IX

La vieille histoire du talon d’Achille sera éternellement vraie.

Humble ou puissant, fort ou faible, il n’est personne qui n’ait un

défaut à sa cuirasse, un endroit vulnérable par excellence, une certaine

place secrète où les blessures sont plus terribles et plus cuisantes.

L’endroit faible de M. Isidore Fortunat, c’était sa caisse.

Le frapper là, c’était l’atteindre aux sources mêmes de la vie. C’était

le toucher au point où s’était retiré tout ce qu’il avait de

sensibilité.

C’est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que

palpitait véritablement son cœur... Par elle, il jouissait ou

souffrait, heureux quand elle se gonflait à la suite de quelque

brillante opération bien conduite, désespéré s’il la voyait se vider

après quelque mauvaise affaire imprudemment engagée.

Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit où, congédié brutalement

par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son

employé Victor Chupin.

Cela dit aussi ce qu’il y avait de profondément réel dans cette haine

qu’il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth...

L’un, le marquis, d’un seul coup de filet, lui raflait quarante mille

francs en beaux écus vivants et frétillants...

L’autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l’herbe sous le

pied et lui enlevait la prime magnifique de l’héritage de Chalusse,

prime qu’il avait considérée comme acquise et déjà en sac.

Et non-seulement il était volé, dépouillé, escroqué,--il employait ces

expressions,--mais il était joué, dupé, roulé, berné!... Et par qui?...

par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d’être habiles...

Lui, l’homme d’affaires impeccable, être victime de vulgaires

«amateurs!»

Comme du vitriol versé sur une plaie vive, le fiel de l’amour-propre

déchiré exaspérait la blessure saignante de sa cupidité.

En pareille occurrence, les menaces d’un tel homme avaient une

effrayante portée... L’argent est froid, dit-on, mais il est dur, et

c’est pour cela que ses vengeances sont implacables.

Et c’est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec

d’épouvantables blasphèmes la perte du marquis de Valorsay et du

vicomte de Coralth, c’est à cette heure précise que sa gouvernante,

l’austère Mme Dodelin lui remit la lettre de Mlle Marguerite...

Il la lut avec un sentiment d’immense stupeur, par trois fois, en se

frottant les yeux, et tout haut comme s’il eût eu besoin de se prouver

qu’il était bien éveillé.

«--Mardi, répétait-il, après-demain... chez vous... entre trois et

quatre heures... il faut que je vous parle!...»

Si étrange était son attitude, tant de passions diverses et violentes

bouleversaient son visage habituellement impassible, que Mme Dodelin,

brûlant de curiosité, restait plantée devant lui, bouche béante, sans

haleine, regardant de tous ses yeux, écoutant à pleines oreilles...

Il s’en aperçut, et d’un ton furieux:

--Que faites-vous là?... C’est se moquer! Vous m’épiez, je crois!

Retournez donc voir à votre cuisine si j’y suis...

Elle s’enfuit, effrayée et lui-même passa dans son cabinet.

La réflexion faisant son œuvre, son cœur bondissait de joie, et il

ricanait méchamment à l’espoir d’une revanche prochaine.

--Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance...

Elle choisit pour s’adresser à moi le jour où j’ai résolu de la défendre

et de réhabiliter son amoureux, cet imbécile d’honnête homme qui s’est

laissé déshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me

mettre à sa recherche, elle vient à moi... J’allais lui écrire, elle

m’écrit... Qu’on dise donc après qu’il n’y a pas une Providence!...

Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement à la Providence,

quand les événements tournaient à son gré...

Dans le cas contraire, il la niait.

--Si la petite a de l’aplomb, poursuivit-il, et elle me paraît n’en pas

manquer, si son amoureux a de la «poigne,» le Valorsay et le Coralth

seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de

concordat!... Et s’il faut dépenser dix mille francs pour les couler, et

que ni Mlle Marguerite, ni M. Férailleur ne les aient, eh bien!... je

les leur avancerai... à cinq,... sans commission... Je les dépenserais

de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!...

Doucement!... Je demande la remise à huitaine pour voir qui rira le

dernier!...

Il s’interrompit; Victor Chupin, qui était resté en arrière pour payer

la voiture, venait d’entrer dans le cabinet.

--Vous m’avez remis vingt francs, m’sieu, dit-il à son patron, j’ai

donné quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste...

--Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat.

Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes!

En tout autre circonstance, cette magnificence insolite eût arraché à

Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction...

Ce jour-là, il n’eut pas un sourire; il glissa distraitement l’argent

dans sa poche, et c’est à peine si du ton le plus froid il balbutia:

--Merci!...

Tout à son idée, le dénicheur d’héritages ne remarqua pas ce détail:

--Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et

Valorsay me payeraient leur trahison, l’échéance est proche... tenez,

lisez cette lettre...

Il la lut attentivement d’un air capable, et quand il eut achevé:

--Eh bien!... demanda M. Fortunat.

Mais Chupin n’était pas un garçon à émettre un avis à la légère.

--Excusez-moi, m’sieu, dit-il, mais pour vous répondre, il faudrait

connaître l’affaire. Je n’en sais que ce que vous m’en avez dit, ce

n’est guère, et ce que j’ai deviné, pas grand chose, total, rien du

tout...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 110 / 138 题