XIX

--Ah! je la trouve mauvaise, à la fin!... grogna Chupin. Ça va cesser,

cette vie de Polichinelle, ou je vais chercher le commissaire!...

Ce qui l’exaspérait, outre qu’il était rendu et qu’il tombait de

sommeil, c’était l’idée que sa «pauvre bonne femme de mère» l’attendait,

mourant d’inquiétude... Car lui, le garnement dont l’existence avait été

jadis l’incohérence même, il était devenu rangé et régulier en ses

habitudes autant qu’un vieux rentier.

Quel parti prendre cependant?

Rentre, lui disait la raison, tu le retrouveras, ce Wilkie!... N’y

a-t-il pas cent à parier contre un qu’il demeure rue du Helder, 48.

Reste, soufflait la cupidité, puisque tu as déjà tant fait, achève... Ce

n’est pas une présomption que payera M. Fortunat, mais une certitude...

La passion de l’argent l’emporta...

Et tout en égrenant un interminable chapelet de jurons, il suivit la

«société,» et ne tarda pas à la voir entrer au restaurant Brébant, le

plus essentiellement Parisien de tous les cabarets qui restent ouverts

la nuit.

Il n’était pas loin de deux heures, le boulevard était silencieux et

désert, et cependant la façade du restaurant flamboyait de l’entresol au

troisième étage, et de toutes les fenêtres entr’ouvertes, s’échappaient

des lambeaux de refrains, des éclats de rire, des cliquetis de

fourchettes, et des chocs de verres...

--Huit douzaines d’Armoricaines au 6!... cria un garçon à l’écaillère

établie à l’entrée...

A cette commande, Chupin de son poing crispé menaça les étoiles.

--Voleur de sort!... murmura-t-il entre ses dents, gueux de guignon!...

C’est pour la... bouche de mes imbéciles, ces huîtres, puisqu’ils sont

huit en comptant les deux demoiselles à chignon jaune... Les voilà à

table pour jusqu’à six heures du matin... Et ils appellent cela

s’amuser... Et bon petit Chupin, pendant ce temps, restera à faire le

pied de grue sur le boulevard... Ah! ils vont me le payer!...

Ce qui eût dû le consoler un peu, c’est qu’il n’était pas seul à croquer

le marmot.

Devant le restaurant, une douzaine de fiacres stationnaient, dont les

cochers dormaient, en attendant que leur patron le hasard leur envoyât

quelqu’une de ces excellentes pratiques avinées, qui refusent de payer

la course plus de quinze sous, mais qui donnent un louis de pourboire.

Tous ces fiacres, d’ailleurs, appartenant à l’étrange catégorie des

«fiacres de nuit,» véhicules de rebut, délabrés et sinistres, traînés

par des chevaux expirants, qu’on dirait volés à l’équarisseur, et qui

gardent, des ivrognes et des joueurs qu’ils charrient chaque nuit, comme

une odeur de débauche et de mauvais lieu...

Mais Chupin se souciait bien, vraiment, de ces voitures, de leurs

maigres rosses et de leurs cochers.

A sa colère succédait la résignation du philosophe qui accepte de bonne

grâce ce qu’il ne peut empêcher. La nuit devenant fraîche, il avait

relevé le collet de sa redingote, et mélancoliquement il arpentait le

trottoir...

Il avait bien fait une centaine de tours, repassant les événements de la

journée, quand une idée jaillit de sa cervelle qui le cloua net sur

place.

Il revoyait l’attitude de M. Wilkie et du vicomte de Coralth pendant

toute la soirée, et quantité de circonstances qui séparément lui avaient

échappé, se représentant en un faisceau, de singuliers soupçons lui

venaient.

M. Wilkie, petit à petit, s’était grisé, M. de Coralth, au contraire, de

plus en plus était devenu froid et réservé.

M. de Coralth avait paru combattre toutes les idées de M. Wilkie, mais

il les avait, en définitive, acceptées toutes, de sorte que les

objections avaient produit l’effet d’autant de stimulants.

Que conclure de là, sinon que M. de Coralth avait quelque mystérieux

intérêt à troubler l’intelligence de M. Wilkie afin de s’en rendre

maître?

Cette conclusion fut celle de Chupin.

--Oh! oh!... murmura-t-il, ce beau gars travaillerait-il aussi dans les

successions?... Connaîtrait-il Mme Lia d’Argelès?... Saurait-il qu’il

y a quelque part un héritage à recueillir?... On me dirait qu’il veut

cuire son pain dans notre four que je ne serais pas bien surpris... Mais

c’est le père Fortunat qui ne rirait guère!... Ah! mais non!... il ne

rirait même pas du tout...

Planté sur ses jambes devant le restaurant, il réfléchissait, le nez en

l’air, quand une des fenêtres de l’entresol s’ouvrit bruyamment, et deux

hommes parurent dans le cadre de lumière, qui luttaient amicalement:

l’un s’efforçait de saisir quelque chose que l’autre tenait à la main et

ne voulait pas lâcher.

Un de ces deux hommes était M. Wilkie, Chupin le reconnut parfaitement.

--Allons bon! dit-il, voilà le commencement de la fin.

Juste comme il disait cela, le chapeau de M. Wilkie tomba sur le rebord

de la fenêtre, glissa sur la corniche et fut lancé sur le trottoir...

