VIII

Ainsi, de ce côté du moins, se trouvait limité et restreint le champ des

investigations de Mlle Marguerite.

Le seul bon sens lui disait désormais sa tâche: observer obstinément

l’existence de M. et Mme de Fondège, surveiller sans relâche le train

de leur maison, noter exactement toutes leurs dépenses...

C’était une affaire d’attention et de chiffres...

Ce premier succès devait beaucoup l’encourager et redoubler sa confiance

en elle... Mais elle ne s’abusait pas sur sa portée... C’était énorme et

ce n’était rien...

Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour où elle aurait

acquis la certitude morale que «le général» avait volé les deux millions

qu’on n’avait pas retrouvés dans le secrétaire du comte de Chalusse...

De ce moment, les véritables difficultés commenceraient.

Alors, elle aurait à rechercher par quels moyens M. de Fondège avait

réussi à s’emparer de cette fortune... Le découvrirait-elle?... Car il

fallait bien le reconnaître, ce détournement--si détournement il y avait

eu--tenait du prodige...

Et le mystère qui recouvrait cette affaire écarté, tout serait-il fini?

Certes, non.

Il lui resterait à recueillir assez de pièces de conviction pour avoir

le droit d’accuser hautement et à la face de tous «le général.»

Il lui faudrait des preuves matérielles et indiscutables, avant de dire:

--Un vol a été commis... on m’accusait, j’étais innocente... Le

coupable, le voici!...

Que de chemin avant d’en arriver à ce triomphe!

N’importe!

Maintenant qu’elle tenait un point de départ positif et fixé, elle se

sentait une assez robuste énergie pour poursuivre pendant des années,

lentement, mais incessamment, l’enquête qu’elle s’était imposée...

Ce qui l’inquiétait, c’était de ne pouvoir s’expliquer logiquement la

conduite de ses adversaires depuis le moment où Mme de Fondège lui

avait demandé sa main pour son fils jusqu’à l’heure actuelle.

Et d’abord, comment avaient-ils eu l’audace ou l’imprudence de l’attirer

chez eux, si véritablement ils avaient détourné une de ces sommes

immenses qui trahit celui qui les emploie?...

--Ils sont fous à lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde

et plus naïve qu’il n’est permis de l’être.

Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir à ce qu’elle épousât

leur fils, le lieutenant Gustave?...

--Se prépareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de défense pour le

cas où tout viendrait à se découvrir?...

Elle avait à redouter aussi la défiance des Fondège.

Habiles, il leur était aisé de se débarrasser à la sourdine de leur

passif... Rien ne leur était si facile que d’augmenter leur dépense

d’une façon trop insensible pour qu’elle pût le constater.

L’événement ne devait pas tarder à dissiper ses appréhensions.

De ce jour-là même, et quoique ce fût un dimanche, il fut manifeste

qu’un nuage d’or avait crevé au-dessus de la demeure du «général.»

Tout l’après-midi, la sonnette ne «refroidit» pas, selon l’expression de

Mme Léon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de

tous genres, comme si M. de Fondège eût convoqué le ban et l’arrière-ban

de ses créanciers.

Ils arrivaient d’un air furieux et arrogant, le chapeau rivé sur la

tête, la parole brève, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur

est dû, mais qui prétendent se rembourser en grossièretés.

On les introduisait près de «la générale,» dans le salon, ils y

restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie,

un sourire obséquieux aux lèvres, l’échine arrondie en cerceau, le

chapeau traînant à terre.

Donc ils étaient payés...

Et pour que Mlle Marguerite sût bien à quoi s’en tenir, il lui fut

donné d’assister au règlement de la facture du loueur de voitures.

Dieu sait de quelles hauteurs Mme de Fondège le reçut...

--Ah! vous voici, s’écria-t-elle de sa voix la plus rude, dès qu’il

parut... C’est donc vous qui dressez vos cochers à insulter vos

pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientèle brillante... Quoi! je

loue chez vous au mois une voiture à un cheval, et parce qu’un jour je

prends une voiture à deux chevaux, vous me faites réclamer la

différence. On fait payer d’avance, mon cher, quand on est si défiant.

Lui, qui avait dans sa poche une facture de près de quatre mille francs,

écoutait en homme qui médite une réponse foudroyante.

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

--Lorsque j’ai à me plaindre des gens que j’emploie, reprit-elle, je les

congédie et je les remplace... Il est de ces choses, et l’insolence est

du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note...

L’homme, aussitôt, d’un visage où se peignaient en traits comiques le

doute, la crainte et l’espoir, tira son interminable mémoire de sa

poche...

Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu’il vit qu’on le payait

sans conteste, sans rien vérifier, discuter ni rabattre, il fut saisi

d’une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que

miel.

