoyer, c’est commode d’être
voisins...
Déjà, il avait exploré les environs et aperçu un vieux bonhomme qui
fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s’en approcha, et
très-poliment:
--Pourriez-vous me dire, m’sieu, interrogea-t-il, à qui cette grande
bâtisse?...
--C’est l’hôtel du baron Trigault, répondit l’inconnu sans quitter sa
pipe.
--Merci, m’sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai
demandé ça, c’est que je cherche une maison à acheter...
Et sur ce, après avoir répété quatre ou cinq fois le nom de Trigault
pour bien l’enfoncer dans sa mémoire, il se mit à jouer des jambes
consciencieusement, dans la direction de la Villette.
Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite
qu’il n’eût osé seulement le souhaiter; il eût dû être ravi... Eh bien!
non, tant il est vrai que le succès rend exigeant.
La lettre qu’il portait le brûlait comme s’il eût eu un fer rouge dans
la poche.
--Mme Paul... grommelait-il. Pour sûr, cette dame est la légitime de
mon brigand... D’abord, Paul, c’est son prénom à lui... Ensuite, on
m’avait dit qu’elle avait acheté la gérance d’un bureau de tabac...
c’est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouillés à mort,
le mari et la femme, les voilà qui s’écrivent...
Pour connaître le contenu de cette missive, Chupin eût donné, ainsi
qu’il le disait, une chopine de son sang... L’idée de l’ouvrir lui était
bien venue, et ce n’était pas, il faut en convenir, d’honorables
scrupules de délicatesse qui l’avaient arrêté...
Ce qui l’avait arrêté, c’était un coquin de cachet de cire grenat,
pailletée d’or, très-soigneusement appliqué, et qui eût infailliblement
trahi la moindre tentative d’effraction.
Chupin portait la peine des défauts de Florent. Ce cachet était une
précaution du vicomte contre l’incurable curiosité de son domestique.
Le brave garçon en était donc réduit à lire et à relire la suscription,
et à flairer le papier qui embaumait la verveine et l’iris.
Mais son esprit prompt et hardi aux soupçons s’égarait en conjectures
inouïes...
Entre cette lettre destinée à la femme de M. de Coralth et la lettre
portée à la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et
pourquoi non?... N’avaient-elles pas été écrites ensemble et sous
l’empire d’un même sentiment: une contrariété?
Il est vrai qu’il s’épuisait à chercher un rapport vraisemblable entre
la débitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la
rue de la Ville-l’Evêque...
Cependant, si l’imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient
pas inactives... Il remonta l’interminable rue Lafayette, déboucha au
haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extérieur et enfin
reprit haleine à la rue de Flandre.
--M’y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu’un omnibus...
Le quai de la Seine, où il se rendait, est une large voie qui se
prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l’Ourcq.
A gauche, elle est bordée de bicoques, d’affreuses petites masures, de
chantiers et d’immenses dépôts de charbon.
A droite, du côté du canal, ce ne sont que pauvres échoppes et magasins
provisoires, bâtis de boue et de plâtras, laids, sales, enfumés...
Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai,
où se concentre l’immense mouvement du port de la Villette...
Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont fermés, quand les
rares becs de gaz ajoutent à l’horreur des ténèbres, lorsqu’il n’y a,
pour rompre le silence, que le clapotement de l’eau troublée par quelque
marinier écopant son bateau...
--Sûr, le vicomte se sera trompé, pensait Chupin, il n’y a pas de débit
sur ce quai.
Si, cependant... Ayant dépassé la rue de Soissons, il aperçut au loin,
expirant dans la brume, la lueur rougeâtre d’une lanterne de marchand de
tabac...
X
Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c’est avec les plus savantes
précautions qu’il s’approcha de la boutique, jusqu’à coller son museau
futé contre le vitrage...
Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d’étudier l’intérieur
du dehors pour composer son entrée.
Et certes, rien ne l’empêchait d’observer à son aise, et longuement.
La nuit était noire, le quai désert. Personne, pas un bruit, rien... Le
brouillard épais et puant étouffait jusqu’aux joyeuses rumeurs de la
barrière voisine.
C’était sinistre à donner le frisson à ce vieux gamin de Paris, qui
n’était guère impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus
perdus de «sa ville» se sentait chez lui autant qu’un bourgeois dans les
différentes pièces de son appartement.
--Il faut, pensait-il, que la légitime de ce scélérat de Coralth ait
moins de cent mille livres de rente pour être venue s’établir ici...
Et en effet, rien d’affreux comme la maison où était installé le débit
de tabac... C’était une bicoque à un seul étage, bâtie, selon
l’expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout
en ruines, étayée de deux côtés, et dont on avait masqué les lézardes en
clouant des vieilles planches de bateaux contre la façade...
--Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille là-dedans,
les jours de grand vent...
La boutique elle-même, assez grande, mais sordide et repoussante de
malpropreté, criait misère... Le long des murs, dont le crépi
s’écaillait, l’humidité suintait en larmes verdâtres...
Le carreau disparaissait sous une couche épaisse et inégale, de cette
boue de charbon noire et gluante, qui est le sol même du quai de la
Seine...
