--Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à
quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout
cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En
tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette
terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança...
Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux
nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque
couvent de province...
Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix...
c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche
ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence...
M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses
toilettes.
Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un
ressort. Ça, c’était le comble.
--Oh! la misérable!... gronda-t-il.
Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de
Valorsay, qu’il conclut tranquillement:
--Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future
marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot...
Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du
fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal,
fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le
marquis...
Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit.
Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation...
Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait
encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre
brusquement ses confidences.
--Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à
mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une
histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes
mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de
se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!...
En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault
jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges.
Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en
diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est
pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde
bêtement accepte «comme ça.»
Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en
toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé.
Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti
de rire.
--Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avez pas touché une
carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous
faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez
d’entendre était une préface nécessaire...
--Ce n’était qu’une préface?...
--Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma
visite...
Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent
mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait
pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est
pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur.
--Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent.
Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un
certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots.
--Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me
range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma
situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner,
les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va
me coûter les yeux de la tête.
--Les yeux de la tête, c’est le mot.
--Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot,
je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai
pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds
disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma
disposition pour un an...»
Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.
--Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai
pas...
Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le
visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé.
Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces
piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une
première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin...
Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il
n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter:
--Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main...
Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous
trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai
un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux
conditions.
Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses
nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie
immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût
agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui
tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit
en répétant: «--A après-demain...»
Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil...
Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour
indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron
Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.
Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment, où le hasard
lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années.
Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur,
se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont
on arracherait l’appareil.
Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur
la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et
qu’il haïssait avec une égale fureur.
--Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le
faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!...
Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque
futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de
rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des
hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement
pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000
francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une
bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de
l’homme qui jadis l’avait aimée...
--Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de
colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les
revenus de plusieurs millions!...
Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne
le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de
Pascal; il l’avait oublié.
--Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un homme qui s’éveille en
sursaut, après quelque terrible cauchemar.
Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient
dans son cerveau.
--Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous
savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de Mlle Marguerite...
Que faire?... Que feriez-vous à ma place?
--Eh! monsieur, le sais-je!...
--Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?...
Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il
est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le
courage... Reste Mlle Marguerite...
--Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais
offensé...
Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre.
--Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite fût, sa
vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son
mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime
de sa naissance...
--Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une
effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure
devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se
peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut
qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera,
armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!...
Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire.
--Ah!... vous savez aimer, vous!...
Et d’une voix sourde, il ajouta:
--Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!...
Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une
carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands
verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher,
comme au hasard, autour de la salle.
Pascal se taisait...
Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de
cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir...
L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses.
Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta.
--Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je
suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les
honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins
triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons
Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment
l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu.
--Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore!
Le baron hocha la tête.
--Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je
gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prête...
Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son
cheval et l’a empêché de gagner.
--Vous voyez donc bien...
--Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos
allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de
Mlle Marguerite, lui prétend qu’il l’adore...
--Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été
retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...
--Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite
a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a
raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le
prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se
découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer
par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes
victime...
Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne
s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui
parut plausible.
--M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de
Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par
conséquent, Mlle Marguerite avait encore des millions.
--C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont
reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède...
Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté?
Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.
--Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère
d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons...
--C’est ce que ma mère me disait, monsieur.
--Ah!... c’est l’opinion de Mme Férailleur!... Alors elle est bonne.
Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait...
--Oui.
--Et elle vous a repoussé, tout à coup.
--Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait
arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay.
Le baron bondit sur sa chaise.
--Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil
qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! Mlle Marguerite vous a
écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le
marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de
rendre le dernier soupir!
D’un autre côté, Valorsay prétend que si Mlle Marguerite est sans
ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir
écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M.
Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse.
Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle
Marguerite?...
--Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir.
--Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle
sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas,
surtout!...
Il se recueillit, et après un moment:
--Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la
complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des
preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui
s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat
par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner
quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire
admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui
s’insinuerait dans sa confiance...
D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant
brillait dans ses yeux...
--Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de
Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer,
capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet
homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue
tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de
Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme
d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis
assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai
de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de
l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout
un plan!...
Il s’interrompit...
On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron
qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire
urgente.
--Faites entrer, dit le baron.
Ce fut Jobin, l’homme de confiance de Mme Lia d’Argelès, qui entra.
Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux:
--J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas
rentrer sans ramener M. le baron...
--C’est bien... je vous suis!...