--Oh!... j’avais bien vu le coup, fit-il d’un air capable... Mais
j’étais bien renseigné, et ce n’est pas à moi qu’on en conte...
Mme d’Argelès ne l’entendit pas.
--Peut-être est-ce la destinée qui se lasse, poursuivait-elle... C’est
une vie nouvelle à recommencer. Par toi, Wilkie, je puis être heureuse
encore, moi qui depuis tant d’années n’espérais plus rien ici-bas. Mais
aurais-tu le courage d’oublier?...
--Quoi?
Elle baissa la tête, et d’une voix à peine distincte, répondit:
--Le passé, Wilkie...
Mais lui, de l’air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en
s’écriant:
--Bast! ce qui est passé est passé!... Est-ce que tout ne s’oublie
pas?... Paris en a vu bien d’autres! Vous êtes ma mère, n’est-ce pas?...
Votre conduite ne me regarde pas... C’est que je me moque un peu de
l’opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plaît, et je consulte
les autres après... Et à ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez
vous asseoir!
C’est avec un saisissement de joie que l’infortunée écoutait son fils...
L’étrangeté de ses expressions eût dû la frapper, l’éclairer... mais
non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une chose, c’est que bien
loin de la repousser, il l’acceptait bravement, c’est qu’il était prêt à
se dévouer pour elle...
--Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de
vivre près de toi?... Oh! ne te hâte pas de répondre... Réfléchis avant
tout à ce que cela te coûtera d’efforts et de peines...
--C’est tout réfléchi... ma mère!...
Elle se leva, vibrante d’enthousiasme et d’espoir...
--Alors, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés... Qu’il soit béni, celui
qui t’a révélé mon secret... Et moi qui doutais de ton courage
Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit même, nous
allons fuir cette maison sans détourner la tête... Je ne remettrai pas
les pieds dans mes salons... les joueurs exécrés qui s’y pressent ne me
reverront plus... De ce moment, Lia d’Argelès est morte.
Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues...
--Comment, fuir! bégaya-t-il... pour où aller?...
--Pour gagner un pays où on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays où tu
n’aies pas à rougir de ta mère...
--Permettez... je vous ai dit...
--Fiez-vous à moi, mon fils... Je sais, près de Londres, un riant
village où nous trouverons un asile... J’ai gardé en Angleterre assez de
relations pour n’avoir rien à redouter des commencements si rudes aux
étrangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture
importante, sera heureux, je le sais, de nous être utile... Va, nous ne
serons à charge à personne, maintenant que tu es résolu de travailler...
Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa révolté...
--Pardon!... interrompit-il, je n’y suis plus du tout... C’est à moi que
vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh
bien!... là, vrai, je la trouve mauvaise!...
Aux paroles de M. Wilkie, à son accent, à son geste, il n’y avait plus à
se tromper ni à se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour
ainsi dire, tel qu’il était vraiment, il se révélait...
Quelle avait été son horrible méprise, Mme d’Argelès le reconnut...
Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la réalité ses
rêves, et pour la voix de son fils la voix de ses désirs à elle-même...
Assommée d’abord, elle se redressa, et toute frémissante de douleur et
d’indignation:
--Wilkie!... s’écria-t-elle, malheureux!... Qu’avais-tu donc osé
espéré?...
Et sans lui laisser le temps de répondre:
--C’était donc, poursuivit-elle, une curiosité stupide qui te
poussait!... Ah! tu as tenu à savoir d’où provenait l’argent que tu
répandais comme de l’eau! Sois content! A quel prix tu as vécu et ce
qu’il m’en a coûté à moi misérable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu
voir... Eh bien! vois!... Cet hôtel est une maison de jeu, un de ces
tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut défendre...
Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez
moi... Il y a des malheureux qui seront brûlé la cervelle en sortant
d’ici, et d’autres y ont laissé les lambeaux de leur honneur... Et je
tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la
cagnotte, c’était ton opulence, mon fils...
Cette colère, qui succédait à un si profond abattement, tant de hauteur
après tant d’humilité étonnaient quelque peu M. Wilkie.
--Permettez, répétait-il, je demande à dire quelque chose...
C’est en vain qu’il s’évertuait à se faire écouter...
--Insensé! continuait Mme d’Argelès, tu n’avais donc pas prévu que
venir ici, chez moi, c’était tarir à tout jamais la source de tes
revenus... Tu ne t’étais donc pas dit que tout serait fini, du moment où
tu m’aurais réduite, moi, Lia d’Argelès, à te dire: «Eh bien, oui! c’est
vrai... tu es mon fils!...»
Inconnue de toi, du fond de mon abîme, j’avais le droit d’être mère et
de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t’avilir, sans te
mépriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour
toi... rien!... Je te laisserais périr de misère plutôt que de te
secourir, parce que j’aimerais mieux te voir mort que déshonoré par mon
argent...
--Cependant...
--Quoi!... Consentiriez-vous donc à recevoir encore la pension que je
vous servais, s’il pouvait me venir à la pensée de vous la continuer!...
Une vipère se dressant devant M. Wilkie ne l’eût pas fait reculer plus
vivement.