Machinalement, Chupin le ramassa, et il le tournait et le retournait

entre ses mains, lorsque M. Wilkie, se penchant à la fenêtre, cria d’une

voix avinée:

--Holà!... eh!... Qui est-ce qui a trouvé mon chapeau?... Récompense

honnête... un verre de champagne et un londrès, à qui me le rapportera,

cabinet Nº 6.

Chupin hésita...

Monter, c’était risquer de compromettre le succès de sa mission... D’un

autre côté, la curiosité l’émoustillait, et il n’eût pas été fâché de

voir de ses yeux comment s’amusaient ces jeunes messieurs... Puis,

c’était une occasion d’examiner de très-près ce joli vicomte qu’il

était positivement sûr d’avoir déjà rencontré sur son chemin sans

pouvoir se rappeler où ni comment.

Cependant, M. Wilkie, de sa fenêtre, l’avait aperçu.

--Arrivez donc, farceur!... lui cria-t-il, vous n’avez donc pas soif!

L’idée du vicomte décida Chupin. Il entra, gravit lentement le roide

escalier, et il arrivait au palier de l’entresol, quand un monsieur en

habit noir, bien rasé, assez gras, blond et très-pâle, lui barra le

passage et rudement lui demanda:

--Qu’est-ce que vous voulez?

--M’sieu, c’est un chapeau qui est tombé d’une fenêtre de chez vous, et

alors...

--C’est bien, donnez!... dit le monsieur en habit noir, habitué à voir

passer bien des choses par ses fenêtres.

Mais Chupin n’entendait pas de cette oreille, et il entamait une

explication quand un rideau près de lui se souleva, et M. Wilkie parut,

criant:

--Philippe!... hé!... Philippe!... qu’on me serve l’homme qui a ramassé

mon chapeau!

--Ah! fit Chupin, vous voyez bien, m’sieu, qu’on me demande...

--C’est exact, prononça Philippe, allez...

Et, soulevant la portière du corridor, il poussa Chupin dans le cabinet

Nº 6.

C’était une petite pièce carrée, basse de plafond, où régnait une

température de fournaise, où la lumière du gaz éclatait crue, terrible,

aveuglante...

Le souper touchait à sa fin, mais on n’avait pas encore desservi, et

les assiettes toutes pleines de mets déchiquetés, gâtés, gâchés,

trahissaient la satiété...

Du reste, à l’exception de M. Wilkie, tous les convives étaient plus

froids que marbre et paraissaient s’ennuyer prodigieusement... Dans un

coin, la tête appuyée contre le piano, une des demoiselles à cheveux

jaunes dormait.

Assis près de la fenêtre, plus flegmatique encore que les autres, M. le

vicomte de Coralth fumait les coudes sur la table.

--Voici donc mon chapeau!... exclama M. Wilkie, dès que parut Chupin...

Reste à payer la récompense promise.

Et aussitôt il se pendit à la sonnette, en criant à pleins poumons:

--Henri!... sommelier... un verre blanc et du champagne de la veuve!...

Plusieurs bouteilles étaient encore presque pleines, on le lui fit

remarquer, mais il haussa les épaules.

--Vous me prenez sans doute pour un autre!... déclara-t-il. On ne boit

pas du vin éventé, quand on a en perspective un héritage comme celui qui

va me tomber du ciel...

--Wilkie!... interrompit vivement M. de Coralth. Wilkie!...

Mais il était trop tard, Chupin avait entendu et compris.

Ses hypothèses devenaient certitude. M. Wilkie savait ses droits à une

succession, donc M. Fortunat avait été prévenu par le vicomte; donc M.

Fortunat en serait pour ses frais.

--Pas de chance, le patron, pensa-t-il... Quel coup, après l’affaire de

Valorsay!... Il est capable d’en avoir la jaunisse!...

Pour un garçon de son âge, Chupin était remarquablement maître de ses

impressions, mais la révélation avait été si soudaine, qu’il n’avait pu

dissimuler un tressaillement, et que même il pâlit un peu.

Cela, M. de Coralth le vit, et bien qu’il fût fort éloigné de se

supposer deviné, sa colère qu’il avait contenue éclata.

Il se leva brusquement, prit une bouteille, et remplissant un verre au

hasard:

--Allons, avale-moi ça, dit-il à Chupin, dépêche-toi, et défile!...

Très-positivement, depuis sa conversion, Victor Chupin était devenu

ombrageux et délicat...

Chez lui, cependant, susceptibilités ni répugnances n’allaient jusqu’à

ce point de le mettre hors de lui, pour cela seulement qu’on lui disait:

Toi, ou qu’on lui offrait de trinquer avec le premier verre venu...

Mais M. de Coralth lui inspirait une de ces aversions qui ne

s’expliquent ni ne se raisonnent, et qui saisissent pour éclater la

première occasion.

--Hé! dis donc, toi, fit-il brutalement, est-ce que nous avons bu du

Champagne ensemble, que tu me tutoies comme cela?

Ce n’était, à bien prendre, qu’une boutade grossière; néanmoins, le

vicomte parut piqué jusqu’au vif.

--Vous entendez, Wilkie, prononça-t-il. Que ceci vous apprenne que le

beau temps de lord Seymour, votre compatriote, est passé! Elle est

éteinte la race aimable des gens du peuple qui rendaient

respectueusement les coups de poing dont les honoraient les

gentilshommes après boire... Voilà où conduit, mon cher, la déplorable

manie que vous avez de vous encanailler et de payer du vin à tous les

voyous qui passent...

Les cheveux plats de Chupin se hérissaient de colère.