Une créance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on, à un commerçant,

plus de joie mille fois que cinquante créances sûres... La vérité de

cette observation apparut.

Mlle Marguerite put croire que le loueur allait conjurer «Mme la

comtesse» de lui faire la grâce de remettre à plus tard ce «petit

payement.»

Le négociant parisien est ainsi fait. Intraitable s’il soupçonne son

débiteur gêné, il s’humanise dès qu’il le trouve en mesure, rengaine son

mémoire et fait des façons...

Si bien qu’à beaucoup, pour ne pas donner d’argent, il suffit d’en

montrer...

L’abnégation du loueur n’alla pas jusque-là, mais il supplia «Mme la

comtesse» de ne le pas quitter pour un malentendu, car c’était un

malentendu, il le jurait sur la tête de ses enfants; son cocher n’était

qu’un imbécile et un butor, un ivrogne et même un mal-appris; il allait

le chasser ignominieusement en rentrant...

«La générale» fut inflexible; elle le congédia en disant:

--Je ne m’expose jamais à ce qu’on me manque deux fois!

C’est pour cette raison sans doute qu’elle avait renvoyé le matin le

valet qui lui avait si bien manqué la veille, l’intelligent Évariste.

Mlle Marguerite ne le revit pas.

Le dîner fut servi par un nouveau domestique envoyé par le bureau de

placement et accepté les yeux fermés pour cette raison majeure que les

livrées d’Évariste lui allaient comme un gant...

La cuisinière avait-elle été aussi remplacée? C’est ce dont Mlle

Marguerite ne put s’assurer... Ce qu’elle reconnut, par exemple, c’est

que ce dîner du dimanche ne ressembla en rien à celui de la veille... La

qualité avait remplacé la quantité, et le soin, la profusion... Point

ne fut besoin de donner l’ordre de descendre chercher du Château-Laroze

à la cave, il se trouva servi au bon moment, tiède à point, et parut

être du goût de l’excellente Mme Léon.

En vingt-quatre heures, les Fondège s’étaient si bien rassis dans une

opulence réelle, que c’était à se demander s’ils avaient jamais connu

les angoisses d’un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus

noire misère...

--Me serais-je donc trompée!... se disait Mlle Marguerite, le soir,

lorsqu’elle fut retirée dans sa chambre.

Ce qui la confondait, c’est que Mme Léon, personne perspicace s’il en

fut, ne paraissait s’être aperçue de rien... Non, rien ne l’avait

frappée de ce qui avait semblé à Mlle Marguerite d’insignes

imprudences, presque des aveux. Elle trouvait «le général» et sa femme

des gens charmants, d’une distinction admirable, et ne cessait de

féliciter sa «chère demoiselle» d’avoir accepté leur hospitalité.

--Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre

soit un peu petite, quand elle sera arrangée je n’aurai rien à

souhaiter.

Mlle Marguerite dormit mal, cette nuit-là... Au moment où il semblait

que ses certitudes eussent dû s’affermir, les doutes les plus

inquiétants lui venaient... N’avait-elle pas jugé la situation avec une

passion aveugle?... Les Fondège étaient-ils aussi ruinés qu’elle l’avait

cru?...

Comme tous les gens qui ont été très-malheureux en leur vie, elle était

rebelle aux illusions, et se défiait extrêmement de tout ce qui semblait

favoriser ses espérances et ses désirs...

Ce qui la soutenait, c’était le projet d’aller consulter son vieil ami,

le juge de paix, et aussi la pensée que l’ancien agent de M. de Chalusse

retrouverait Pascal Férailleur...

A cette heure, M. Fortunat devait avoir reçu sa lettre; il l’attendait,

sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu’à imaginer un

prétexte pour se procurer deux heures de liberté sans éveiller les

soupçons.

Levée de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit

frapper discrètement à celle des portes de la chambre de Mme Léon qui

ouvrait sur le corridor.

--Qui est là?... fit la voix de l’honnête gouvernante.

Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mme de

Fondège qui répondit:

--C’est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est

adressée à Mme Léon... C’est bien vous, n’est-ce pas?

Mlle Marguerite reçut comme un coup dans le cœur...

--Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!...

Que l’estimable gouvernante connût l’envoi de cette missive et qu’elle

l’attendit impatiemment, c’est ce dont ne permirent pas de douter son

empressement à sauter à terre, car elle était encore au lit, et sa

promptitude à ouvrir sa porte.

Et tout aussitôt, on put l’entendre, à travers la cloison, dire à la

femme de chambre de sa voix la plus mielleuse:

--Mille remercîments, mon enfant. Ah! vous me tirez d’une fameuse

inquiétude... C’est mon beau-frère qui me donne enfin de ses

nouvelles... je reconnais son écriture...

Après quoi, la porte se referma.