--Jamais de la vie! s’écria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me
prenez-vous?...
C’était bien du fond du cœur que montait cette répugnance qu’il
exprimait si singulièrement, cela était visible, manifeste.
Mme d’Argelès en tressaillit d’espoir.
--Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les
mauvais conseils l’ont égaré: il n’est pas mauvais au fond...
Puis tout haut:
--Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu’une vie
nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de
quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vêtir, manger... Cela coûte...
Où prendras-tu de l’argent, toi que le seul mot de travail révolte!...
Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je écouté!... Il n’était pas aveugle
comme moi, lui!... Sans cesse il me répétait que te prodiguer l’argent,
c’était gâcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux
ans tu as dépensé plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu
employés?... A jouer au fils de famille, toi qui n’avais pas de famille
et que ta situation précaire eût dû faire trembler... Es-tu allé dix
fois seulement à l’École de droit?... Non. Mais on te voyait aux
courses, aux premières représentations, dans les restaurants à la mode,
partout où on dépense et où on s’amuse... Et quel monde vois-tu?... Des
désœuvrés sans intelligence et sans cœur, des dupes et des
fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues...
Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole...
Qu’on osât attaquer ses amis, ses plaisirs, ses goûts... ah! mais non...
il ne le tolérait pas...
--Épatant, prononça-t-il, épatant, parole sacrée!... De la morale!...
Non, elle est trop bonne, celle-là... Je demande à rire trois minutes,
montre en main...
Eut-il conscience de l’atrocité de son ironie?...
Ce qui est sûr, c’est que Mme d’Argelès chancela, tant le coup fut
horrible... Elle pouvait tout attendre, l’infortunée, sauf cela... tout,
excepté cet outrage de son fils.
Elle but cette honte sans révolte, cependant... Et c’est d’un ton de
mortelle tristesse qu’elle répondit:
--Peut-être, en effet, n’ai-je pas le droit de vous dire la vérité... Je
souhaite que l’avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous
voilà sans ressources... vous n’avez pas d’état... Fasse le ciel que
vous ne sachiez jamais ce que c’est que d’avoir faim et de n’avoir pas
de pain!...
Depuis un moment déjà, l’ingénieux jeune homme donnait les signes les
plus évidents d’impatience...
Cette prédiction sinistre acheva de l’exaspérer...
--Tout cela, interrompit-il, c’est des mots!... Je ne travaillerai pas,
parce que ce n’est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de
rien du tout... C’est carré, cela, j’espère!...
Mme d’Argelès ne sourcilla pas.
--Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends
pas...
Lui haussa les épaules d’un air prodigieusement ennuyé:
--Est-ce que nous allons encore jouer la comédie? fit-il... Vous avez
pourtant vu qu’avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous
le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh
bien!... et l’héritage, donc!...
--Quel héritage?...
--Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frère, du comte de
Chalusse...
Maintenant, la démarche de M. Wilkie, ses façons, son assurance, ses
câlineries, ses contradictions, tout s’expliquait...
Cette foi sublime en leur fils, si vivace au cœur des mères,
s’évanouit dans le cœur de Mme d’Argelès.
Elle entrevit dans la pensée de Wilkie des profondeurs de calcul et de
scélératesse qui l’épouvantèrent...
Voilà donc pourquoi il s’était déclaré si fièrement tout prêt à braver
l’opinion, pourquoi il avait réclamé sa part des hontes passées!... Ce
n’était pas sa mère qu’il acceptait, c’était l’héritage du comte de
Chalusse...
--Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d’un ton d’amère
ironie.
Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit:
--On a dû vous vendre ce secret très-cher, ajouta-t-elle... Combien
devez-vous payer en cas de succès?...
Fort, M. Wilkie se flattait de l’être; diplomate, non, et la preuve
c’est qu’il fut tout décontenancé de cette remarque.
Mais il se remit vite....
--Qu’on me l’ait dit pour de l’argent ou pour rien, reprit-il, je sais
que vous êtes une demoiselle de Chalusse, que vous êtes la seule
héritière du comte et que le comte laisse huit ou dix millions.
Nierez-vous cela?
Mme d’Argelès hocha tristement la tête.
--Je ne nie rien, répondit-elle, mais je vais à mon tour vous apprendre
une chose qui va renverser tous vos calculs et éteindre votre joie... Je
suis résolue, entendez-vous, et ma résolution est irrévocable, à ne
jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me
faudrait avouer que Lia d’Argelès est une Chalusse... c’est un aveu que
nulle considération ne saurait m’arracher...
Elle pensait que cette déclaration allait étourdir M. Wilkie,
l’écraser... Elle se trompait...
Livré à ses seules lumières, il eût été confondu, mais il luttait en ce
moment avec les armes qui lui avaient été fournies par M. le vicomte de
Coralth.
Il haussa donc les épaules, et du plus beau sang-froid:
--Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misère, et l’État
s’adjugerait nos millions! Un instant... je suis là!... Que vous
renonciez à votre part... bon! quoique ce soit déjà raide... Mais que
vous renonciez à la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis
votre fils, je réclamerai!
