Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche,
et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter
chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!...
Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.
Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si
cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les
refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!...
Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «_Pompier
de Nanterre_,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire
pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était--pour un
tiers également--le maître et le seigneur.
Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’une malheureuse
rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien,
dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons
qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de
trancher du sportman.
Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,»
et que, sans lui, la fête ne serait pas complète.
Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le
cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée
ne faisait pas sensation.
Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et
de turfistes,--M. Wilkie eût dit «au ring,»--un aspect tumultueux.
On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination
prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous
ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille,
au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était
de vendre son écurie de courses.
Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la
malveillance, l’événement déjouait son calcul.
La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du
dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «_Domingo_» et
d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas.
Il y avait des sommes considérables engagées sur _Domingo_, qui était
«grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents.
D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey de Valorsay «tirer»
_Domingo_, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire
un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey,
autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût
annulé les paris.
Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa
fortune, celle du moins qu’on lui supposait.
--Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il
descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du
monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les
cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces
misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme.
--Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément
autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été
finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons
Valorsay.
--C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été
assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriver _Domingo_
bon second et non pas mauvais troisième!...
--S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas
aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie...
--S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas!
--Eh! ce n’est pas une raison...
Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si
habilement dissimulée de M. de Valorsay... Mais n’importe, calomnie ou
non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors
intacte et brillante.
Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers...
Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère
quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que
d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le
jeu... Cette affaire de _Domingo_ réunissait contre Valorsay tous les
perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis,
impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche
dès que l’occasion s’en présenterait.
Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay,
dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M.
de Coralth.
Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de
crier:
--Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir
me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite de _Domingo_ me coûte
deux mille louis!»
M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le
connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de
se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait
plein la bouche.
Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela
le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna
hors de l’enceinte réservée.
C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne et paresseux, chassé
de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement
des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans
pudeur ni mesure.
Outre qu’il se faisait payer très-cher--huit mille francs par an,--sous
prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et
jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du
grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier.
De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine de
_Pompier de Nanterre_, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point
de tenir à peine sur ses jambes.
La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un
entraînement habile, et les propriétaires le croyaient.
Il leur en faisait accroire bien d’autres; que _Pompier de Nanterre_
gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur
la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la
misérable rosse... et le perdaient.
Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels
s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans
raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le
sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener
successivement avec ses trois patrons...
Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les
spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était
uniquement pour se parer de lui.
Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en
casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une
satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était
qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se
gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer.
C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le
jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un
jour les conduire sur le terrain...
Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau de _Pompier de
Nanterre_, c’était dans l’ordre.
Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables.
La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des
spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes
qui limitent la piste...
Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité,
tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours
suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix
très-haute, en gesticulant beaucoup.
Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur
est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il
recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la
casaque ou les revers des bottes...
Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés
arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour...
Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant à travers les
équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient
fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les
plus jaunes qu’elles possédassent...
Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire
preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de
vin de Champagne le coffre de la voiture...
Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en
criant:
--Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo, _Pompier_!... Cent louis pour
_Pompier_!
Hélas! le pauvre _Pompier de Nanterre_ tomba épuisé à moitié de la
distance à parcourir.
Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes
techniques à faire frémir.
--Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis. _Pompier de
Nanterre_, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après
la banquette... Et battu par qui? Par _Mustapha_, un «outsider» sans
«performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une
folle!
Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop...
N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami
le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage
gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de
Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre
heures à attendre!...
--Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de
joie, demain!...
Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à
cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait
donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels
rêves!...
Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers
de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il
éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut
d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des
«coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il
s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues;
Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les
journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic,
très-chic, épatant de chic!...
Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot,
il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de
son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi
son oracle.
Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été
élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années.
Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit
mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard,
il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé.
Ayant flairé le secret des promenades de Mme Lia d’Argelès, rue du
Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut
où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui
rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent.
De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout
ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire de
_Pompier de Nanterre_. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons
impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune
considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.
Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter.
Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré
assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait
lui-même.
