Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela
l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en
dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe
aplomb qui lui était habituel, et qui était la fleur la plus délicate
de son intelligence...
Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains
mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des
palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont
il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des
millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire
la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il
était né...
La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il
la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à
réfléchir.
Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mme
d’Argelès parut...
Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont
le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes.
Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces
inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit
les situations les plus compromises.
Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid.
Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait
en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta
le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se
raidit contre le vertige.
Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre.
--C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette
carte?
Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une
réponse à peine intelligible:
--Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être.
--Vous êtes, interrompit Mme d’Argelès, d’un ton où le dédain le
disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.»
C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de
l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois
et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce
triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi?
comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas.
Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras,
chevaux, courses, jockey, _Pompier de Nanterre_... tout cela se tenait.
La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable.
--Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom,
je suis M. Wilkie.
--Vous avez à me parler? fit Mme d’Argelès d’un ton sec.
--En effet, je voudrais...
--Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal
choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin,
parlez!...
Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne
pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée,
il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise
de salive.
D’un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou
et son large faux-col; cela donnait du jeu à sa cravate, les paroles
n’en sortaient pas plus aisément de son gosier...
C’est qu’il s’était imaginé Mme d’Argelès tout autre... Il s’était
figuré qu’il aurait affaire à quelque farceuse à cheveux jaunes comme il
en connaissait...
Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fière et
imposante, qui pour employer son vocabulaire «l’épatait net.»
--Je vais vous dire, répétait-il, je vais vous dire...
Mais la phrase qu’il cherchait ne venait pas, si bien qu’à la fin,
s’impatientant contre lui-même, il s’écria:
--Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc
me dire que vous ne le savez pas!...
Elle le regarda d’un œil, en apparence ébahi, interrogea le plafond,
haussa les épaules et dit:
--Décidément, je ne comprends pas... et à moins que ce ne soit une
gageure...
Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s’il n’était pas dupe
d’une forte mystification, si des gens n’étaient pas aux écoutes qui,
après s’être bien égayés de sa situation ridicule, apparaîtraient en se
tenant les côtes de rire.
Cette inquiétude lui rendit quelque présence d’esprit.
--Eh bien! donc, reprit-il d’une voix étranglée, voilà. Je ne sais rien
de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connaît bien m’a affirmé
que je suis... votre fils. J’ai été comme étourdi sur le premier moment,
puis je suis venu dans la journée, mais vous étiez sortie...
Un éclat de rire nerveux de Mme d’Argelès l’interrompit...
Car elle eut l’héroïsme de rire, la malheureuse, tandis qu’elle avait la
mort dans l’âme, pendant que les ongles de ses doigts crispés
s’enfonçaient jusqu’au sang dans la paume de ses mains...
--Et vous avez cru cela!... monsieur, s’écria-t-elle... Non, c’est trop
drôle, vraiment!... Moi, votre mère!... Mais regardez-moi donc, je vous
en prie...
Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pénétration...
Le rire de Mme d’Argelès avait été faux au point d’éveiller ses
défiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnèrent à son
oreille, et il pensa que le moment était venu de «la faire, comme il le
disait, à l’attendrissement.»
Il se grima donc d’une hypocrite douleur, et d’un ton amer:
--Ah!... vous la trouvez drôle, fit-il, eh bien!... moi pas. C’est que
vous ne savez pas ce qu’on enrage de vivre tout seul comme une bête
galeuse, sans une âme qui s’inquiète de vous!... Les autres ont une
mère, des sœurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne...
Ah! si... J’ai des amis tant que mon argent dure...
Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d’un accent
plus lamentable encore:
--Ce n’est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une
pension raisonnable... Mais après qu’ils m’ont donné de quoi ne pas
crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve
mauvaise!... Ce n’est pas moi qui ai demandé à naître, n’est-ce pas?...
Si je les gênais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me
jetaient-ils à l’eau? ils seraient bien débarrassés à cette heure... et
moi aussi!...
Pétrifié de stupeur, il s’arrêta court... Mme d’Argelès venait de se
laisser glisser à genoux, à ses pieds...
