M. Wilkie n’en chercha pas si long.

--On veut que je crève de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n’est pas

à moi qu’on la fait, celle-là! Il faudra voir...

Et pour voir, en effet, il écrivit à M. Patterson.

Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une

goutte d’eau. M. Wilkie devant déjà plus que cela, fut indigné.

--Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une

bonne scie, et nous allons rire...

Et il écrivit de nouveau.

La réponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint,

cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable

épître où les remontrances n’étaient pas épargnées.

L’intéressant jeune homme jeta l’épître au feu, et s’en alla tout droit

retenir une voiture au mois et un domestique.

De ce jour, sa vie se passa à demander et à attendre de l’argent...

Petit à petit, il se perfectionnait et il épuisait successivement tous

les prétextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des

coffres-forts les plus compliqués... Il était malade, il avait perdu au

jeu sur parole, il avait imprudemment obligé un ami peu scrupuleux, il

était sur le point d’être saisi...

Et selon que les réponses étaient ou non favorables, il se montrait

humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu’à la façon dont il

portait sa moustache, savaient à quoi s’en tenir sur l’état de sa

bourse...

L’expérience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu’il

avait reçues, il ne laissait pas que d’être un peu effrayé du total et

il se disait que pour lui donner tant d’argent sa famille devait être

bien riche...

De cette réflexion lui vint l’idée d’exploiter, pour éblouir ses amis,

le mystère de sa naissance et de ses premières années...

La crédulité des autres aidant, il finit par se persuader, à force de le

dire, qu’il était le fils d’un grand seigneur anglais, membre de la

chambre haute, et vingt fois millionnaire...

Et il était à moitié de bonne foi quand il affirmait à ses créanciers

que son père, le lord, devait arriver d’un jour à l’autre pour payer

toutes ses dettes...

Malheureusement, ce ne fut pas son père qui arriva, mais une lettre du

digne M. Patterson, ainsi conçue:

«On m’avait confié pour vos besoins imprévus, cher monsieur, une somme

considérable. Sur vos sollicitations réitérées, je vous l’ai adressée

intégralement, il ne me reste plus un centime à vous... dès lors mon

mandat est rempli.

«Évitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles

resteraient sans réponse. Vous ne recevrez plus un penny au-delà de

votre pension, trop considérable déjà, à mon avis, pour un homme de

votre âge...»

Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bâton sur la tête.

Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une

décision prise... Il lui écrivit cependant trois ou quatre lettres

éplorées... en vain...

Et jamais ses besoins d’argent n’avaient été si pressants... Ses

créanciers s’agitaient, le papier timbré commençait à pleuvoir chez son

concierge, l’échéance de son trimestre était encore éloignée, et par le

Mont-de-Piété seul il se procurait encore quelque argent de poche...

Il se voyait perdu, réduit à congédier sa voiture, à vendre son tiers de

_Pompier de Nanterre_, déchu dans l’estime de ses spirituels amis.

Son désespoir, enfin, était sans bornes, quand un matin son domestique

l’éveilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth était là, dans le

petit salon, et désirait lui parler pour une affaire très-urgente.

Tirer M. Wilkie du lit, c’était le diable à confesser, ordinairement...

Mais le nom que prononçait son domestique avait sur lui un pouvoir qui

tenait du prodige.

D’un bond, il fut à terre, et, tout en s’habillant à la hâte:

--Ce cher vicomte, chez moi, à cette heure-ci, murmura-t-il, c’est

épatant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander

d’être son témoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien...

Pour sûr, il y a quelque chose...

Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de

perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin,

M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son

coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin--un vrai crime de

lèse-chic--c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures.

Ses raisons étaient graves, en effet.

Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de

Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à

personne.

Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce

qu’il n’avait aucun intérêt à parler.

La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.

C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle,

et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une

partie de baccarat qui commençait.

--Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès

héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du

caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité

l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la

d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils

naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et

pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette

femme-là!

Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il

savait.

C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur

une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir...

Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante

mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge

liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait

tarir...

Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur

le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une

maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette

idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre

défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une

situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à

la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère.

Et ce fut cet âpre désir qui lui inspira précisément le plan de M.

Fortunat.

--Pourquoi ne préviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une

fortune, ce crétin me devra bien une récompense honnête...

A hasarder cette démarche, il risquait l’inimitié et la vengeance de

Mme d’Argelès, et c’était grave... S’il savait d’elle beaucoup de

choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu’il fût honteusement

chassé de partout, elle n’avait qu’à le vouloir.

Cependant, pesant les avantages et les périls, il se décida à agir,

persuadé d’un autre côté qu’en s’y prenant bien, Mme d’Argelès

ignorerait toujours sa trahison...

Et s’il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c’est

qu’il craignait de n’être pas le seul à savoir la vérité, et qu’il

tremblait d’être prévenu.

--Vous, ici, mon excellent bon! dès l’aurore!... Qu’arrive-t-il?

Ainsi s’exprima M. Wilkie en entrant tout effaré dans le petit salon.

--A moi? rien, répondit le vicomte, c’est pour vous que je me suis

dérangé.

--Allons donc!... Vous m’effrayez.

--Oh!... rassurez-vous, je n’ai rien à vous dire que d’agréable.

Et d’un ton léger qui dissimulait fort bien son émotion:

--Je suis venu, mon cher Wilkie, prononça-t-il, pour vous demander ce

que vous donneriez bien à l’homme qui vous mettrait en possession de

plusieurs millions.

En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois

alternativement du blanc au pourpre, et c’est d’une voix altérée qu’il

répondit:

--Très-bonne, celle-là!... je la trouve bien bonne!... J’en rirai

plusieurs jours, excepté pendant les repas...

Il essayait de railler, mais il était bouleversé... Il s’était bercé de

tant de chimères que rien ne devait plus lui paraître invraisemblable.

--De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, insista le vicomte.

L’autre ne répondit pas tout d’abord... Ses regards effarés disaient

quel combat se livrait en lui, entre des espérances décevantes et la

crainte d’être dupe de quelque mauvaise plaisanterie...

--Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne

serait pas gentil... Un débiteur, c’est sacré, et je vous dois 25

louis... Ce n’est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma

famille m’a coupé les vivres, mes créanciers me la font au papier

timbré... enfin, ça ne boulotte pas...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 97 / 138 题