XX

Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout émue, Mlle

Marguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir

rue d’Ulm, chez Pascal Férailleur, elle ne désespérait pas encore de

l’avenir...

Vainement le malheur qui l’avait reçue à sa naissance et qui depuis la

poursuivait sans relâche, la frappait à coups précipités... Père, ami,

rang, position, sécurité, fortune, elle venait de tout perdre en un

moment;... n’importe!... Dans le lointain, pareille à la lueur d’un

phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de

bonheur.

Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d’amère volupté à cette

pensée d’unir indissolublement sa vie à celle d’un homme malheureux

comme elle, comme elle calomnié, flétri des plus terribles et des plus

injustes imputations, repoussé de tous, sans état désormais et sans

amis.

Il lui semblait que la réprobation imméritée dont ils seraient l’objet

les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de

leur amour, les donnerait mieux l’un à l’autre et achèverait de

confondre leurs âmes...

On s’éloignerait d’eux d’un air de mépris; mais qu’auraient-ils besoin

de l’approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se

suffiraient-ils pas, puisqu’ils s’aimaient?...

Et s’il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la

quitteraient; la patrie pour eux serait toujours où ils seraient

ensemble.

Et à mesure qu’elle approchait, elle se représentait la douleur de

Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout à

coup paraître; quand, toute palpitante, elle lui dirait:

--On vous accuse... me voici!... Je sais que vous êtes innocent et je

vous aime!...

La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le départ

furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile édifice de

ses rêves.

Quel espoir garder, quand il n’en conservait plus, lui!...

Elle fut écrasée, l’infortunée, sous la certitude du désastre définitif,

complet, absolu.

Sa pauvre âme, sentant la détresse profonde de l’irréparable, n’aperçut

plus une espérance où se reposer, où se réfugier.

Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde lui parut vide,

l’existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot...

Elle souhaita le néant!...

Mme Léon, cependant, qui avait des formules et des expressions

congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la

consoler.

--Pleurez, chère demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela

soulage... Ah!... c’est là, certes, une horrible catastrophe!... Vous

êtes jeune, heureusement, et le temps est un grand maître... M.

Férailleur n’était pas seul et unique de son espèce, sur la terre...

D’autres vous aimeront, d’autres vous aiment déjà!...

--Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus révoltée que si elle eût

entendu murmurer à son oreille les répugnantes galanteries d’un

libertin; taisez-vous! Je vous défends d’ajouter un mot...

Un autre!... quel blasphème... Pauvre jeune fille!... Elle était de

celles dont la vie appartient à un amour unique.

Leur échappe-t-il?... C’est la mort.

Ce qui ajoutait encore à l’horreur de ses réflexions, c’était le

sentiment accablant de son isolement.

Plus encore que l’homme, la femme a l’épouvante de l’abandon.

Et elle, n’était-elle pas abandonnée, délaissée... Au milieu de ce Paris

égoïste, bruyant et affairé, n’était-elle pas plus perdue qu’en un

désert...

Sur qui s’appuyer? Sur Mme Léon?... Elle se défiait horriblement de

cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demandé sa

main?... Était-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un

insurmontable dégoût, et elle méprisait M. de Fondège, «le général.»

Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur était un inconnu... Ce

vieux juge de paix qui avait pris sa défense, qui avait confondu les

calomnies des domestiques, et à qui elle avait ouvert son âme...

Mais il ne tarderait pas à l’oublier, pensait-elle, et alors son

imagination lui représentait avec une vivacité extraordinaire

l’effrayant tableau de son avenir.

Elle savait, elle, l’ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les

humiliations et les périls qui attendent une pauvre fille esseulée et

quels piéges ignobles on peut lui tendre...

Ainsi, durant plus d’un quart d’heure, ses idées tourbillonnèrent comme

les feuilles mortes au souffle furieux de la tempête, et les plus

sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles

s’entrechoquèrent dans le chaos de son cerveau.

Cependant, elle était trop vaillante pour rester ainsi écrasée.

Elle se roidit contre la douleur, et alors la pensée lui vint que

peut-être elle arriverait jusqu’à Pascal, avec l’aide de l’homme employé

jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat.

Cet espoir, c’était le salut... Elle s’y attacha d’une étreinte

désespérée, comme le naufragé à l’épave, qui, en le soutenant au-dessus

du gouffre, lui permet d’attendre un secours problématique...

Retrouver Pascal, le rejoindre n’importe où, partager son sort quel

qu’il fût, c’était là une tâche digne du courage de Mlle Marguerite.

Aussi, quand elle rentra à l’hôtel, sa résolution était bien prise, et

elle avait recouvré ce calme imposant qui lui était habituel...

Il n’était pas tout à fait onze heures, quand elle revint, suivie de

Mme Léon, s’agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n’y était

pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une

lettre qu’on venait d’apporter. Si tard, c’était au moins surprenant...

L’adresse était ainsi libellée:

_A Mademoiselle_

_Marguerite de Durtal de Chalusse,_

_A l’hôtel de Chalusse_

_Rue de Courcelles._

Mlle Marguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu’elle n’avait

pas le droit de porter!...

Elle étudia un moment l’écriture, mais elle ne se rappela pas l’avoir

jamais vue. C’était l’écriture d’une femme, mais elle avait beau évoquer

ses souvenirs, il lui semblait qu’elle ne connaissait aucune femme.

Enfin, elle brisa l’enveloppe et lut:

«Chère, bien chère enfant...»

«Chère enfant!...» Qu’est-ce que cela voulait dire!... Il était donc au

monde une personne qui s’intéressait à elle, qui l’aimait assez pour

l’appeler ainsi.

Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle pâlit

un peu en la voyant.

--Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!...

La lettre était signée: «Athénaïs de Fondège.» C’était la femme du

«général» qui lui écrivait.

Elle reprit:

«J’apprends à l’instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et

aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions

testamentaires, vous laisse, vous sa fille adorée, presque sans

ressources.

«Je n’essaierai pas de vous adresser des consolations stériles. A Dieu

seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais allée pleurer

avec vous, si je n’étais retenue au lit par la fièvre.

«Mais demain, quoi qu’il arrive, je serai près de vous avant déjeuner.

«C’est aux jours d’épreuve, chère et malheureuse enfant, qu’on compte

ses véritables amis... nous sommes les vôtres, j’espère vous le prouver.

«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il

fut trente ans l’ami le plus cher, s’il ne le remplaçait pas et s’il ne

devenait pas pour vous un second père...

«Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refusé... Pourquoi?

«Je vous dirai, moi, avec l’autorité que me donne mon âge et mon titre

de mère de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter.

«A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? Où

iriez-vous, pauvre chère enfant?

«Mais nous causerons de cela demain.

«Je saurai bien vous décider à nous aimer et à vous laisser aimer...

Pour moi, vous remplacerez la fille tant aimée et tant pleurée que j’ai

perdue, ma belle et douce Bathilde...

«Encore une fois, à demain... et laissez-vous embrasser par votre

meilleure amie.

«ATHÉNAIS DE FONDÈGE.»

Mlle Marguerite devait être et fut abasourdie de cette lettre.

Cette femme qui lui écrivait ainsi, c’est tout au plus si elle l’avait

vue cinq ou six fois; jamais n’était allée chez elle, et c’est à peine

si en tout elles avaient échangé vingt paroles.

Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mme de

Fondège avait essayé de l’écraser, regards chargés d’un si cruel mépris,

qu’ils lui avaient arraché des larmes de douleur, de honte et de colère.

Et même, à cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit:

--Ne soyez donc pas si enfant, chère Marguerite, que de vous préoccuper

de cette sotte et impudente pécore.

Eh bien! c’était cette même «pécore» qui tout à coup composait une

épître où débordait une sensibilité brûlante, où elle invoquait les

droits de son affection sur le ton d’une amitié ancienne et déjà

éprouvée.

Était-il naturel que du matin au soir cette altière personne eût été

ainsi métamorphosée?

Mlle Marguerite ne pouvait l’imaginer, n’étant pas ce qui s’appelle

crédule, mais très-portée à la défiance, au contraire, et inclinant

comme tous les malheureux à supposer le mal plus promptement que le

bien.

Il fallait donc que Mme de Fondège eût écrit sous l’empire de quelque

raison pressante et décisive... mais laquelle?... Hélas! Mlle

Marguerite ne croyait que trop la deviner.

Le «général» la soupçonnant d’avoir détourné des millions de la

succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupçons à sa

femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu

scrupuleuse, tâchait d’engluer et de confisquer la voleuse, à la seule

fin d’assurer à son fils le bénéfice du vol.

Rien de si commun, à notre époque, que ce prudent et honorable calcul...

Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n’oserait. D’ailleurs on est

honnête. Mais profiter d’un détournement... Excusez!... c’est une autre

paire de manches, surtout s’il n’y a pas de risques à courir.

Et tout en relisant sa lettre, Mlle Marguerite croyait entendre le

«général» et sa femme discuter les moyens d’obtenir leur part de ce

magnifique coup de filet de plus de deux millions...

Il lui semblait ouïr Mme de Fondège dire à son mari d’un air avisé:

--Tu n’es qu’on maladroit!... Ta précipitation et ta brusquerie l’ont

effarouchée, cette enfant... Heureusement, je suis là... Laisse-moi

faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous

autres, messieurs.

Et là-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de Mlle

Marguerite la rédaction trahissait la collaboration des deux époux.

Ainsi, elle eût juré que c’était le mari qui avait inspiré ou même dicté

cette phrase:

«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il

fut trente ans l’ami le plus cher...»

C’étaient bien là les façons de dire de ce grotesque, dont la grosse

préoccupation était de rendre ce qu’il appelait la loyauté simple et la

rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: «Je saurai

bien vous décider à vous laisser aimer,» était de la femme évidemment.

Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la

recherche de l’attendrissement, même aux dépens de la vérité, la

comédie, en un mot.

Les convoitises et l’ambition du succès avaient entraîné Mme de

Fondège un peu trop loin.

«Vous remplacerez ma fille tant aimée et tant pleurée,» écrivait-elle à

Mlle Marguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chère

dame, mais elle lui avait été enlevée par le croup à l’âge de six mois,

et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!...

Ce qui était singulier aussi, c’était l’envoi de cette lettre à dix

heures du soir. Mais en y réfléchissant, Mlle Marguerite s’expliquait

cette circonstance.

--Avant d’agir, pensait-elle, M. et Mme de Fondège ont tenu à

consulter leur fils, et ils n’ont pu le voir que très-tard... Le

brillant hussard ayant approuvé l’honnête combinaison de ses parents, on

m’a aussitôt dépêché un domestique...

Toutes ces hypothèses, assurément, étaient fort admissibles; seulement,

il était très-difficile de les accorder avec l’opinion émise par le

vieux juge de paix, que M. de Fondège devait savoir où avaient passé les

millions disparus.

Mais Mlle Marguerite n’en était pas à compter les contradictions de

son esprit depuis vingt-quatre heures.

Elle perdait d’ailleurs son sang-froid, à l’idée de ces odieux soupçons

de détournement qui planaient sur elle, et qu’il lui semblait avoir lu

dans les yeux de tous ceux qui l’avaient approchée, depuis le docteur

Jodon jusqu’au marquis de Valorsay.

Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa défense, il avait imposé

silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?...

En resterait-elle moins flétrie d’une abominable accusation!...

Et son innocence ne la rassurait pas. L’exemple de Pascal était là pour

apprendre ce que peut l’innocence contre l’effort de la calomnie.

Devait-elle espérer se sauver, quand il avait péri, lui!...

Et cependant il avait été torturé par toutes les angoisses qui la

déchiraient... Par ce qu’elle endurait, elle comprenait ce qu’il avait

dû souffrir avant de fuir, avant de disparaître...

Où était-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui

avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle

le connaissait, il lui semblait impossible qu’il se fût résigné si vite,

sans luttes, ni que tout fût fini... Un secret pressentiment lui disait

qu’il ne s’était éloigné qu’en apparence, qu’il veillait et que M.

Fortunat n’aurait pas beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à

lui...

C’est dans la chambre de M. de Chalusse qu’elle réfléchissait ainsi, à

deux pas du lit où gisait la dépouille mortelle de cet homme, son père,

dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont

l’imprévoyance brisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait

pas...

Elle se tenait debout devant une fenêtre, appuyant aux carreaux son

front brûlant...

C’était l’heure précisément où Pascal, assis sur une borne, en face de

l’hôtel, attendait. En ce moment même, il suivait des yeux l’ombre qui

se dessinait dans le cadre éclairé de la fenêtre, et il se demandait si

ce n’était pas l’ombre de Mlle Marguerite.

Si la nuit eût été claire, apercevant dans la rue cet homme immobile,

peut-être eût-elle deviné Pascal... Mais comment eût-elle soupçonné sa

présence, et qu’il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru

rue d’Ulm...

Il n’était pas loin de minuit, quand un léger mouvement dans la chambre,

un bruit de pas étouffés, la firent se retourner...

C’était Mme Léon qui sortait, et moins d’une minute après on entendit

claquer la grande porte vitrée qui donnait du vestibule dans le

jardin...

Certes, il n’y avait rien là que de tout ordinaire et de très-naturel,

et cependant Mlle Marguerite en conçut une vague appréhension.

Pourquoi?... Elle n’eût su le dire; mais il lui revenait à la mémoire

toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout à coup prenaient

une signification inquiétante.

Ainsi, elle avait remarqué que toute la soirée Mme Léon avait été

inquiète, agitée et comme sur les épines. Elle qui ne se remuait guère,

qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait monté et

descendu l’escalier au moins dix fois. A tout moment elle consultait la

pendule ou sa montre.

Enfin, à deux reprises, le concierge était venu la prévenir que

quelqu’un la demandait...

--Où donc va-t-elle encore, se demanda Mlle Marguerite, à minuit,

elle... si peureuse?...

S’adresser cette question, c’était avoir envie de la résoudre; mais

Mlle Marguerite résista. D’abord, ses inexplicables soupçons lui

parurent ridicules; ensuite, épier quelqu’un lui répugnait extrêmement.

Elle prêtait l’oreille, cependant, guettant le bruit que Mme Léon ne

manquerait pas de faire lorsqu’elle rentrerait.

Mais il s’écoula bien plus d’un quart d’heure sans que la porte bougeât

de nouveau. Ou la femme de charge n’était pas sortie, ou elle était

encore dehors.

--C’est vraiment bizarre!... pensa Mlle Marguerite. Me serais-je

trompée?... Il faut que j’en aie le cœur net.

Et aussitôt, obéissant à une impulsion mystérieuse, plus forte que sa

volonté, elle quitta la chambre à son tour et rapidement descendit...

Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitrée s’ouvrit

brusquement... Mme Léon rentrait.

Tout le monde veillant à l’hôtel de Chalusse, les candélabres de

l’escalier étaient restés allumés, et par suite il était aisé d’observer

la femme de charge aussi bien qu’en plein jour.

Elle était essoufflée comme une personne qui a couru très-vite, pâle,

émue, tremblante et tout en désordre... Même, les brides de son bonnet

s’étant dénouées, il avait glissé de sa tête et pendait dans le milieu

de son dos...

--Qu’avez-vous? s’écria Mlle Marguerite, d’où venez-vous?...

En apercevant la jeune fille, Mme Léon s’était vivement rejetée en

arrière... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hésita une seconde, et

son hésitation se lut dans ses yeux...

Elle resta, et c’est avec un sourire contraint et d’une voix altérée

qu’elle répondit:

--Comme vous me dites cela, chère demoiselle!... On croirait que vous

êtes fâchée!... Vous voyez bien que je viens du jardin...

--A cette heure!...

--Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrément, je vous le jure, oh! pas

du tout... Moi, d’abord, dès que je n’y vois plus clair, je suis comme

perdue...

Le prétexte à donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le

cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se

répandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel

une inspiration.

--Enfin, insista d’un ton impatient Mlle Marguerite, pourquoi

étiez-vous sortie?...

--Ah!... voilà!... j’ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J’ai

pensé qu’on l’avait oubliée au milieu de tout ce remue-ménage, et qu’il

ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bête... Là-dessus,

j’ai pris mon courage à deux mains, et tant pis!... je me suis

risquée...

Mirza, c’était une vieille chienne épagneule, que M. de Chalusse, de son

vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l’hôtel respectaient

les caprices.

--C’est singulier, objecta Mlle Marguerite, quand vous avez quitté la

chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait à vos pieds.

--Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?...

--C’est sûr!

Mais déjà l’estimable dame reprenait son aplomb et en même temps sa

loquacité douceâtre...

--Ah!... chère demoiselle, fit-elle effrontément, j’ai tant de chagrin

que j’en perds la tête... Toujours est-il que par bonté d’âme je me suis

hasardée dans le jardin... et à peine y étais-je qu’il m’a semblé voir

courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis élancée

après... rien. J’ai appelé: Mirza!... Mirza!... rien encore... J’ai

cherché sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans

un four, la peur m’a pris, une peur si terrible que je crois bien que

j’ai crié au secours et je suis rentrée en courant comme une folle...

Qui l’eût entendue eût juré qu’elle disait la vérité pure.

Malheureusement pour elle, son attitude, au début, avait eu l’accablante

signification d’un aveu.

Mlle Marguerite ne s’y était pas trompée, et s’était dit:

--Je suis sur la trace de quelque abominable action.

Seulement, elle restait assez maîtresse d’elle-même pour ne rien laisser

paraître de ses soupçons... Opposant à la duplicité de la femme de

charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se

contenter de la fable qui lui était contée.

--En vérité, ma pauvre Léon, prononça-t-elle bonnement, vous êtes par

trop poltronne; c’est honteux!...

La femme de charge hocha la tête.

--Je sais bien que je suis ridicule, répondit-elle, mais que

voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se

raisonne point... Qu’est-ce que cette forme blanche que j’ai vue comme

je vous vois?...

Persuadée que son mensonge passait comme une lettre à la poste, elle

l’enjolivait, et elle osa ajouter:

--Même, chère demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite

pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d’y faire une

ronde... Il y a tant de mauvais gars à Paris!

En tout autre circonstance, Mlle Marguerite eût rejeté bien loin

cette ridicule prière, mais résolue à jouer cette hypocrite qui pensait

la duper:

--Soit! répondit-elle.

Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de

prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses

investigations...

Ils obéirent d’assez mauvaise grâce, n’étant pas ce qui s’appelle des

braves, mais enfin ils obéirent, et comme de raison ne trouvèrent rien.

--N’importe!... déclara Mme Léon, me voici tranquille maintenant.

Tranquille, elle l’était en effet, après avoir eu, selon son expression,

une si «fameuse souleur,» qu’elle avait failli lâcher son secret.

--Je l’ai échappée belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux

Jésus! entre Mlle Marguerite et l’autre, si la vérité se fût

découverte!... On se connaît en malices heureusement, et la pauvre

innocente ne se doute de rien...

Mme Léon se hâtait trop de chanter victoire.

Non-seulement Mlle Marguerite soupçonnait une trahison, mais elle en

était à chercher par quels moyens se procurer des preuves.

Que la doucereuse femme de charge lui eût nui cruellement en quelque

chose, elle n’en doutait pas.

Ce qu’elle ne concevait pas, c’est comment Mme Léon avait pu lui

nuire.

Il y avait longtemps qu’elle s’épuisait en conjectures inadmissibles,

lorsque tout à coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouvé; elle

venait de songer à la petite porte du jardin.

--La coquine sera sortie par là, pensa-t-elle.

S’en assurer était aisé. Cette petite porte n’était pas précisément

condamnée, mais il y avait des mois, des années peut-être, qu’on ne

l’avait utilisée. Rien n’était donc plus simple que de vérifier si elle

avait été ou non ouverte depuis peu.

--Et je le vérifierai avant une heure!... se dit Mlle Marguerite.

Cette résolution prise, elle feignit de s’assoupir, observant entre ses

longs cils Mlle Léon, qui, après s’être bien tournée et retournée sur

son fauteuil, commençait à fermer les yeux.

Bientôt il fut évident que l’estimable femme de charge dormait

profondément.

Alors Mlle Marguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du

pied, et gagna le jardin après s’être munie d’allumettes et même d’un

bout de bougie.

Du premier coup, elle comprit qu’elle avait deviné juste.

La petite porte venait d’être ouverte et refermée, cela sautait aux

yeux. Les toiles d’araignées qui avaient comme scellé les verroux

étaient déchirées et arrachées, la rouille qui avait pour ainsi dire

soudé la clef dans la serrure était brisée, enfin, sur la poussière

amassée le long de la poignée, était visible l’empreinte d’une main...

--Et j’ai confié mes plus chers secrets à cette méchante femme! pensa

Mlle Marguerite. Folle que j’étais... imprudente!...

Fixée désormais, elle éteignit sa bougie.

Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu’au bout cette sorte

d’enquête, et elle ouvrit la petite porte.

Devant, du côté de la rue alors, il y avait un assez large espace tout

couvert de terre détrempée par les dernières pluies, et qui n’était

point sèche encore.

Sur cette terre, à la seule lueur du réverbère voisin, Mlle

Marguerite distingua des traces de pas, des piétinements fort nettement

accusés.

A la seule disposition de ces empreintes, un observateur eût reconnu que

là avait eu lien une sorte de lutte; il en eût recherché la cause, et

infailliblement fût arrivé à la vérité...

Mlle Marguerite ne pouvait discerner cela.

Seulement elle comprit ce qu’eût compris un enfant, à savoir que deux

personnes avaient stationné là, assez longtemps...

Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tôt elle n’avait pas aperçu

Pascal assis devant l’hôtel de Chalusse. Nul pressentiment ne lui dit

que les pas qu’elle voyait là étaient ceux de Pascal.

Dans sa pensée, l’homme qui était venu causer à cette porte avec Mme

Léon ne pouvait être que M. de Fondège, ou le marquis de Valorsay...

c’est-à-dire que Mme Léon était chargée de l’espionner et rendait

compte de ses moindres paroles...

Son premier mouvement fut tout de colère, et elle se dit qu’elle allait

confondre et chasser cette misérable hypocrite.

Mais pendant le temps qu’il lui fallut pour regagner la chambre de M. de

Chalusse, une inspiration lui vint, que n’eût pas désavouée un diplomate

retors.

Elle se dit que Mme Léon démasquée n’était plus à craindre. Dès lors,

pourquoi s’en séparer!... L’espion qu’on connaît peut, sans s’en douter,

devenir un utile auxiliaire.

--Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait Mlle

Marguerite. Ce que je ne voudrais pas qu’on sût, je le lui cacherais, et

avec un peu d’adresse je lui ferais rapporter à ceux qui l’emploient

tout ce que je jugerais utile à mes desseins. En la surveillant, je

saurais vite ce qu’on veut de moi... Et qui sait si par elle je n’aurais

pas l’explication de cette fatalité qui me poursuit.

Quand Mlle Marguerite revint prendre sa place près du lit du comte de

Chalusse, sa résolution était froidement et irrévocablement fixée.

Non-seulement elle ne se séparerait pas de Mme Léon, mais encore elle

lui témoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais.

Assurément cette comédie répugnait à la loyauté naturelle de son

caractère, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les

scélérats qu’avec leurs propres armes, et elle avait à défendre son

honneur, sa vie, son avenir...

Et ce plan de conduite qu’elle se traçait, elle était femme à le suivre

strictement, patiemment, sans que rien pût l’en distraire ni l’en

détourner. Son énergie était de celles que le temps fortifie, loin de

les détremper. Elle était capable de s’éveiller chaque matin, durant des

années, avec la même volonté que la veille.

Un soupçon, d’ailleurs, étrange et mal défini, s’était emparé de son

esprit, et devait suffire à dissiper ses scrupules et à dompter ses

défaillances.

Cette nuit-là, pour la première fois, elle crut découvrir une

mystérieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien.

Était-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en même

temps et de la même façon?...

Par la seule intensité de ses réflexions, elle découvrit pour ainsi

dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a causé tant

d’erreurs judiciaires: «Cherche à qui le crime profite et tu trouveras

le coupable.»

Or, à qui eût profité le crime abominable qui avait déshonoré Pascal,

sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermeté de Mlle

Marguerite?... Au marquis de Valorsay, évidemment, à qui la fuite de

Pascal eût laissé le champ libre...

Toutes ces pensées étaient bien faites pour écarter le sommeil des yeux

de la pauvre fille, mais elle avait vingt ans, mais la journée lui

avait apporté d’écrasantes émotions et c’était la seconde nuit qu’elle

passait. La fatigue l’emporta, elle s’endormit.

Et au matin, vers les sept heures, Mme Léon fut obligée de la secouer

pour la tirer de l’espèce de léthargie où elle était tombée.

--Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chère

demoiselle, éveillez-vous bien vite!

--Qu’y a-t-il?...

--C’est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C’est

l’administration des pompes funèbres qui envoie ses employés disposer

tout pour le... pour la cérémonie.

En effet, les ouvriers de la suprême besogne venaient d’arriver. Leurs

pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans

la cour, manœuvrer leur lugubre attirail de traverses et de

draperies.

Tout gonflé d’importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut,

selon sa coutume, indiquant d’un geste impérieux où il voulait qu’on

accrochât les tentures noires semées de larmes d’argent et ornées des

armes des Durtal de Chalusse.

C’est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage,

en butte qu’il était depuis la veille aux flagorneries des représentants

de toutes ces industries qui, à Paris, vivent de la mort.

Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure guère.

Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures après, tout le

commerce funèbre en est informé, et le défilé commence.

Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus

qui donnent le frisson, suivis de près par les commis des

marbriers-sculpteurs, porteurs d’albums superbes où se trouvent des

projets de monuments de tout genre, enrichis d’inscriptions séantes pour

toutes les variétés de la douleur.

C’est un siége en règle. L’un vient pour le terrain et l’autre de la

part d’un spéculateur qui céderait volontiers un «bon caveau.» Un

troisième demande qu’on lui confie l’impression des lettres qu’il se

chargerait se faire porter à domicile. Certains magasins de deuil font

pleuvoir des prospectus accompagnés d’échantillons, et il se présente

même des messieurs qui offrent des vêtements noirs sur mesure, coupe

élégante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre

heures...

Et malheur à l’infortuné près de qui pénètrent ces courtiers

sinistres... Il vient de perdre un être cher, et son cœur se brise...

que leur importe à eux!... Ils ne lui feront pas grâce d’une syllabe de

leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?...

Avec M. Casimir, le commerce avait marché.

Le juge de paix lui ayant donné carte blanche, il jugea convenable,

ainsi qu’il le dit au concierge Bourigeau, de «tailler dans le grand.»

Ce qu’il se garda de dire, par exemple, c’est que de tous les courtiers

qu’il favorisa d’une commande, il exigea une commission honnête. Les

cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l’avaient mis

en goût.

Du moins n’épargna-t-il pas sa peine pour que tout fût magnifique, et

c’est seulement lorsqu’il jugea tout en place dans la cour qu’il monta

près de Mlle Marguerite.

--Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il.

--Moi! pourquoi?...

Il ne répondit pas, mais du doigt montra le lit où gisait le corps de M.

de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l’heure était venue de

l’éternelle séparation...

Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d’une pièce, elle

s’approcha du lit.

La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression

accoutumée, et effacé toutes les traces de ses dernières convulsions...

on eût dit qu’il dormait.

Longtemps Mlle Marguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle

eût voulu graver pour toujours dans sa mémoire ces traits qu’elle ne

reverrait plus.

--Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas là...

Elle l’entendit, et aussitôt, rassemblant toutes ses forces, elle se

pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit.

Mais elle avait trop tardé, et lorsqu’elle traversa le palier, elle se

heurta presque à des ouvriers qui montaient, portant sur l’épaule une

longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chêne.

Et au moment où elle arrivait à sa chambre, une odeur de charbon et de

résine qui l’y suivit lui apprit qu’on soudait le cercueil renfermant la

dépouille mortelle de M. de Chalusse, de son père...

Ainsi, aucun de ces terribles détails qui avivent la douleur, qui sont

comme de l’huile bouillante sur une plaie vive, ne lui était épargné!...

Mais elle avait tant souffert depuis deux jours qu’elle arrivait à une

sorte d’insensibilité morne, et que l’exercice de ses facultés était

comme suspendu.

Plus blanche et plus froide qu’une statue, elle se laissa tomber plutôt

qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, ne s’apercevant seulement pas que

Mme Léon, qui l’avait suivie, s’agitait beaucoup autour d’elle et lui

parlait.

L’estimable femme de charge était inquiète, et non sans raison.

Il avait été convenu qu’à défaut de parents, M. de Fondège, le plus

vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l’hôtel aux

personnes invitées aux funérailles, et il avait juré, sacrebleu! qu’il

serait sous les armes de grand matin, et qu’on pouvait compter sur

lui...

Or, l’heure fixée pour la cérémonie approchait, déjà quelques personnes

étaient arrivées, et M. de Fondège ne paraissait pas.

--C’est inconcevable, répétait Mme Léon, et même inquiétant... Le

général qui est l’exactitude même! Lui serait-il arrivé quelque

accident!...

Dans son impatience, elle était allée s’établir à la fenêtre, d’où elle

dominait la cour, et elle nommait à haute voix tous les gens qu’elle

connaissait parmi ceux qui entraient.

Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne,

pendant les dernières années de sa vie, mais il avait été très-répandu

autrefois, et il avait laissé dans le monde le meilleur souvenir.

Il portait en outre un trop grand nom pour qu’on ne tînt pas à dire

qu’on avait été son ami et à le prouver en l’accompagnant au moins

jusqu’à l’église.

Cette dernière considération devait être puissante à une époque où on se

fait une notoriété, rien qu’en suivant les enterrements dont les

journaux rendent compte.

Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, Mme Léon s’écria:

--Le voici!... Vous m’entendez, mademoiselle, voici le général.

La minute d’après, en effet,--juste le temps de monter l’escalier quatre

à quatre,--on frappa doucement à la porte de la chambre, la femme de

charge ouvrit, et M. de Fondège parut «en grande tenue,» selon son

expression.

--Ah!... je suis en retard! s’écria-t-il tout d’abord; mais sacrebleu!

ce n’est pas ma faute!...

Et, frappé de l’immobilité de Mlle Marguerite, il s’avança vers elle,

et lui prenant la main:

--Mais vous, chère mignonne, poursuivit-il, qu’avez-vous? Seriez-vous

souffrante? vous êtes pâle à faire peur...

Elle réussit à secouer la torpeur qui l’avait envahie, et d’une voix

faible:

--Je ne suis pas malade, monsieur, répondit-elle.

--Allons, tant mieux, chère enfant, tant mieux!... C’est notre petit

cœur qui souffre, n’est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais

vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reçu la

lettre de ma femme, n’est-ce pas?... Eh bien! ce qu’elle vous a dit

qu’elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c’est que, malgré la

fièvre, elle s’est levée... et elle me suit... et la voici!...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 71 / 138 题