--Grâce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!.....
Hélas!... l’infortunée succombait sous un rôle trop lourd pour le
cœur d’une mère, elle se perdait...
--Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi...
moi!... Va, ce n’est pas sans d’horribles déchirements qu’une mère se
sépare de son enfant!... Mais tu n’étais pas abandonné, Wilkie, ne dis
pas cela... N’as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler
dans l’air que tu respirais?... Toi, oublié!... Sache donc que pas un
jour depuis des années, ne s’est écoulé sans que je t’aie entrevu... et
qu’à toi seul se rapportaient toutes mes pensées et toutes mes
espérances... Wilkie!...
Elle s’approchait de lui en se traînant sur les genoux, suppliante, les
mains jointes... Mais lui, étonné de cette explosion, étourdi de sa
victoire recula...
Et la pauvre femme se méprit à ce mouvement...
--Grand Dieu!... s’écria-t-elle, battant le parquet de son front, il me
repousse, je lui fais horreur... Ah!... voilà ce que je prévoyais...
Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l’infâme qui t’a envoyé
ici, dans cette maison, chez la d’Argelès!... Nomme-le-moi, Wilkie!...
Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t’ai
éloigné le jour où j’ai frémi à cette idée atroce de rougir devant toi,
devant mon fils!...
Et c’était pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c’eut été le
repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s’éteignait dans ta
poitrine, tes pauvres petits bras n’avait plus la force de se nouer
autour de mon cou. Alors je me suis écriée:
--Périssent mon corps et mon âme, mais que mon enfant soit sauvé!... Je
croyais ce sacrifice permis à une mère... J’en suis châtiée comme d’un
crime!
Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil
et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes...
J’acceptais l’ignominie, pourvu que ton honneur fût intact... Je savais
combien sont basses les portes de la misère, et je ne voulais pas que
mon fils eût jamais à courber le front... Pour t’épargner une
éclaboussure, j’aurais lapé la boue sur ton chemin! J’avais comme
renoncé à moi-même, et en toi vivait tout ce qu’il y avait de noble et
de généreux en moi.
Oh!... je saurai quel est le misérable lâche qui t’a livré mon secret,
et je me vengerai, je serai sans pitié!...
Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me séparant de toi, j’avais fait
le serment de ne te revoir jamais, de mourir même sans cette consolation
suprême de sentir tes lèvres sur mon front.
Elle ne put continuer, les sanglots l’étouffaient...
Et pendant plus d’une minute, le silence fut si profond, qu’on put
entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les
exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par
instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire
qui criait: «Banco!» ou: «Je pars pour cent louis!»
Debout près de la fenêtre, immobile et comme pétrifié, M. Wilkie
considérait d’un œil ahuri Mme d’Argelès, sa mère, qui, affaissée
au milieu du petit salon, le visage caché entre ses mains, sanglotait...
Pour se retirer, il eût sans balancer donné son tiers de _Pompier de
Nanterre_.
Ce n’est pas qu’il se rendît exactement compte de ce que la position
avait d’extrême et de poignant, mais il en subissait l’étrangeté... Ce
n’était pas de l’émotion qu’il éprouvait, mais une sorte d’effroi
instinctif mêlé de commisération... Aux cris désespérés que sa présence
arrachait à cette malheureuse femme, il n’avait pas compris grand’chose,
mais sa voix l’avait remué et bouleversé...
Et tous ces sentiments confus se résumaient en un inexprimable malaise
dont il s’irritait comme d’une faiblesse.
--Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mélodrame!... Les femmes
sont incroyables!... Il serait si simple de s’expliquer tranquillement,
gentiment...
Il n’en perdait pas moins la tête, ne sachant que résoudre, quand des
pas sur le palier, près de la porte, le tirèrent de sa torpeur...
L’idée qu’on pouvait entrer et le surprendre le fit frémir... Il
entrevit la possibilité du ridicule.
S’armant donc de toute sa résolution, il se pencha vers Mme
d’Argelès, et la prenant sous les bras:
--Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole
sacrée! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On
vient...