--Même si je vous suppliais à genoux de n’en rien faire?...
--_Yes!_...
L’œil de Mme d’Argelès étincela...
--Eh bien!... moi, prononça-t-elle, je vous signifie que cet héritage
échappera à vos convoitises... De quel droit le réclameriez-vous?...
Parce que vous êtes mon fils... Je nierai que vous le soyez...
J’affirmerai par serment, s’il le faut, que vous ne m’êtes rien et que
je ne vous connais pas...
N’importe!... L’assurance railleuse de M. Wilkie persistait.
Il tira de sa poche un carré de papier, et le brandissant
triomphalement:
--Me renier!... dit-il, ce serait méchant. Mais j’avais prévu le cas, et
voici ma réponse copiée dans le Code civil: ART. 341. _La recherche de
la maternité est admise._
Quelle était au juste la portée de la menace de M. Wilkie?
Mme d’Argelès l’ignorait.
Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne fût l’anéantissement
de toute espérance.
Celui qui était allé chercher cette arme dans le Code pour la mettre
aux mains de Wilkie, l’avait choisie sûre...
C’est qu’elle y voyait clair, désormais...
Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle expérience pour ne
pas comprendre le triste rôle de son fils en ce moment, et qu’il n’était
qu’un pantin dont quelque ténébreux et habile intrigant tenait les
fils...
Ce n’était pas lui, assurément, qui avait conçu et préparé l’odieuse
machination dont elle allait être victime... Hélas! n’était-ce pas déjà
trop qu’il eût consenti à se charger de l’exécution...
Attendrir Wilkie...
Elle l’eût peut-être tenté, encore qu’elle fût confondue de l’étrange
absence de tout sens moral qu’elle découvrait en lui.
Mais n’eût-ce pas été folie que de songer seulement à toucher l’autre,
l’artisan de l’intrigue, celui qui attendait dans l’ombre le résultat et
le prix de son œuvre d’infamie?
Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se débattre,
sans espoir, comme on fait pour l’acquit de sa conscience, pour n’avoir
rien à se reprocher plus tard.
--Ainsi, dit-elle à son fils, c’est aux tribunaux que vous vous
adresserez pour me contraindre à vous reconnaître?
--Dame!... puisque vous n’êtes pas raisonnable...
--C’est-à-dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour
bien affirmer que vous appartenez à la famille de Chalusse, vous
commencerez par la déshonorer et la traîner dans la boue...
A poursuivre cette discussion, l’ingénieux jeune homme sentait ses
oreilles s’échauffer.
Tant de façons, toutes ses simagrées, pour une affaire, selon lui toute
simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l’irritaient
extraordinairement.
--Ah!... je la trouve par trop mauvaise, à la fin, s’écria-t-il. Me
faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacrée, on dirait, à
vous entendre, que vous avez commis des crimes... C’est bon de la faire
à la vertu, mais pas trop! Faites relâche demain, reprenez votre nom,
venez vous installer avec moi à l’hôtel de Chalusse, et le diable
m’emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous êtes
appelée Lia d’Argelès. Je parie cent louis... les tenez-vous?...
Sapristi!... s’il fallait fouiller dans le passé des gens, on aurait de
l’ouvrage!... Qu’on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde
personne... l’essentiel, c’est d’avoir des rentes à montrer... Et si
jamais quelque imbécile vous disait la moindre des choses, vous
répondriez: «--J’ai cinq cent mille livres de rentes!» et il serait
cloué...
Mme d’Argelès écoutait, pénétrée jusqu’aux moelles d’un froid
glacial... Se pouvait-il que ce fût son fils qui parlât ainsi... et à
elle... Et cependant elle eut dû connaître M. Wilkie par ses pareils,
puants drôles qu’on ferait expirer sous le bâton sans leur arracher un
souffle de passion honnête, vieux éreintés de vingt ans, qui n’ont de
sang dans les veines que bien juste ce qu’il faut pour en répandre trois
gouttes sur le pré en l’honneur de quelque stupide drôlesse qui se moque
d’eux...
Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s’étonna du peu de
succès de son éloquence.
--Enfin, reprit-il, je suis las de végéter, de n’avoir pas seulement un
nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement,
moi!... Avec le peu d’argent que j’avais, je me suis crânement posé. Que
j’aie de la fortune, je serai l’homme le plus chic de Paris...
L’héritage du comte de Chalusse m’appartient, il me le faut, je
l’aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnaître de
bon gré... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois...
trois fois?... Toujours non!... Alors adjugé. Demain vous aurez du
papier timbré... Et sur ce, je vous salue.
Il saluait, en effet, il se retirait fièrement, il avait déjà la main
sur le bouton de la porte... Mme d’Argelès le retint du geste.
--Encore un mot?... fit-elle d’une voix étouffée.
C’est à peine s’il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience.
--Quoi?...
--Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause,
je serai envoyée en possession de l’héritage de mon frère... mais
retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions.
--Allons donc! Pourquoi cela?...
--Parce que si cette fortune est bien à moi, son administration
appartient à votre père...