--De quoi!... de quoi!... exclama-t-il. Je vais t’apprendre ce que c’est

qu’un voyou, méchant crevé!...

Son geste, son attitude, ses yeux, avaient une telle expression de défi

et de menace, que deux des convives effrayés se levèrent et lui prirent

les bras.

--Allons, retirez-vous, disaient-ils.

Mais lui, se débattant:

--Me retirer!... répondit-il... jamais de la vie!... On m’appelle voyou,

et je mettrais ça tranquillement dans ma poche avec mon mouchoir par

dessus!... Vous ne le voudriez pas! D’abord je demande des excuses...

C’était exiger un peu trop du vicomte de Coralth.

--Laissez donc ce mauvais drôle, prononça-t-il avec son flegme affecté,

et sonnez les garçons, qui le flanqueront à la porte.

Point n’était besoin de cette insulte nouvelle pour jeter décidément

Chupin hors de ses gonds.

--A la porte!... s’écria-t-il. Oh! là, là!... Où est-il, celui qui m’y

mettra?... Qu’il vienne!... A qui le caleçon?...

D’un brusque mouvement, il s’était dégagé, et il s’était campé à la

façon des professeurs de savate, le buste en arrière, tout le poids du

corps portant sur le jarret gauche, les bras repliés à hauteur de sa

poitrine, pour l’attaque et la parade.

--Voyons... voyons, insistèrent les jeunes gens, sortez...

--Oui, je veux bien, mais que votre ami sorte aussi... Est-il un

homme?... Alors, qu’il vienne, on s’expliquera dans la rue...

Et s’apercevant qu’on cherchait à le saisir de nouveau:

--Bas les pattes!... grogna-t-il, ou je cogne... Ah!... c’est comme

ça... Il ne fallait pas m’inviter... Ce n’est pas ma partie de donner de

l’agrément aux sociétés qui ont trop dîné... Tiens!... pourquoi donc

vous laisserai-je vous ficher de moi?... Je n’ai pas de rentes et vous

en avez, je travaille et vous nocez, c’est vrai... Mais ce ne sont pas

des raisons... Et puis, laissez faire... Les gueux du matin sont

quelquefois les riches du soir... A chacun son tour, n’est-ce pas?...

J’ai l’idée que j’aurai de l’argent quand vous aurez mangé le vôtre...

Alors on rira... et comme je suis bon garçon, je vous jetterai mes

cigares à moitié...

M. Wilkie paraissait ravi... En lui, il y avait quelque parcelle de ce

grain de folie qui inspire les excentricités anglaises.

Il s’était hissé sur le piano, s’y était assis, les pieds sur le

clavier, et de là, comme du haut d’un tribunal, il écoutait, jugeait et

applaudissait, prenant tour à tour parti pour Chupin ou pour le vicomte,

et criant alternativement:

--Bravo, le gamin!... ou: touché, Coralth!...

Cela devait achever le vicomte.

--Je vois bien, prononça-t-il, que sans les sergents de ville nous n’en

finirons pas.

--Les sergents?... hurla Chupin. Ah! ça ne serait pas à faire,

méchant...

Il s’arrêta court, la voix expirant dans son gosier, et il demeura

béant, interdit, le geste interrompu, la pupille dilatée par la

surprise...

Un jeu de physionomie de M. de Coralth avait été pour lui un trait de

lumière.

Et il venait de se rappeler soudainement, et alors qu’il ne cherchait

plus, où, quand et en quelles circonstances il avait connu le vicomte.

Il se souvenait maintenant du nom qu’il portait, lorsqu’il l’avait

rencontré.

--Oh! bégaya-t-il sur trois tons différents, oh! oh!

Mais cette découverte eut pour effet sinon de calmer sa colère, au moins

de lui rendre comme par magie son sang-froid.

Et c’est avec l’affreux accent gouailleur des purs faubouriens qu’il

reprit, s’adressant à M. de Coralth:

--Faut pas vous fâcher, bourgeois, tout ce que j’ai dit, c’était

histoire de rire... Je fais ma tête, comme ça, mais je sais bien

qu’entre un pauvre diable comme moi et un vicomte comme vous, il y a

plus d’une marche d’escalier... Je n’ai pas le sou, voyez-vous, et c’est

ce qui m’enrage... Je ne suis pas trop mal de ma personne, heureusement,

et j’espère toujours que la fille de quelque banquier tombera amoureuse

de moi et m’épousera... C’est ça qui serait de la chance!... Pour lors,

il ne me resterait plus qu’à essayer de me faire passer pour l’enfant

perdu de quelque grand personnage, d’un duc, par exemple... et si le

vrai fils existait, s’il me gênait, dame!... je l’assassinerais un peu

pour prendre sa place...

Ni M. Wilkie ni ses amis ne comprenaient un mot à ce bavardage de

Chupin, et les deux demoiselles à cheveux jaunes fixaient sur lui leurs

gros yeux stupides.

Il était clair cependant que chacune de ces paroles avait une

signification pour M. de Coralth, et même une signification terrible.

Exercé depuis longtemps à commander à sa physionomie, il restait

impassible en apparence et même souriant, mais un observateur eût lu

l’angoisse dans ses yeux, et il blêmissait visiblement...

A la fin, n’y tenant plus, il prit dans son portefeuille un billet de

cent francs, le roula entre ses mains, et le lança à Chupin en disant:

--C’est fort joli, mon garçon, tout ce que tu nous contes là, mais en

voici assez, paye-toi et laisse-nous...