Il la soulevait, sans arrêter de parler, et comme elle n’opposait
aucune résistance, qu’elle s’abandonnait, au contraire, toute brisée et
inerte, il la redressa et la soutint jusqu’à un fauteuil, où elle tomba
lourdement...
--Vlan!... Voilà un évanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah!
mais non!... il n’en faut pas...
Que faire, cependant?... Appeler?... Il n’osait... La nécessité
l’inspira...
Il s’agenouilla aux pieds de Mme d’Argelès, et la secouant doucement:
--Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter
la tête comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi.
Lentement, d’un air humble et craintif qui avait quelque chose de
navrant, elle écarta les mains de son visage, et, pour la première fois,
ses yeux baignés de larmes osèrent chercher les yeux de son fils.
--Wilkie! murmura-t-elle.
--Madame!
Elle soupira profondément, et d’une voix étouffée:
--Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m’appeler ma mère?...
--Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c’est une
habitude à prendre... je la prendrai.
--Vrai!... bien vrai!... Ce n’est pas la pitié seule qui t’arrache cette
promesse... Tu devrais me haïr, cependant, me maudire!... Quel
supplice!... Ah! dès qu’une femme a l’âge de raison, sans cesse, on
devrait lui répéter: «Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour
et il te faudra affronter ses regards... C’est lui qui te demandera
compte de ton honneur devenu le sien!» Mon Dieu! Il n’y aurait plus de
fautes avec cette pensée... En être réduite à cet excès d’abjection et
de misère de n’oser lever la tête devant son fils!... Malheureuse que je
suis!... Hélas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me
pas mépriser...
--Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voilà une idée!...
--Jure-moi que tu me pardonnes...
--Parole sacrée!...
Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela eût-il
donc dû suffire à la rassurer, à un moment où le passé se dressait
formidable...
Mais son fils était près d’elle, si près d’elle qu’elle sentait son
haleine dans ses cheveux... C’était bien lui. Avaient-ils jamais été
séparés? Elle en doutait, tant par la pensée elle avait vécu près de
lui, avec lui, de sa vie...
C’est avec une sorte d’extase idiote qu’elle le contemplait, ses yeux le
suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lèvres s’avançaient
frémissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hésité,
tremblant peut-être d’être repoussée... Mais, à la fin, cédant à un
mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M.
Wilkie, l’attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une
étreinte convulsive...
--Mon fils! répétait-elle, t’avoir à moi... après tant d’années!
Malheureusement, il n’était pas au monde de tourbillon de passion
capable d’emporter M. Wilkie.
Ayant atteint dès le début son maximum d’émotion, son esprit, bien loin
de s’exalter, se rasseyait dans son flegme.
C’était un garçon trempé, ainsi qu’il s’en flattait... Et il restait de
glace sous la flamme des baisers de sa mère.
Bien plus, c’était tout juste s’il se laissait faire, s’il daignait
s’abandonner de mauvaise grâce, non sans maugréer intérieurement, et
faute de savoir comment s’y prendre pour précipiter le dénoûment.
--Elle n’en finira pas!... pensait-il. Voilà une reconnaissance!... Je
dois avoir une bonne tête!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient,
riraient-ils!
M. Costard et M. Serpillon étaient des intimes, les co-propriétaires du
fameux steeple-chase...
Mais dans le délire de la surprise, et aussi, hélas! de la joie, Mme
d’Argelès ne remarquait pas la physionomie au moins singulière de son
fils.
Elle l’avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d’elle, et avec
une volubilité extraordinaire, elle poursuivait:
--Si je me pardonne ce bonheur divin de t’embrasser, Wilkie, c’est que
je ne t’ai pas cherché... Je n’ai pas manqué à mon serment de ne jamais
me rapprocher de toi... Lorsque je suis entrée ici, j’étais résolue à
tout nier, résolue à te persuader, n’importe comment, qu’on t’avait
trompé... Dieu m’est témoin que ce n’est pas la volonté qui m’a
manqué... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines...