M. de Valorsay éclata de rire.

--Bast! fit-il, qui m’empêchera...

Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé:

--Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille

d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un

livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs,

pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants

valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai

promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour

de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!...

En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute

son attention, et la plus bienveillante.

En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à

toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.

--Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux

jeune homme?

C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé.

Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait

plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de

conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même.

Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin

l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre.

Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée,

jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et

plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de

l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait

beaucoup de tendre un piége à son hôte.

Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et

personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât.

--Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera

pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la

veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre

fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans

de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...

--Erreur!...

--Comment, erreur!...

--A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a

pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est

vrai qu’ils sont superbes.

Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,--en

apparence du moins--les allégations de Pascal.

--Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et

pratique, vous donnez dans les grands sentiments...

--Mon Dieu! oui...

Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron

ouvrait des yeux énormes.

--Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future...

--Adorer est faible.

--Il me semble que je rêve!...

Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti

d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de

sentimentalité et d’ironie:

--Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se

moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai

toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher

baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le

soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de

l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais

le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané,

flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien

oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans

dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et

m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé

de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me

démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la

folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une

beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et

de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose

d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous

reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux...

Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que

nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant

de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile!

Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé,

derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette

étoile dont il parlait.

Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de

son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour

lui.

C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un

bien franc aloi cette exaltation passionnée.

--Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré

la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée...

--Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de

Marguerite.

--C’est tout à fait du roman, alors!...

--Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui

vient de mourir?...

--Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent.

--Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle.

Le baron tressaillit.

--Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était

garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle,

se trouve-t-elle sans le sou?

--Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui

léguer sa fortune ni la reconnaître...

--Comment n’avait-il pas pris ses précautions?

--Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes

sortes, et même des dangers. Mlle Marguerite avait été abandonnée, je

devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y

a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait

enfin retrouvée...

Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre,

que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention.

--C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire,

c’est fort curieux!...

--N’est-ce pas?... C’est tout une histoire.

--Et serait-il... indiscret...

--De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais

fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de

Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un

digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle

résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ

de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est

Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en

Amérique?

--Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...

--Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son

tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une

sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne

sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui

apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes

perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais

à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M.

de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une

foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la

voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de

son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu

qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec

mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous

une porte; aux environs des Halles...

Il s’interrompit tout à coup, et vivement:

--Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?...

Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je

sonne?...

C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré

des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre,

sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus

autour de ses yeux.

Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:

--Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il

passe... il est passé!

Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:

--Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux,

très-curieux.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 93 / 138 题