Malheureusement la boule de papier atteignit Chupin en plein visage...

Il poussa un cri rauque, et à la façon dont il saisit et brandit une

bouteille, on put croire que M. de Coralth allait avoir la tête brisée.

Non, cependant... Grâce à un effort héroïque de volonté, Chupin maîtrisa

ce mouvement de rage folle, et il reposa la bouteille en disant aux deux

demoiselles qui s’étaient mises à pousser des cris de paon:

--Taisez-vous donc, vous autres, ne voyez-vous pas que je plaisante!...

Mais les convives et M. Wilkie lui-même, avaient trouvé la plaisanterie

un peu forte et même dangereuse.

Ils se levaient très-décidés, cela se voyait, à jeter Chupin dehors, il

les arrêta du geste.

--Ne vous dérangez pas, fit-il, ce n’est pas la peine, je file...

Laissez-moi seulement chercher le billet de banque que monsieur, là-bas,

m’a jeté...

--C’est trop juste, approuva M. Wilkie, cherchez...

Il se baissa, non sans peine, et le trouva presque sous le piano.

--Maintenant, dit-il encore, je voudrais bien un cigare.

On lui tendit une assiette où il y en avait une vingtaine, et gravement

il en choisit un, dont il coupa le bout avec un couteau avant de le

mettre à la bouche.

Les autres, d’un air ébahi, le regardaient faire, ne comprenant rien à

ce calme ironique succédant à une violence si grande...

Alors, lui, Victor Chupin, qui n’avait plus, ce me semble, qu’un but,

devenir riche, lui qui aimait l’argent d’une passion sans égale, qui

avait étouffé en son âme toutes les autres passions, lui qui pour cinq

francs travaillait quelquefois deux jours, lui qui ne dédaignait pas de

réclamer cinq sous quand il allait chercher une voiture à une remise...

Lui, Chupin, il tortilla le billet de banque, l’enflamma au gaz, et s’en

servit comme du premier chiffon venu pour allumer son cigare.

--Ah!... il est toqué!... murmurèrent les deux dames à cheveux jaunes,

d’un air navré.

Mais M. Wilkie fut enthousiasmé.

--Très-chic!... déclara-t-il. Épatant de chic!...

Chupin ne daigna seulement pas tourner la tête.

Il entr’ouvrit la porte, et, debout sur le seuil, il salua le vicomte de

Coralth d’un geste ironique:

--Jusqu’au revoir, M. Paul, prononça-t-il... Et bien le bonjour à Mme

Paul de ma part...

Moins stupéfaits, les convives eussent remarqué le prodigieux effet de

ce nom sur leur brillant ami...

Il devint livide et vacilla sur sa chaise... Puis tout à coup, il se

dressa, comme s’il eût voulu s’élancer après celui qui venait de

l’écraser de ce nom de Paul...

Tentative inutile!... Chupin était déjà sur le boulevard.

Le jour commençait à venir, la silhouette des toitures se découpait en

noir sur le fond livide du ciel, et les trottoirs, à perte de vue,

s’étalaient, blanchâtres comme après une tombée de neige.

Paris bâillait, pour ainsi dire, avant de s’éveiller, les mitrons

causaient sur la porte des boulangers, et les garçons des marchands de

vin, en bras de chemise, et les yeux bouffis de sommeil, enlevaient

lentement les volets des boutiques.

Dans le lointain, pareille à un nuage, montait la poussière des

boulevards, soulevée par les balayeurs; des chiffonniers, comme des

ombres en peine, erraient, piquant leur butin parmi les immondices...

les bruyantes voitures des laitiers passaient au galop, et les ouvriers

matineux se rendaient à leur chantier, tenant à la main un gros morceau

de pain où ils mordaient à même...

Glaciale était la bise qui se lève avec l’aube, mais Chupin avait si peu

froid qu’il alla s’asseoir, de l’autre côté de la chaussée, sur un banc

d’où il pouvait, sans être vu, surveiller l’entrée du restaurant.

Il venait d’être secoué par une de ces émotions qui bouleversent l’être

jusqu’en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux

circonstances extérieures quelles qu’elles soient.

Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin

avait reconnu l’homme qu’il haïssait le plus au monde, ou plutôt le seul

qu’il hait; car il n’avait point l’âme méchante.

Impressionnable à l’excès, comme un véritable enfant des faubourgs qu’il

était, il avait l’étrange mobilité de sensations du Parisien... si la

moindre des choses allumait sa colère, il suffisait d’un rien pour

l’éteindre, et il était incapable de rancunes durables... Mais ce beau

vicomte!...

--Dieu!... que je lui en veux, à ce gars-là, répétait-il, les dents

serrées de rage; Dieu que je le haïs...

C’est qu’une fois en sa vie, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat,

Chupin s’était rendu coupable d’une lâche et abominable action, qui

avait failli coûter la vie à un homme.

Et le crime, s’il eût réussi, eût profité à ce jeune homme qui,

maintenant, cachait les turpitudes de son passé sous le nom sonore de

Coralth.

Comment, après cela, Chupin ne l’avait-il pas remis du premier coup

d’œil?...

C’est que Chupin avait travaillé pour ce vicomte de fantaisie, sans pour

ainsi dire le connaître, conseillé et poussé par des misérables qui

exploitaient ses vices précoces... C’est à peine si, en ce temps-là, il

l’avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parlé...

Plus tard, seulement,--trop tard--il avait appris de quelle ignoble

intrigue il avait été l’instrument...

Et revenu à des sentiments honnêtes, sincèrement repentant, il

abhorrait Coralth, cause du crime...

Et ce n’est pas tout:

Coralth, dans ce cabinet particulier, s’était dressé devant lui,

effrayant et implacable, comme le remords...

Il avait éveillé dans les profondeurs de sa conscience une voix

menaçante qui lui avait crié:

--Que fais-tu en ce moment?... Te voici encore espionnant pour le compte

d’un homme dont tu te défies et dont tu ignores les véritables

desseins... C’est ainsi que tu as commencé autrefois... As-tu oublié

jusqu’où cela t’a conduit? N’est-ce donc pas assez du sang qu’une fois

déjà tu as eu sur les mains!... C’est folie que de prétendre rester

honnête en faisant le métier des coquins!

C’est cette voix qui avait donné à Chupin le courage d’allumer un cigare

à la flamme d’un billet de cent francs.

Et cette voix le torturait encore, pendant que sur son banc il essayait

de se résumer la situation.

Eu somme, où en était-il?

Avec un rare bonheur, il avait retrouvé le fils que dissimulait à tous

et dont se cachait Mme Lia d’Argelès... Mais ce garçon, contre toute

prévision, savait déjà qu’un héritage venait de lui échoir...

Ce que s’était proposé de faire M. Fortunat, M. de Coralth, aussi bien

renseigné que lui, l’avait très-probablement déjà fait.

Dès lors, c’était une partie perdue, s’obstiner devenait inutile.

C’était bien cela, et tout eût été dit, s’il ne fût advenu que Chupin

connaissait l’inavouable passé du vicomte de Coralth.

Cette circonstance changeait tout, car elle lui permettait de peser sur

les événements d’une façon décisive.

Armé du secret qu’il possédait, il pouvait, en intervenant à propos,

donner la victoire à M. Fortunat et forcer M. de Coralth à capituler.

Oui, il le pouvait d’autant mieux que Coralth, il en était sûr, ne

l’avait pas reconnu, et ignorait peut-être jusqu’à son existence. Il

s’était laissé emporter par un mouvement de colère qu’il regrettait, il

s’était attribué ironiquement l’histoire de son ennemi, mais cela ne

tirait pas à conséquence.

Donc, rien ne l’arrêtait; et il se trouvait qu’en prêtant son concours à

M. Fortunat, il ferait d’une pierre deux coups.

Il se vengerait de Coralth, et il assurerait au dénicheur d’héritages,

son patron, un bénéfice dont certainement il lui reviendrait quelque

chose.

Et cependant, non! L’idée de tirer de cette affaire un profit quelconque

lui inspira un invincible sentiment de dégoût, sublime victoire de

l’honneur dans une âme si naturellement cupide.

Il lui parut que l’argent provenant d’une pareille entreprise lui

salirait les doigts; car il devait y avoir quelque vilenie sous ces

manœuvres, quelque grosse perfidie, il n’en doutait plus maintenant

que Coralth s’y trouvait mêlé.

--Je servirai le patron pour rien, décida-t-il... Quand on est vengé on

est payé!

Chupin décidait cela, parce qu’il ne concevait pas de parti meilleur.

Maître des événements, il eût agi tout autrement.

Il eût purement et simplement supprimé cet héritage dont il ne trouvait

pas que M. Wilkie fût digne...

--Le diable sait ce qu’il en fera, pensait-il... Bien sûr il le mangera

comme mon père a mangé la fortune qu’on lui avait donnée... Il n’y a que

les gredins pour avoir de la chance!...

L’effort de sa méditation ne l’empêchait pas de surveiller fort

attentivement l’entrée de la maison Brébant, car il était de la plus

haute importance que M. Wilkie ne lui échappât pas...

Il faisait grand jour et le restaurant se vidait...

Paris s’éveillant et se levant, les aimables viveurs, qui avaient passé

ce qu’on est convenu d’appeler une joyeuse nuit, se décidaient à

regagner leur logis pour se coucher et dormir...

Cela distrayait Chupin de les examiner à leur sortie.

Il y en avait qui titubaient, ou qui, abêtis par la boisson, s’en

allaient la tête basse, en rognonnant des phrases incohérentes...

D’autres, tout aussi ivres, mais plus nerveux, très-animés encore,

chantaient en se retirant, discutaient à pleine voix ou interpellaient

les balayeurs... Les plus sobres, honteux d’être surpris par le jour, et

rougissant d’eux-mêmes, se sauvaient à toutes jambes, rasant les

maisons... Il y en eut un que les garçons durent porter jusqu’à une

voiture, il ne tenait plus debout...

Il n’y avait plus alors que cinq ou six voitures de nuit devant la

porte, et les cochers se démenaient et criaient, faisant de leur mieux

pour racoler quelque pratique avant de regagner leur remise...

--Un bon quatre places!... hurlaient-ils. Un bon quatre places, Monsieur

et Madame!

Il fallait vraiment qu’il ne restât pas grand monde, que la caisse fût

faite et que les fourneaux fussent éteints, car Chupin vit sortir et

passer devant lui le Monsieur en habit noir qui lui avait barré le

passage, et que M. Wilkie avait appelé Philippe.

Il marchait d’un bon pas, bien enveloppé dans son paletot, et malgré

cela il frissonnait, blême et triste comme un homme condamné à dormir le

jour et à rester debout la nuit, véritable martyr du plaisir des autres,

qui pourrait dire ce qu’il y a de bêtise et de folie au fond des

bouteilles, et qui sait au juste ce qu’il y a de bâillements sous le

verbe «s’amuser.»

--Ah çà! pensait Chupin inquiet, M. Wilkie et ses amis auraient-ils

filé?...

Mais précisément ils parurent, et, durant un moment, ils causèrent en

cercle sur le trottoir.

L’éclat du jour faisait clignoter leurs yeux rougis, leurs lèvres

pendaient, et le froid marbrait de taches bleues leurs joues

blafardes... Quant aux demoiselles à cheveux jaunes, toutes les

peintures de leur visage s’étant quelque peu confondues et mêlées, elles

apparaissaient telles qu’elles étaient véritablement, hideuses.

Elles montèrent dans le seul fiacre qui restait, le plus délabré de

tous, dont le cocher eut bien du mal à mettre sa misérable rosse en

mouvement, et les hommes s’éloignèrent à pied.

--Allons, se dit Chupin, en route!...

Bien des gens eussent été contrariés et même humiliés d’avoir à longer

les boulevards, à cette heure matinale, dans une tenue dont l’élégance

débraillée trahissait une nuit passée au cabaret.

M. Wilkie, au contraire, et ses amis,--à l’exception du vicomte de

Coralth, visiblement gêné,--devaient être fiers et enchantés

d’eux-mêmes. Cela se devinait, rien qu’à la façon dont ils accueillaient

les regards des passants.

Ils s’estimaient «pleins de chic,» ils produisaient un effet quelconque,

ils «épataient le monde...» Que souhaiter de plus?...

Ce qui est positif, c’est qu’ils agaçaient terriblement Chupin, lequel

les suivait, mais de l’autre côté de la chaussée et à une assez grande

distance, car maintenant qu’il s’était montré, il avait à craindre

d’être reconnu.

--Méchants crevés, grommelait-il, on les saignerait à blanc qu’on ne

tirerait pas d’eux six une chopine de sang d’homme!... S’ils étaient

saoûls, seulement!... Mais plus souvent!... ça leur aurait abîmé

l’estomac de boire!... Ah! s’ils savaient ce qu’ils me font mal!...

Du moins, n’eut-il pas très-longtemps à s’impatienter.

A la rue Drouot, deux de ces messieurs quittèrent le groupe et deux

autres s’en allèrent par la rue Le Pelletier.

M. Wilkie et le vicomte de Coralth restaient seuls à suivre le

boulevard. Ils se prirent le bras, et c’est avec une certaine animation

qu’ils s’entretinrent jusqu’à la rue du Helder, où finalement ils se

séparèrent après force poignées de main.

Que s’étaient-ils dit en se quittant, quelles conventions avaient-ils

arrêtées?... Chupin eût de bon cœur sorti cent sous de sa poche pour

le savoir.

Il eût donné bien davantage à qui lui eût enseigné un moyen de se

dédoubler; le moyen de «filer» le vicomte de Coralth, qui se dirigeait

vers la Madeleine, sans cesser pour cela d’épier et d’accompagner

l’autre.

Mais nous ne sommes plus au temps des miracles. L’employé de M. Isidore

Fortunat soupira et, s’attachant aux pas de Wilkie, il ne tarda pas à le

voir entrer au Nº 48 de la rue du Helder.

Le concierge, qui était devant la porte, fort occupé à nettoyer les

cuivres de la sonnette, le salua. Il n’y avait pas à en douter, c’était

bien chez lui que rentrait M. Wilkie.

--Enfin!... grommela Chupin, le voilà garé des voitures... Je savais

bien qu’il logeait dans cette maison!... Je l’avais deviné rien qu’à la

façon dont Mme Lia d’Argelès regardait les fenêtres hier soir...

Pauvre femme!... Ah!... son fils est un joli cadet!...

Cette pensée de pitié devait être l’occasion d’un retour sur soi.

--Gueux de sort!... s’écria-t-il, en s’administrant sur le front un

maître coup de poing, j’oubliais ma bonne femme de mère!

Et, comme toute la besogne était terminée, qu’il n’y avait plus rien à

apprendre, il partit au galop, coupant au plus court pour gagner le

faubourg Saint-Denis.

--Pauvre m’man, se disait-il, tout en jouant prodigieusement des jambes,

sûr elle n’aura pas été à la noce cette nuit... Canaille d’enfant!... je

lui aurai fait pleurer toutes les larmes de son corps.

Il disait vrai. La malheureuse mère avait passé la nuit dans des transes

mortelles, comptant les heures, tressaillant à chaque claquement de la

porte, annonçant la rentrée d’un locataire...

Et à mesure que marchaient les aiguilles de la pendule, son cœur se

serrait, et ses conjectures devenaient sinistres...

Pour que son fils l’abandonnât ainsi à ses inquiétudes, il fallait,

pensait-elle, qu’il eût été victime d’un accident, ou qu’il eût retrouvé

quelqu’un de ses détestables amis d’autrefois, de ceux qui l’avaient

poussé jusqu’à l’abîme...

Peut-être était-ce son père qu’il avait rencontré, Polyte Chupin, cet

homme qu’elle aimait toujours, l’infortunée, parce que, malgré tout,

c’était son homme... mais qu’elle jugeait et qu’elle savait capable de

tout...

Et de tous ces malheurs, c’était encore un accident, même mortel,

qu’elle redoutait le moins...

L’honneur, dans l’âme héroïque de cette femme du peuple, parlait plus

haut encore que l’instinct impérieux de la maternité, et elle eût mieux

aimé retrouver son fils sur les dalles de la Morgue que sur les bancs de

la Cour d’assises...

Ses pauvres yeux n’avaient plus de larmes, lorsqu’enfin elle reconnut

tout au bout du corridor le pas familier de son Victor.

Précipitamment elle ouvrit la porte, et dès qu’elle le sentit près

d’elle, car elle ne pouvait le voir:

--Où as-tu passé la nuit? demanda-t-elle... D’où viens-tu!... Que

t’est-il arrivé?...

Pour toute réponse, il lui sauta au cou, suivant en cela l’impulsion de

son cœur, et aussi le conseil de son expérience, qui lui disait que

c’était là, certainement, la meilleure raison qu’il pût donner.

Cela ne l’empêcha pas d’essayer ensuite de se justifier, et il y

parvint, se gardant toutefois de confesser la vérité, redoutant le blâme

de sa mère, sachant bien qu’elle serait moins accommodante que sa propre

conscience.

--Je te crois, mon fils, prononça gravement la digne femme, tu ne

voudrais pas me tromper, n’est-ce pas?...

Et cette malheureuse qui avait été la compagne d’un ivrogne, ajouta:

--Ce qui m’a rassurée, quand tu m’as embrassée, ce qui est sûr, c’est

que tu n’as pas bu...

Chupin ne souffla mot: cette confiance le gênait extraordinairement.

--Que je sois pendu, pensa-t-il, si jamais je fais quelque chose que je

ne puisse pas lui avouer, à cette pauvre bonne femme!...

Mais il n’avait pas le temps de s’abandonner à son attendrissement.

Il était trop engagé, pensait-il, pour reculer, et il importait qu’il

rendît compte, le plus tôt possible, de ses démarches... Puis, sa haine

contre le vicomte de Coralth l’aiguillonnait...

Il se dépêcha donc de manger un morceau, car il était exténué de besoin,

et il ressortit, en promettant bien de rentrer dîner.

S’il se hâtait tant, c’est que c’était dimanche, c’est que M. Fortunat

passait presque tous ses dimanches à la campagne, et qu’il craignait de

ne pas le rencontrer.

Et tout en courant vers la place de la Bourse, il arrangeait dans sa

tête l’histoire qu’il raconterait, pénétré de cette maxime populaire que

«toute vérité n’est pas toujours bonne à dire.»

Devait-il rapporter la scène du restaurant, nommer Coralth, dire qu’il

n’y avait plus rien à apprendre à M. Wilkie?... Après mûres réflexions,

il décida que non; cela pouvait décider M. Fortunat à renoncer à

l’affaire. Mieux valait le laisser courir à une déconvenue, lui tout

révéler ensuite, et profiter de sa colère pour en faire un instrument de

vengeance...

Ce dimanche-là, justement, M. Fortunat avait arrêté qu’il n’irait pas à

la campagne.

Il avait dormi la grasse matinée, et il était encore en robe de chambre

lorsque Chupin parut... Il eut un cri de joie à sa vue, devinant bien

que s’il lui arrivait sitôt, c’est qu’il apportait d’heureuses

nouvelles.

--Vous avez réussi?... lui cria-t-il.

--Oui, m’sieu.

--Vous avez déniché le fils de la d’Argelès?

--Je le tiens!...

--Ah!... je disais bien que vous êtes un garçon d’esprit... Vite,

contez-moi tout cela... C’est-à-dire, non, faisons mieux, attendez!...

Il sonna, et Mme Dodelin, sa gouvernante, étant accourue:

--Ajoutez un couvert, commanda-t-il, M. Chupin déjeune avec moi... et

servez... Cela vous convient, n’est-ce pas, Victor? Il est dix heures,

j’ai faim... nous causerons mieux en buvant une bouteille de vin blanc.

C’était une faveur immense et qui donna à Chupin l’exacte mesure du

service qu’il avait rendu. Il n’en fut pas enorgueilli, cependant, mais

il regretta d’avoir mangé avant de venir.

Cette faveur, M. Fortunat ne la regretta pas, une fois à table, et même

il oubliait son appétit, en écoutant le récit de son employé.

--Très-bien!... interrompait-il à tout moment... parfait!... On n’est

pas plus adroit!... Je n’aurais pas mieux fait!... Vous serez content de

moi, Victor, si l’affaire réussit!...

Et sa satisfaction débordant en un monologue présomptueux:

--Et pourquoi ne réussirait-elle pas?... poursuivait-il. En fut-il

jamais une si simple et si belle!... Je puis tout exiger: cent, deux

cent, trois cent mille francs... Ah! le comte de Chalusse a bien fait de

mourir... Du coup, je pardonne à Valorsay... Qu’il garde mes quarante

mille francs, je les lui donne... Qu’il épouse Mlle Marguerite, je

lui souhaite beaucoup d’enfants... Et que la dame d’Argelès soit bénie!

Il voyait si bien sa fortune faite que, dès midi, n’y tenant plus, il

monta en fiacre avec Chupin pour se rendre chez M. Wilkie, déclarant

qu’au besoin il saurait bien l’éveiller.

Arrivé rue du Helder, il recommanda une fois encore à son employé de

l’attendre dans la voiture, et pénétrant dans la maison, il demanda:

--M. Wilkie?...

--Au second, répondit le concierge, la porte à droite.

Le chasseur d’héritages monta lentement.