A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni
de son passé, et son histoire était vite contée:
Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était
positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une
très-longue traversée...
Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses
suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il
avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait
encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit
celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt
ans il le prononçait avec l’intonation exacte.
Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui
restait de l’homme à qui il le donnait.
Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la
fatigue et du froid.
Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une
interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues
de Paris, sous une pluie glaciale.
Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue,
pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui
lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce
que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre.
Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était
restée dans sa mémoire.
Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et
très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la
profusion de ses beaux cheveux.
Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet
épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit
fort, en riait.
--Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de
raconter cette aventure, quelle «dèche!»
Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été,
peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune
encore, qu’on appelait M. Jacques,--il avait retenu ce nom,--venait tous
les jours et lui apportait des friandises et des jouets.
D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque.
Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand
un matin un étranger se présenta qui s’entretint longtemps avec sa
mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait
rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur.
L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation
terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec
une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix
étouffée:
--Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser
jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon
Dieu!...
Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il
lui semblait encore entendre cet adieu désespéré.
Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta
malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper.
--Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand
il en était là de son récit...
Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand
de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus
patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps,
il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il
l’oublia...
Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et
on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien
surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées
se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder...
Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement.
Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un
dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à
physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs
favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M.
Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour
y continuer son éducation.
Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui
était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en
conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire.
Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien,
doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien.
Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M.
Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux
environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants,
lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le
reconduisait au lycée.
Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui
refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant
pas de vue une minute.
Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson
avait une façon de répondre:--«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait
court à toute espèce de discussion.
Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa
philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir.
Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé.
Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients.
Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq
billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à
risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la
place de M. Wilkie.
Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M.
Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner
la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux
précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la
pratique de la vie et des hommes.
Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne,
en Angleterre et en Italie.
Quand il revint à Paris, il avait vingt ans.
Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à
l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel:
--Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge
de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête
homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez
votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque
chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je
vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop
considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache
pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordre de
vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois
mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes
intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici
mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux...
écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!...
--Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant
la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!...
Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant,
peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait,
en définitive, tenu lieu de famille.
C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au
moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun.
S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était
instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas.
Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui
jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux
grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce
qui ne l’est pas.
Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera
toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des
mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et
des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et
malsaines que certains élèves rapportent du dehors.
Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur
manqueront pas.
Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M.
Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille
et sortirent par l’autre.
Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il
était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!...
C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table,
pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants,
grouillants...
S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu
tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été
arrangé avec amour.
Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce
n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal
selon le prix, par un tapissier.
Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une
femme, la tendresse prévoyante d’une mère.
Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait
été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des
îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac.
Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!
Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de
ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que
si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter.
C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il
courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand.
Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui,
depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le
modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille
francs.
Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut
avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la
première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé.
Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient,
lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que
puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils
acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir.
Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un
petit bac de santé, et dans la nuit on dansa...
Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se
trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et
quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un
garçon de restaurant.
Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à
réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de...
demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura
qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une
influence.
C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter.
Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait
encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre...
Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.
C’est que vingt mille francs par an, c’est selon qu’on arrange sa vie,
la fortune ou la misère.
Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or,
qu’est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prétend déjeuner
et dîner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les
tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon à moins de cent
francs...
Qu’est-ce que trois louis par jour pour un imbécile, qui loue des loges
aux premières représentations, qui joue, qui soupe, qui promène des
demoiselles à cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses...
Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne
nouerait les deux bouts.
--Comment donc font les autres? se demanda-t-il.
Question grave?... Tous les soirs, entre la chaussée-d’Antin et le
faubourg Montmartre, mille messieurs se promènent, étincelants de chic,
le londrès à la bouche, une fleur à la boutonnière, que tout le monde
connaît, qui connaissent tout le monde, et dont l’existence est un
insoluble problème.
Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n’ont pas de patrimoine, on le sait;
ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dépense ne les étonne,
ils raillent agréablement le travail et bernent l’économie... De quels
filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries
ténébreuses sont-ils les chevaliers?