Debout au milieu de sa chambre, pâle et la moiteur au front, Mlle

Marguerite écoutait, agitée de cette fiévreuse angoisse qui exalte les

facultés jusqu’à leur puissance extrême...

Une voix, au-dedans d’elle-même, plus forte que tous les raisonnements,

lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement,

mettait en question son honneur, son avenir, peut-être sa vie!...

Mais quel moyen de s’assurer de la réalité de ce pressentiment

étrange?...

Si elle eût suivi l’impulsion de son caractère, elle fût entrée

brusquement chez la Léon, et sur-le-champ, sans phrases, de gré ou de

force, elle eût obtenu ce papier...

Oui, mais agir ainsi, c’était se découvrir, c’était dépouiller ces

apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son

unique chance de salut.

Si seulement elle eût pu apercevoir Mme Léon, elle eût tiré quelques

indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le

trou de la serrure était obstrué par la clef...

Elle se désolait, quand un fendillement de la cloison fixa son

attention... Si cette fissure traversait toute l’épaisseur du plâtre,

cependant... On découvrirait ce qui se passait de l’autre côté.

Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle

s’approcha, se pencha, regarda et vit.

Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l’honorable

gouvernante ne s’était pas recouchée. Elle avait fait sauter

précipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le

parquet, juste en face de l’étroite lézarde, elle lisait...

Elle lisait ligne à ligne, mot à mot, et le froncement de ses sourcils

et le pli de sa lèvre trahissaient un violent effort de compréhension et

un certain mécontentement.

A la fin, elle haussa les épaules, grommela quelques paroles

qu’intercepta la cloison et se mit à s’habiller, après avoir posé la

lettre toute ouverte sur la méchante commode qui, avec deux chaises et

le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet...

--Mon Dieu!... priait Mlle Marguerite, mon Dieu! faites qu’elle

l’oublie...

Elle ne l’oublia pas...

Étant prête et parée, elle la relut une fois encore, puis elle la serra

précieusement dans le second tiroir de la commode, ferma à double tour

et mit la clef dans sa poche.

--Je ne saurais donc rien! pensa Mlle Marguerite. Non, c’est

impossible! il faut que je sache, je le veux!...

De ce moment, ce fut une idée qui s’empara despotiquement de son esprit.

Et telle était son application obstinée à chercher un expédient, qu’elle

ne prononça pas dix paroles, et encore de l’air le plus distrait,

pendant le déjeuner.

--Je ne suis qu’une niaise si je n’arrive pas jusqu’à ce maudit papier,

se répétait-elle... Là, j’en suis sûre, est le mot de l’intrigue

abominable dont Pascal et moi sommes victimes...

Sa préoccupation, par bonheur, ne fut pas remarquée... Chacun des

convives avait la sienne.

Mme Léon rêvait aux nouvelles qu’elle venait de recevoir, et

d’ailleurs son attention était presque exclusivement sollicitée par des

perdreaux truffés et une bouteille de Château-Laroze... Car elle était

un peu portée sur sa bouche, la chère dame, et même elle le confessait

ingénûment, en ajoutant que personne n’est parfait...

«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il

devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté

qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente

spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la

déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour

d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier

venaient de conduire en police correctionnelle...

Quant à Mme de Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les

perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est

qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs...

Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever,

elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe»

et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse

migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font

sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de

chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes

de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de

modes.

--Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration,

représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes

brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de

Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de

crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la

robe et formant panier par derrière.

Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un

chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier,

avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements,

d’hésitations, d’erreurs inévitables!

Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une

minute à perdre...

Aussi, Mme de Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait

envoyé chercher une voiture, offrit-elle à Mlle Marguerite de

l’accompagner.

Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les

magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien

acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un

chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir

des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est

beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les

boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant

que de surveiller sa maison...

Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement

deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu

leur journée.

Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides

de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle

s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!...

Et cependant, à la grande surprise de «la générale,» Mlle Marguerite

refusa.

--J’ai tant de choses à mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien

qu’un prétexte était indispensable.

Mais Mme Léon qui n’avait pas pour rester les mêmes raisons que sa

«chère demoiselle,» s’offrit bravement.

Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez

un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa

recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchés

très-avantageux...

--Soit, répondit Mme de Fondège, je vous emmène... mais alors courez

vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!...

Elles quittèrent la salle en même temps, et derrière elles Mlle

Marguerite sortit précipitamment, tout oppressée d’un espoir qu’elle

osait à peine s’avouer...

Le front appuyé contre la cloison, l’œil à l’étroite fissure, elle

vit sa dévouée gouvernante se hâter de changer de robe, jeter un châle

sur ses épaules, choisir son plus joli chapeau, et, après un coup

d’œil à la petite glace, s’élancer dehors en criant:

--Me voici, madame la comtesse, je suis prête!...

Et l’instant d’après elles sortirent ensemble...

Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait, Mlle Marguerite eut

comme un éblouissement...

Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, Mme Léon avait

oublié la clef de la commode dans la poche de la robe qu’elle venait de

quitter...

C’est avec un battement de cœur qui allait jusqu’à suspendre sa

respiration qu’elle ouvrit la porte de communication et pénétra dans la

chambrette de la gouvernante...

D’un pas rapide, elle s’approcha du lit, où était jetée la robe, la

prit, et d’une main frémissante palpa la poche...

La destinée se déclarait pour elle!... La clef y était... La lettre

était à sa discrétion.

C’était une répugnante action qu’elle allait commettre... Voler une

clef, forcer un meuble, violer le secret d’une correspondance... cela

révolta si terriblement sa fierté, qu’un moment elle demeura en suspens.

L’instinct de la conservation devait étouffer ses scrupules... N’y

allait-il pas de son honneur et de l’honneur de Pascal, et de leur

avenir à tous deux, de leur amour et de leur bonheur!...

--Hésiter serait non plus loyauté mais duperie, murmura-t-elle...

Et d’une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure...

Non sans quelques difficultés, car il était tout disloqué, le tiroir

s’ouvrit...

Et très en vue, sur les nippes que l’estimable gouvernante avait eu le

temps de ranger dans la commode, la lettre apparut.

Mlle Marguerite s’en empara d’un mouvement fiévreux, la déplia et

lut:

«_Chère Madame Léon..._»

--Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voilà une

imprudence qui rendrait les dénégations difficiles.

Et elle reprit:

«_Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que

m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois

en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes

présentée à l’hôtel pour me parler..._»

Ainsi, la pénétration de Mlle Marguerite l’avait bien servie...

Toute cette histoire de parents haut placés à visiter n’était qu’un

prétexte imaginé par l’honnête gouvernante pour assurer sa liberté!...

Le marquis, cependant, continuait:

«_Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que

j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance._

«_Nous touchons, sachez-le, au moment décisif. J’ai combiné une

mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce

maudit P. F., si tenté qu’on daigne se rappeler de lui après le

petit désagrément que nous lui avions ménagé chez la d’Argelès..._»

P. F... Ces initiales, manifestement désignaient Pascal Férailleur.

Mlle Marguerite avait donc eu raison de répondre de lui comme

d’elle-même!...

Il était innocent et elle tenait une irrécusable preuve de son

innocence...

Valorsay, le misérable, avouait, et avec quelle impudente désinvolture,

son lâche et abominable crime.

Mais elle poursuivit:

«_Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretemps hors

de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras..._»

Un frisson d’horreur secoua les épaules de Mlle Marguerite.

L’enfant... c’était elle, évidemment.

«_Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis

placer cette fière personne dans une position terrible,

très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas

seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai,

je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance

n’opère pas le miracle qu’il me faut..._

«_Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin

qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez

parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous

donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si

c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de

mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le

sac..._

«_Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera

recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si

je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même

ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais

que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils

veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me

gêneraient, je les briserais comme verre..._

«_Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il

est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc,

après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne

manquez pas de m’apporter les renseignements que je vous demande

relativement au docteur Jodon._

«_Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V..._»

Et en post-scriptum il y avait:

«_En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons

ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous...

C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses..._»

Durant plus d’une minute, Mlle Marguerite demeura écrasée de

l’impudence du marquis de Valorsay, tout étourdie de cette lettre

obscure et si claire à la fois et dont chaque ligne était une menace

pour l’avenir...

La réalité dépassait ses pires appréhensions.

Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravité de sa

situation, combien les instants étaient précieux, et qu’il importait de

prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indécision. Que

résoudre, que faire?

Remettrait-elle simplement la lettre à sa place, et continuerait-elle,

comme si rien n’était, son rôle de dupe?... Non, ce n’était pas

possible... Il y eût eu de la démence à se dessaisir ainsi de cette

preuve flagrante de l’infamie du marquis.

D’un autre côté, garder la lettre, c’était provoquer une enquête et un

esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrassé, et on ne

saurait rien de ces projets qui nécessitaient l’intervention du médecin.

L’idée lui vint d’abord de courir chez son vieil ami le juge de paix...

Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps

pressait...

Alors elle songea à se rendre chez un homme d’affaires, chez un notaire,

chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais

non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de

nier...

Elle se désespérait, elle s’accusait d’ineptie, quand une inspiration,

soudaine comme l’éclair déchirant la nuit, illumina son cerveau.

--O Pascal! nous sommes sauvés!... s’écria-t-elle.

Aussitôt, sans plus réfléchir, elle jeta un manteau sur ses épaules,

noua au hasard un chapeau sur sa tête, et sans rien dire à personne

sortit.

Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle

arriva à l’angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette,

l’embarras la prit.

Tremblant de s’égarer, elle entra chez l’épicier dont le magasin occupe

le coin, et d’une voix troublée:

--Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m’indiquer un photographe aux

environs...

Sa physionomie égarée donnait à cette demande une telle singularité, que

l’épicier la toisa pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas de lui.

--Vous n’avez qu’à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, répondit-il

enfin, et dans le bas, à main gauche, vous trouverez la photographie

Carjat.

--Merci!...

L’épicier s’avança jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des

yeux.

--Voilà, pensait-il, une jeune dame qui n’a pas la tête bien solide.

Ses allures, en effet, étaient si extraordinaires et si précipitées,

qu’on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant

effort sur elle-même ralentit sa marche.

Aussi bien, elle approchait de l’endroit qu’on lui avait indiqué...

Bientôt, de chaque côté d’une porte cochère, elle aperçut des cadres

pleins de portraits, et au-dessus le nom qu’on lui avait dit: E. Carjat.

Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d’un élégant

pavillon, un homme était debout, Mlle Marguerite s’approcha de lui,

et demanda:

--M. Carjat?

--C’est ici, répondit l’homme. Madame vient pour une photographie?

--Oui.

--Alors que madame prenne la peine de passer, elle n’attendra pas

longtemps, il n’y a guère que quatre ou cinq personnes à faire poser.

Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une

demi-heure, deux heures? Mlle Marguerite n’en avait même pas l’idée.

Ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait pas une seconde à perdre, c’est

que Mme Léon pouvait rentrer en son absence et tout découvrir... Et

pour comble, elle se rappelait maintenant qu’elle n’avait même pas fermé

le tiroir de la commode!...

--Je ne puis attendre, fit-elle d’un ton bref, il faut que je parle à M.

Carjat, à l’instant...

--Cependant, madame...

--A l’instant, vous dis-je. Allez le prévenir... qu’il vienne!...

Son accent était si impérieux, il y avait tant de despotisme dans son

regard, que l’homme n’hésita plus... Il la fit entrer dans un petit

salon en lui disant:

--Que madame veuille bien s’asseoir, je vais avertir monsieur...

Elle s’assit... ses jambes fléchissaient. Elle commençait à se rendre

compte de l’étrangeté de sa démarche, à douter du résultat et à

s’étonner de sa hardiesse.

Mais elle n’eut pas le temps de préparer ce qu’elle voulait dire. Un

homme, encore jeune, portant moustache et royale, vêtu d’un veston de

velours, entra, et, s’inclinant devant elle, d’un air quelque peu

surpris:

--Vous désirez me parler, madame?... fit-il.

--J’ai à vous demander, monsieur, un service immense.

--A moi?

Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant:

--Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la

lettre que voici... mais tout de suite, là, devant moi, vite, bien

vite!... Il y a l’honneur de deux personnes dans chacune des minutes que

je perds!...

La violence était visible, que se faisait pour parler Mlle

Marguerite... Ses joues s’empourpraient et elle tremblait comme la

feuille...

Cependant, son attitude restait fière, la flamme des inspirations

généreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait à son

accent la sérénité d’une âme forte, résolue de lutter jusqu’aux plus

terribles extrémités pour une cause noble et juste.

Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiques timidités de la

jeune fille et la virile énergie de l’amante, lui prêtaient un charme

étrange et pénétrant dont l’artiste n’essaya même pas de se défendre.

Si insolite que fut la requête, il n’hésita pas.

--Je suis prêt à faire ce que vous désirez, madame, répondit-il en

s’inclinant.

--Oh!... monsieur, comment reconnaître jamais...

Il ne l’écoutait plus.

Ne pouvant retourner dans la salle où cinq ou six clients attendaient,

non sans impatience, leur tour de poser, il venait d’appeler un de ses

employés et lui commandait d’apporter bien vite l’appareil dont il avait

besoin.

Mlle Marguerite s’était interrompue, mais dès qu’il eut achevé de

donner ses instructions:

--Peut-être vous hâtez-vous trop, monsieur, commença-t-elle... Vous ne

m’avez pas permis de m’expliquer, et c’est peut-être l’impossible que je

souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m’en remettant

à une inspiration... Avant de vous mettre à l’œuvre, il faut savoir

si ce que vous ferez peut répondre à mes intentions...

--Parlez, madame.

--Les épreuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au

modèle?...

--En tout.

--L’écriture sera pareille, trait pour trait?

--Ce sera la même, absolument.

--De telle sorte que si on venait à présenter une de vos photographies à

la personne qui a écrit la lettre...

--Cette personne ne pourrait pas plus renier son écriture que si on lui

présentait sa lettre même...

--Et l’opération ne laissera aucune trace?...

--Aucune.

Un sourire de triomphe passa sur les lèvres de Mlle Marguerite.

C’était bien là ce qu’elle avait pensé. Sur ces conditions reposait le

plan de défense qu’elle avait soudainement conçu...

Et pourtant un doute encore faisait ombre à ses espérances... Elle était

bien décidée à le lever, mais au moment d’interroger, toutes sortes de

scrupules inquiétants la retenaient... C’était le secret de ses projets

qu’elle allait livrer...

La nécessité lui fit surmonter les hésitations et d’une voix un peu

altérée:

--Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre

ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens

sera rendue demain à son auteur, et il la brûlera... Si, plus tard,

un... procès survenait et qu’il me fallût prouver certaines choses qu’on

nierait et qu’établit cette lettre, les juges admettraient-ils comme

preuve une de vos photographies?

L’artiste fut un moment à répondre.

Maintenant, il s’expliquait la démarche de Mlle Marguerite et

l’importance qu’elle attachait à un fac-simile... mais cela donnait une

gravité imprévue au service qu’il allait rendre et jusqu’à un certain

point, estimait-il, engageait, non précisément sa responsabilité, mais

sa conscience.

A une époque où le «chantage» de plus en plus, devient une industrie

courante, où l’abominable trafic des correspondances compromettantes se

fait presque au grand soleil, il était naturel qu’il hésitât à fournir à

une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son

auteur--elle-même l’avouait--se proposait de détruire...

Il réfléchissait donc, et en même temps il enveloppait Mlle

Marguerite d’un regard perspicace, comme s’il eût espéré lire jusqu’au

fond de sa conscience...

Était-il possible qu’avec ce front noble et pur, avec ces yeux où

brillait la franchise, cette belle jeune fille méditât quelque lâche et

ténébreuse perfidie...

Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle

physionomie mentait...

Une objection le détermina.

Il songea qu’il resterait forcément maître des épreuves, et il se dit

que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anéantirait...

--Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame,

répondit-il, et même, ce ne serait pas la première fois qu’un tribunal

rendrait un arrêt sur des pièces photographiées par moi...

Cependant l’employé était revenu rapportant l’appareil, et avec son aide

le photographe le monta et le déposa dans le petit salon.

Puis, lorsque tout fut prêt:

--Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il.

Elle eut une seconde de perplexité, oh! rien qu’une seconde...

La loyale et bienveillante figure de l’artiste lui disait que celui-là

ne la trahirait pas, qu’il lui donnerait plutôt secours et assistance...

Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononçant, d’un

air de dignité triste:

--C’est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos

mains... Et je suis sans inquiétude, je ne crains rien.

Lui comprit ce qui avait dû se passer en elle, qu’elle n’osait lui

demander le secret, ou qu’elle l’avait jugé inutile...

Il eut pitié, et ses derniers soupçons s’envolèrent.

--Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul à la

lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les

épreuves.

Émue, elle lui tendit la main, qu’il serra, et dit simplement:

--Merci... c’est m’obliger deux fois que de m’obliger ainsi...

Obtenir d’une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opération

délicate et parfois assez longue.

Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possédait deux

clichés qui lui promettaient des épreuves superbes.

Il les considéra d’un air satisfait; puis, rendant la lettre à Mlle

Marguerite:

--Avant trois jours les fac-simile seront prêts, madame, et si vous

voulez me dire à quelle adresse je dois les envoyer...

Elle tressaillit à ces mots, et vivement:

--Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon

Dieu!... tout serait perdu si on venait à savoir... Je viendrai les

chercher, ou je les enverrai prendre...

Et, sentant bien que confiance oblige:

--Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire

connaître... Je suis Mlle Marguerite de Chalusse...

Et elle sortit, laissant l’artiste tout surpris de l’aventure et ébloui

de sa beauté...

Il y avait à ce moment un peu plus d’une heure qu’elle avait quitté la

maison de M. de Fondège...

--Comme le temps passe!... murmurait-elle, en hâtant le pas autant qu’il

lui était possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!...

Néanmoins, si pressée qu’elle fût de rentrer, elle s’arrêta et perdit

cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette,

où elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil.

Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les

domestiques, ainsi que c’était possible et même probable, venaient à en

parler?...

Elle pensait à tout.

Mais le cœur lui battait à rompre sa poitrine, en montant l’escalier

du «général,» et l’angoisse suspendait sa respiration, quand elle

sonna...

C’est que le succès de son expédition et de tous ses projets était

subordonné à une circonstance indépendante de son action, et contre

laquelle toute son habileté ne pouvait rien...

Que Mme de Fondège et Mme Léon fussent rentrées, et la

soustraction de la lettre était découverte!

Heureusement, ce n’est pas en une heure qu’on achète les matériaux

d’une toilette comme celle que rêvait «la générale...» Ces dames étaient

encore dehors et Mlle Marguerite retrouva tout dans l’état où elle

l’avait laissé...

Soigneusement elle replaça la lettre dans le tiroir, le referma et remit

la clef dans la poche de la robe de Mme Léon.

Alors, elle respira, et, pour la première fois depuis six jours, elle

eut un mouvement de joie...

Désormais, sans que le marquis de Valorsay s’en doutât, elle le

tenait... Quoi qu’il entreprît contre elle, quelle que fût la trame

savante qu’il avait ourdie pour la perdre, et paraître ensuite la

sauver, elle ne le craignait plus...

Il brûlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anéantir toutes

les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment décisif,

quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette

lettre du néant, et l’en écraserait. Et c’était elle, une jeune fille,

qui jouait ce fourbe insigne!...

--Je n’ai pas été indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce

trépidation d’orgueil.

Mais Mlle Marguerite n’était pas de ces faibles qu’un sourire de la

destinée enivre et qui, imprudents, s’endorment dans la vanité d’un

premier succès...

La fièvre de l’action tombée, elle eût été disposée à s’amoindrir plutôt

qu’à s’exagérer l’avantage qu’elle venait de remporter.

C’est qu’elle voulait la victoire complète, éclatante...

C’était peu, à ce qu’il lui semblait, de démasquer le marquis de

Valorsay, elle était résolue à pénétrer jusqu’au plus profond de ses

desseins, décidée à lui arracher le secret de son acharnement à la

poursuivre...

Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se

défendre d’appréhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre

du marquis.

«_Grâce au concours d’un de mes amis_, écrivait-il, _je puis placer

cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et

d’où elle ne sortirait probablement pas seule..._»

Cette phrase ne devait plus sortir de la mémoire de Mlle Marguerite.

Qu’était-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tête, d’où

viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination

abominable n’y avait-il pas à attendre du misérable qui avait froidement

déshonoré Pascal?... Comment l’attaquerait-il, elle?... S’en

prendrait-il à sa réputation de jeune fille ou à sa personne?...

Devait-elle trembler d’être attirée dans quelque guet-apens ignoble, et

abandonnée aux outrages d’abjects scélérats!...

Mille souvenirs affreux du temps où elle était apprentie charrièrent

tout son sang à son cerveau.

--Je ne sortirai plus sans être armée, pensa-t-elle, et malheur à qui

porterait la main sur moi!...

Ah!... n’importe, le vague de la menace en doublait l’effroi. Il n’est

pas de vaillance capable d’envisager froidement un péril inconnu,

mystérieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relâche à la

pensée:

Et ce n’était pas tout...

Le marquis n’était pas son seul ennemi... Elle avait tout, de même, à

redouter des Fondège, ces dangereux hypocrites qui ne l’avaient attirée

chez eux que pour l’y égorger plus sûrement...

M. de Valorsay écrivait que les Fondège ne l’inquiétaient pas et qu’il

avait vu clair dans leur jeu... Quel était donc leur jeu?... Ils

tenaient à ce qu’elle devînt la femme de leur fils, jusqu’où

pousseraient-ils la contrainte?...

Enfin, une suprême terreur achevait de bouleverser son âme, l’instant

d’avant pleine de sécurité et d’espérance...

Quand on l’attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnaître et

de faire usage du fac-simile de la lettre!...

--Il faut, pensa-t-elle, que je révèle mon secret à un homme sûr qui me

vengerait...

Heureusement, elle avait un ami à qui se confier: le vieux juge de

paix...

Déjà elle avait songé à le consulter. Sa conduite, jusqu’ici, avait été

à la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu’à mesure que

les événements se précipiteraient, il faudrait pour les dominer une

expérience plus mûre que la sienne.

Elle était seule, elle n’avait à se défier d’aucun espionnage immédiat,

il y eût eu folie à ne pas profiter des quelques instants de liberté qui

lui étaient laissés.

Elle sortit donc son buvard de sa malle, et après s’être barricadée pour

éviter une surprise, elle se mit à écrire pour son vieux conseiller le

récit des événements qui s’étaient succédé depuis leur dernière

entrevue.

Avec une rare précision et une minutieuse abondance de détails, elle

lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui

donnant assez d’indications pour qu’en cas de malheur il pût en aller

retirer les épreuves à la photographie Carjat...

Sa lettre achevée, elle ne la ferma pas.

--S’il survient quelque chose avant que je puisse la jeter à la poste,

se disait-elle, je l’ajouterai.

Elle s’était hâtée tant qu’elle avait pu, croyant à tout moment entendre

rentrer Mme de Fondège et Mme Léon...

Appréhension bien chimérique, en vérité.