Il sentait l’absolue nécessité de se remettre, de reprendre son

inébranlable aplomb, et c’est seulement quand il se fut composé une

figure de circonstance qu’il sonna.

Un petit domestique, souffre-douleur de M. Wilkie, et qui se vengeait en

le volant outrageusement, vint ouvrir et commença par déclarer que son

maître était absent...

Mais M. Fortunat s’entendait à forcer les consignes. Il manœuvra si

bien que le jeune garçon embarrassé finit par le faire entrer dans un

petit salon, en lui disant:

--Alors, asseyez-vous, je vais prévenir Monsieur.

--Allez, dit le dénicheur d’héritages.

Seulement, au lieu de s’asseoir, il se mit à examiner la pièce où il se

trouvait, et aussi, par une porte entrebâillée, une pièce voisine. Il

avait cette opinion qu’un logis reflète le caractère de qui l’habite,

aussi sûrement qu’une coquille indique la forme de l’animal qui y vit.

M. Wilkie était confortablement logé, mais son appartement était orné

avec une profusion prétentieuse et d’un goût plus que douteux.

Il s’y voyait peu de livres, mais en revanche des cravaches, des fouets

de toutes formes, des éperons, des fusils, des carniers et des

cartouchières, enfin quantité de ces ustensiles ridicules dont un

sportsman ne saurait se passer.

Aux murs, point de tableaux. Des portraits de chevaux célèbres

trahissaient immédiatement le gentleman propriétaire pour sa part d’un

huitième de rosse qualifiée cheval de courses.

Ayant vu, M. Fortunat sourit.

--Mon gaillard, pensa-t-il, est un de ces petits messieurs qui veulent

se moucher plus haut que le nez... Entre mes mains, il ne pèsera pas une

once...

Il s’arrêta; le petit domestique rentrait, qui lui dit:

--Monsieur est dans la salle à manger, si monsieur veut passer...

Le guetteur de successions passa et se trouva en face de M. Wilkie,

lequel déjeunait d’une tasse de chocolat.

Non-seulement il était levé, mais encore il était habillé de pied en cap

pour sortir, et si mirifiquement, qu’on l’eût pris pour un homme

d’écurie de bonne maison.

Une couple d’heures de sommeil l’ayant tout à fait remis, il avait

repris l’arrogance qui était le trait distinctif de son caractère, et le

signe de sa prospérité.

Voyant entrer un visiteur inconnu, il cligna de l’œil pour le toiser,

et tout au plus poliment:

--Que désirez-vous? demanda-t-il.

--Monsieur, je viens pour une affaire...

--Eh bien, le moment est mal choisi... On m’attend à Vincennes, pour les

courses; j’ai un cheval engagé... Ainsi, vous comprenez...

Intérieurement, M. Fortunat s’amusait de l’outrecuidance de M. Wilkie.

--Mon gaillard, songeait-il, sera moins pressé quand il saura ce dont il

retourne.

Et tout haut il reprit:

--La chose, monsieur, peut se dire en quatre mots...

--Alors, allez-y!...

Le dénicheur d’héritiers commença par fermer une porte laissée ouverte à

dessein par le domestique, puis revenant tout près de M. Wilkie, et de

l’air le plus mystérieux:

--Que donneriez-vous bien, commença-t-il, à l’homme habile qui tout à

coup vous mettrait en possession d’une fortune immense, d’un million, de

deux millions, peut-être?...

Il avait préparé son effet, il le croyait sûr, il s’attendait à voir M.

Wilkie tomber à ses genoux.

Et pas du tout; l’aimable gentleman ne sourcilla pas, et c’est du plus

beau calme et la bouche à demi-pleine, qu’il dit:

--Je sais le reste!... Vous venez, n’est-ce pas, cher monsieur, pour me

vendre le secret d’une succession vacante en ce moment et qui

m’appartient?... Eh bien! vous arrivez mauvais deuxième.

Le plafond s’effondrant sur M. Fortunat, ne l’eût pas mis en si piteux

état... Il demeura béant, stupide, écrasé, et ses yeux eurent une telle

expression d’ahurissement, que l’autre éclata de rire.

Pourtant il essaya de se débattre, mais en homme qui se noie, qui a bu

plus d’une gorgée et qui coule...

--Laissez-moi vous expliquer, balbutia-t-il, permettez-moi...

--Oh!... inutile!... Je sais mes droits. J’ai traité, cher monsieur, ma

parole est engagée et demain ou après-demain je signerai mes

conventions...

--Avec qui?...

--Ah! permettez, c’est de la vie privée cela!...

Il avait achevé son chocolat, il se versa un verre d’eau glacée, le but,

s’essuya les lèvres et se levant de table:

--Vous m’excuserez, cher monsieur, poursuivit-il, si je ne vous

reconduis pas... Je vous l’ai dit, on m’attend à Vincennes, j’ai mille

louis sur «Pompier de Nanterre,» mon cheval, et mes amis ont dix fois

autant... Qui sait ce qui arriverait si je n’étais pas là au départ...

Et aussitôt, sans plus faire attention à M. Fortunat que s’il n’eût pas

existé:

--Toby! s’écria-t-il, drôle! maraud! où es-tu?... Ma voiture est-elle en

bas?... Allons, ma canne bien vite, mes gants, ma jumelle de courses!...

Descends du champagne dans le coffre... N’oublie pas des allumettes!...

Cours mettre ta livrée neuve... Dépêche-toi donc, animal, j’arriverai

trop tard!...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 68 / 138 题