M. de Valorsay poursuivit:

--Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi,

paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa

femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et

terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il

avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à

tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une

chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son

caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme,

de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il

était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et

jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle

était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et

prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...

Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule

cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.

Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre

diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...

Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de

Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix

années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme,

lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...

Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu,

c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis

un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...

Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel...

Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher

un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre

suprême, le goût, le «chic.»

--Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de

détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut,

quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A

travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été

trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés,

de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de

l’honnêteté...

Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de

M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait

outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de

cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le

soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues

qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire

dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...

Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs

très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...

Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour

retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son

ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé

que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença

les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles

réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté

d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.

Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.

--Drôle de nom!... remarqua-t-il.

--Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et

dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois

le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries?

C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en

plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.

Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne

s’en effacer plus.

Et l’autre poursuivait.

--Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine

lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour

l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles

et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout

entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir,

qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en

faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de

cruauté que n’auraient pas des sauvages...

Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près

de lui, ni surtout qu’il l’adoptât... Elle soutenait que ce serait une

imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme

le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de

l’endurer, elle avouerait tout à son mari.

--M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 94 / 138 题