Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance.
Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la
manière de s’en servir.
C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de
recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la
perspicacité de son client.
--La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce
jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était
prévenu.
Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus
d’un demi-million.
M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle
autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les
grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle
attitude...
Le vicomte en eut pour une heure d’explications et de conseils, au
grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le
traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un
naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout
comme un autre conduire sa barque à l’occasion.
Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin,
persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait
rien, il se leva.
--C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le
plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués.
L’autre, fièrement, se redressa.
--Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il.
--Surtout, ne perdez pas une minute.
--Pas de danger...
--Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé,
sinon...
--Bien! bien...
--Enfin, dès qu’il y aura du nouveau...
--Je vous avertirai.
--A mon cercle, n’est-ce pas?...
--Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac...
--Ainsi soit-il!...
C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin
s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour
s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise
l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle.
Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne,
de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les
voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!...
Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les
maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande.
Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M.
de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce
brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que
serait-ce donc plus tard?...
Le renom de Mme d’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie,
mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de
préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette
femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le
monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des
parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux
indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mme d’Argelès, elle n’en était
pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des
plus grands noms de France...
Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins
encore que de coutume.
Il avait été choqué de cette idée que Mme d’Argelès essaierait
peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous
ses avantages... Sa toilette fut longue.
Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace
un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit...
Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes,
selon lui, de M. de Coralth...
L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui
enleva quelque peu de son triomphant aplomb.
--Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!...
Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin,
l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient.
M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un
léger tremblement dans la voix, demanda:
--Mme d’Argelès?
--Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour
que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...
--Oh! inutile, je repasserai....
C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas
annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mme
d’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et
de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là
autant de précautions utiles au succès...
N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que
faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé
comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir
en place...
Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il
revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des
co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_, qui le crut ivre, et
finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche...
Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il
prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès.
--Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que
sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle
tarde... et si Monsieur veut...
--Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie.
Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la
rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier
étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement
éclairées.
--Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce
n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!...
L’idée lui venait que Mme d’Argelès l’avait fait connaître à ses gens
et qu’il était sévèrement consigné à la porte.
--C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde
ici jusqu’à demain matin!...
Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant
l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le
coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le
perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une
troisième, puis cinq ou six à la file...
--Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue
pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée..
C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagna son appartement,
revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois.
--Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a
une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour...
Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était
pas bonne, mais excellente.
Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il
gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout
garni de fleurs...
Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs
valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de
son pardessus, mais il le repoussa.
--Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en
particulier à Mme d’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma
carte...
Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant
peut-être quelque mystère, s’approcha.
--Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.
Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une
seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant:
--Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive.