D’un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d’indignation,
l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste
superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux
noirs...
Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère,
la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser...
--Ah!... voici Mme de Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie
menaçante, Mme de Fondège, votre femme!...
Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la
complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son
isolement, la révoltait...
Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de
cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait
courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle
supposait volés...
Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de
sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le
bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence
horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque
effort de volonté, elle se maîtrisa.
--Mme de Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie,
comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?...
Mme de Fondège dut entendre cela, car elle entrait.
C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un
blond terne, toute marquée de taches de rousseur.
Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et
court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire
qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons
aristocratiques.
Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été
marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher
les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage
des plus besogneux.
Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et
d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité.
Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des
jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle
lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly
que l’apparence.
Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à
voler dans les magasins de nouveautés, jusqu’à faire, épouse et mère de
famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui
que nul ne s’en étonne plus.
Non... Mme de Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et
légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,»
mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle
le regrettait.
Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement,
brutalement, comme un nègre...
Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à
la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il
devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un
mouton.
Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses
yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau.
Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait
sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était
réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il
oubliait de rendre généralement.
Un frère de Mme de Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au
Mexique, l’avait surnommée «Mme Range-à-bord,» et ce sobriquet
trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons,
peignait merveilleusement son caractère...
Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et
rancunière.
Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout
bon.»
Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!...
Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mme de Fondège s’était grimée
de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses
inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa
bouche comme pour comprimer des sanglots.
Le général, aussitôt, l’attira vers Mlle Marguerite, et d’un ton à la
fois sentimental et solennel:
--Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de
mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle
trouvera en vous une seconde mère...
Mlle Marguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mme
de Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle
s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations.
Elle s’effrayait à tort.
L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières
manifestations de Mme Léon.
«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion
convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel:
--Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!...
Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste,
elle ajouta:
--Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse
enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une
mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom de
mère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité...
Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa
femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable...
--Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si
Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!...
Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que
Mme Léon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie.
--Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que
signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je
prévienne.
Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit
jusqu’à la porte et sortit vivement.
Mais Mlle Marguerite veillait.
Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour
d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son
attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.
Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace
d’inquiétude que ce sourire avait arraché à Mme Léon.
Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, Mlle Marguerite comprit
bien que ce n’était pas sans quelque raison grave.
C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances:
--Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mme de Fondège.
Et les laissant confondus, elle s’élança dehors.
Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchée au-dessus de
la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le
marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme
d’ordinaire, elle assez animée...
Il tombait sous le sens que Mme Léon s’était doutée que le marquis
serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de
Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la
présence de Mme de Fondège.
Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les
riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs,
étaient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les ténèbres,
autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité.
Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de
Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et
qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre
l’autre...
Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay
que Mme Léon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître
depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur...
Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce
qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons
de Mme de Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou
moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe...
Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle
mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie,
si le général, heureusement, ne l’eût interrompue.
--J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il...
Mme de Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un
devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on
s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact...
Le général avait grandement raison de se hâter de descendre...
Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de
Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et
commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi.
Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience.
Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la
mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme
fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, Mlle
Marguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce
détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des
plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce
qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions...
Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des
pompes funèbres...
Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur
son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le
bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un
enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand
il vous fera plaisir!...»
Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondège parut... Les amis
de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle,
s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de
confusion, et enfin le cortége se mit en marche.
Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit
sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement.
--Allons!... gémit Mme de Fondège, tout est consommé...
Mlle Marguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une
syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient.
Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner
sans contrainte à de poignantes émotions.
Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre.
Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de
subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme
qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie.
Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle
mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un
cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est
qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses
humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la
veille...
--Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il
n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de
la vie... Ainsi vous, chère enfant, tandis que vous trouveriez à
pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre
avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va
s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester.
--Je le sais, madame.
--Où irez-vous?
--Hélas!
Mme de Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une
larme furtive, puis brusquement:
--Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour
vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille
honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut.
Mlle Marguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale»
s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de
discerner sa pensée.
Ce silence parut inquiéter Mme de Fondège, qui reprit:
--Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la
vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable
démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante,
souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre.
Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure,
le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit
pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous...
Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave
l’opinion est une fille perdue...
A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendre qu’avant
tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n’usât de sa
liberté.
--Que faire, donc?... demanda la jeune fille.
--Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas?
--J’aime la vie...
--Alors, frappez à la porte d’une maison honorable.
--L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte.
Fait significatif, Mme de Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa
maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte,
elle crut qu’insister serait éveiller des défiances.
Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des
deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre:
--Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!...
Mlle Marguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer,
elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le
vieux juge de paix.
La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de
l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas
l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute.
Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle,
jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça:
--M. le juge de paix.
Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire,
mais son œil perspicace ne quitta pas Mme de Fondège.
Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à
Mlle Marguerite:
--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais
dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart
d’heure.
Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le
cabinet de feu M. de Chalusse:
--J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui,
beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais
avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée?
--Ah!... monsieur, beaucoup de choses.
Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui
détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient
depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie
mystérieuse de Mme Léon et sa conversation avec le marquis de
Valorsay, la lettre de Mme de Fondège et enfin cette insupportable
visite et tout ce qui s’y était dit.
Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume
dans les conjonctures qu’il estimait difficiles.
--Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait,
peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur
est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à
l’étranger?...
--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à
Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre,
et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond:
son silence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de
vie...
D’un geste, le juge de paix l’arrêta.
--Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre
gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle
n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre?
Mlle Marguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent.
--Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je
n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir
l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si
je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que
j’étais par le passé!...
Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête
qu’il entreprenait.
--Revenons à Mme de Fondège, dit-il, et résumons sa conversation.
Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par
affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher.
Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son
hospitalité ou que vous entriez au couvent.
--Elle me pousserait plutôt vers le couvent...
--Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent
aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils...
S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement,
indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par
vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?...
Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le
savent...
--Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!...
Le vieux juge se taisait.
Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague--signe d’orage, eût
dit son greffier--et si maître qu’il fût de l’expression de son visage,
on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur.
--Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est
que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans
le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés...
Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils
emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils
les ont, ou la logique n’est plus la logique.
Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la
réflexion, et plus lentement il reprit:
--En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune
fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu
d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un
magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je
viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l’oublier...
Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur
profonde.
--Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que
j’oublie!...
--Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond
de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves
pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler
d’irrécusables preuves de ce mystérieux détournement est difficile...
Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des
crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes
les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai
laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la
sauver...
Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de
Mlle Marguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de
coquins!...
--Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!...
--Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais
il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les
Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est
perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez
impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains
nettes sont ombrageux.
Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et
changeant brusquement de ton:
--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.
A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.
Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme:
--Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation.
D’abord, je garde Mme Léon près de moi... au titre qu’elle voudra,
peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées
de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En
second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent le général et sa
femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une
position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.
Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.
--Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!...
s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il
faut agir.
Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de Mlle
Marguerite.
Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix;
devait-elle les garder?
--Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes
accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter,
il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai,
monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si
plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai...
et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte.
Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses
ressources:
--Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la
générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six
mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de
huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an.
Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal
lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense,
désormais sans possesseur connu.
Le comte, qu’il fût ou non son père,--là n’était pas la question,--se
trouvait être en fait, son «tuteur officieux...» et elle, encore
qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure.
Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil,
lequel dit expressément:
«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son
pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de
subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit
aimablement... soit judiciairement.»
--Raison de plus, prononça Mlle Marguerite, pour renoncer à mes
parures.
Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil
ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait
déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme.
--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui
sait ce que pense Mme de Fondège de votre absence?...
Mais Mlle Marguerite avait une requête à présenter.
Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit
cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en
relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver.
Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher
ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle
lut:
Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse.
--Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle.
Et après avoir une fois encore remercié le juge de paix, dissimulant
sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances,
elle regagna sa chambre.
--Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondège.
--J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame.
--On vous tourmente, ma pauvre petite!
--Oh! indignement...
Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout
naturellement à ses conseils.
Mais Mlle Marguerite n’était pas si simple que de se laisser
convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et
discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mme de Fondège
qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité
qu’elle lui avait offertes...
Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait
payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à
garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette
chère Léon pour s’en séparer.
La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant,
elle avait craint que Mlle Marguerite ne soupçonnât ses honnêtes
manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle
se félicita de sa rare habileté.
Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les
quatre heures, le général reparut.
--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une
fille!...
Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit
sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse,
il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance
d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.
--Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!...
je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne.
Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge
de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses
diamants.
--Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!...
Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de
délicatesse!... trop, peut-être.
Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute,
ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il
descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle
Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de
l’hôtel...
Puis le moment du départ vint.
Mlle Marguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être
débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha
un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse,
qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans
doute pour toujours!...