Il était près de six heures, quand les deux «coureuses de magasins»

reparurent, harassées à ce qu’elles disaient d’un si étonnant travail,

mais rayonnantes...

Outre qu’elle avait acheté tout ce qu’exigeait sa fameuse toilette, «la

générale» avait trouvé «un solde» de dentelles d’une rare beauté, et ma

foi! elle en rapportait pour quatre mille francs.

--Il est de ces occasions qu’on ne doit pas laisser échapper,

disait-elle, en étalant son emplette... Et, d’ailleurs, il en est des

dentelles comme des diamants, il est sage d’en acheter tant qu’on

peut... cela reste. Ce n’est pas une dépense, c’est un placement.

Raisonnement subtil, qui a coûté cher à plus d’un mari.

La gouvernante, elle, montrait fièrement à sa «chère demoiselle» une

superbe confection, dont Mme de Fondège lui avait fait présent!...

--Allons, pensa Mlle Marguerite, l’argent ne coûte guère, dans cette

maison!...

C’était même à supposer qu’il ne coûtait rien du tout.

«Le général» étant rentré peu après, amenant à dîner un de ses amis, on

se mit à table, et Mlle Marguerite apprit que pas plus que sa femme,

le digne homme n’avait perdu sa journée.

Lui aussi il tombait de fatigue, et véritablement il y avait de quoi.

Tout d’abord, il avait acheté les chevaux de cet aimable gentilhomme qui

venait de faire «le plongeon,» et il les avait eus pour 5,000 fr., une

bouchée de pain, vu leur beauté... Moins d’une heure après, il en avait

refusé presque le double d’un amateur célèbre, M. de Breulh-Faverlay...

Cette excellente spéculation l’ayant mis en goût, il était allé rôder

autour d’un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laissé

pour cent louis, il n’avait pas su résister... Ce n’était pas une folie,

certain qu’il était de le revendre avec mille francs au moins de

bénéfice quand il voudrait.

--De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un

cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes...

Était-ce une simple plaisanterie, comme on en fait à ces gens qui ont la

manie de se vanter de marchés fabuleux?... Le mot avait-il une portée

plus sérieuse et tout à fait blessante?...

C’est ce que Mlle Marguerite ne put discerner.

Le positif, c’est que «le général» prit gaiement l’observation, et n’en

continua pas moins allègrement à donner l’emploi de sa journée...

Ayant les chevaux, il s’était inquiété d’une voiture, et il en avait

trouvé une toute neuve, qu’un prince Russe avait laissée pour compte et

que pour cette raison le carrossier lui avait vendue à perte... Aussi,

pour récompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l’acquisition

d’un coupé.

Enfin, il avait loué, rue Pigalle, à deux pas, une écurie et une remise,

et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier.

--Et tout cela, observa gravement Mme de Fondège, nous coûtera moins

cher que l’exécrable voiture que nous avions la niaiserie de louer à

l’année!... Oh! je sais ce que je dis, j’ai fait mes calculs... Tous les

mois, avec les pourboires et les suppléments, j’en avais pour bien près

de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas à

cela... Et quelle différence!... Au moins nous tiendrons notre rang et

ne serons pas écrasés par des gens de rien... Je n’aurai plus à rougir

des rosses exténuées que le loueur me fournissait, ni à endurer

l’insolence des gens qu’il employait... J’avais jusqu’ici reculé devant

la première dépense... elle est faite... j’en suis contente. Nous

regagnerons cela sur autre chose.

--Sur les dentelles, sans doute!... pensait Mlle Marguerite, qui

toute la soirée eut à subir des projets d’économie pour le moins aussi

ingénieux.

Elle était exaspérée, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour

la dixième fois elle répétait:

--Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote,

qu’ils étalent devant moi ce qu’ils ont volé à mon père, ce qu’ils m’ont

volé!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se

tenir de dépenser follement le produit de leurs vols, on le comprend,

mais eux!... Ils ont perdu la tête.

Depuis un moment déjà Mme Léon était couchée, Mlle Marguerite

s’assura qu’elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix,

elle y ajouta ce _post-scriptum_:

P. S. «_Impossible de conserver l’ombre d’un doute... D’après mon

calcul, M. et Mme de Fondège ont aujourd’hui jeté au vent plus de

20,000 francs..._

«_Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude où ils sont

qu’il n’existe aucune preuve du crime et qu’on ne peut les attaquer?..._

«_Cependant, ils m’ont encore parlé de leur fils, le lieutenant Gustave

de Fondège, on me le présentera demain..._

«_Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez

l’homme qui peut me découvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore

Fortunat... J’espère pouvoir m’esquiver assez facilement, parce qu’à ce

moment-là Mme Léon sera chez le marquis de Valorsay.--M..._»

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 109 / 138 题