Un marchand de démolitions avait vendu au hasard le mobilier: le
comptoir, avec ses quatre pots de grès, et ses deux paires de balances,
et aussi les vitrines dépareillées où on apercevait des pipes et des
papiers à cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles à
étiquettes bariolées, cinq ou six boîtes de cigares et quelques paquets
de tabac, mouillé, on le devinait, autant qu’une éponge qu’on retire de
l’eau...
Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intérieur du vicomte de
Coralth, Chupin se sentait le cœur serré, et la colère bouillait dans
ses veines...
--Rien que pour ça, grondait-il, les dents serrées, on devrait le
fusiller, le propre-à-rien!... Laisser crever sa femme de faim!...
Car c’était bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce débit.
Chupin, qui l’avait vue autrefois, la reconnaissait derrière son
comptoir, encore qu’elle fût cruellement changée et à peine
reconnaissable.
--C’est bien elle, murmurait-il... C’est bien Mlle Flavie.
Il lui donnait son nom de jeune fille.--Pauvre femme!...
Pauvre créature!... en effet!... Sans doute, elle était jeune encore;
mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles,
les jours employés à se procurer sa chétive existence, les nuits
consumées dans les larmes, l’avaient, bien avant l’âge, vieillie, fanée,
flétrie, détruite...
La chétive clarté d’une lampe au schiste, accrochée au plafond, tombant
d’aplomb sur son visage, en accentuait encore la pâleur et la maigreur,
projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme
ceux d’un squelette, les os de ses tempes et de ses mâchoires...
De sa beauté, qui avait été saisissante, rien ne restait que ses
cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmêlés, comme si le peigne
ne les eût pas touchés depuis des semaines, et aussi ses grands yeux
noirs démesurés, qui brillaient d’un éclat phosphorescent, l’éclat de la
fièvre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brûle et tue...
En elle, d’ailleurs, tout trahissait d’horribles revers, portés sans
dignité.
Si elle avait lutté, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait
plus, on le voyait...
Son costume, sa robe de soie honteusement délabrée, sa capeline
crasseuse, révélaient la plus profonde incurie, l’abandon complet de
soi, cette indifférence morbide qui suivent les grandes catastrophes
dont on n’espère pas se relever...
--Ce que c’est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une
fille élevée comme une reine, à faire ses quatre volontés... Hein!... si
on lui avait prédit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu’il y a
des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C’est que
je la vois encore, au temps où elle conduisait elle-même ses petits
chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare
dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c’était comme une grande
boutique, où elle n’avait qu’à choisir... Elle disait: «Je veux ça,» et
elle l’avait... Mais voilà!... Un joli garçon passe, on le demande pour
mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: «Pour
deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...»
Ce qui l’attardait au vitrage, c’est qu’il distinguait fort bien que la
jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde
pièce dont la porte était grande ouverte, juste derrière le comptoir.
Cette personne, Chupin eût donné bonne chose pour l’apercevoir
seulement... il n’y parvint pas.
En désespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se
dresser tout à coup et prononcer quelques mots d’un air mécontent.
Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de la seconde
pièce, se dirigeaient en face d’elle, vers un coin de la boutique...
--Il y a donc quelqu’un là? se dit Chupin intrigué.
Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder,
et en effet, il aperçut un petit garçon de trois à quatre ans, maigre,
au teint blafard, vêtu de haillons, qui jouait avec les débris d’un
cheval de carton.
Cette vue le fit bondir...
--Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand «lâche» sa
femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore ça à mettre sur la
note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!...
Sur cette menace, il entra brusquement.
--Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme.
--Rien, madame; je vous apporte une lettre.
--A moi? Vous devez vous tromper.
--Pardonnez-moi: vous êtes bien madame Paul?
--Oui.
--Alors, ceci est bien pour vous.
Et il tendait la lettre que lui avait confiée Florent.
La jeune femme, non sans hésitation, avançait la main, toisant le
commissionnaire d’un air surpris, lorsqu’enfin, apercevant l’écriture,
elle poussa un cri:
--Ah! mon Dieu!...
Et aussitôt, se retournant vers la porte ouverte derrière elle:
--M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C’est de lui, c’est de mon mari,
c’est de Paul! Venez, venez!...
Un homme d’une cinquantaine d’années, ventru, au crâne chauve et
déprimé, à l’air à la fois bête, égrillard et sournois, se montra
timidement, sa casquette à la main...
--Eh bien! chère enfant, fit-il d’une voix flûtée, que vous disais-je:
tout vient à point à qui sait attendre...
Elle avait brisé le cachet, elle lut d’un trait, avidement, puis tout à
coup, battant joyeusement des mains:
--Il consent, s’écria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement
d’attendre un peu, tenez, lisez!...
Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien
deux minutes à explorer ses poches avant de les trouver...
Puis, quand il les eut chaussées, la lumière était si chétive, qu’il lui
fallut trois minutes encore pour déchiffrer la missive.
Pendant ce temps, Chupin le détaillait et l’évaluait:
--Qu’est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit à
son linge... à moitié cossu, ses lunettes ne sont pas en or... marié, il
a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont
brodés... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est
il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pièce à côté, sans
chandelle?...