XVIII

C’était, en effet, Mme Lia d’Argelès...

Elle portait une de ces toilettes «épatantes de chic» qui sont le délire

du moment, et qui ont cet avantage unique de donner à toutes les femmes

qui les adoptent une désinvolture pareille, suspecte et grossièrement

provoquante.

Entre une mère de famille et une drôlesse, le plus expert boulevardier

ne distingue plus sûrement.

Un ancien tailleur de Rotterdam, nommé Van-Klopen, s’attribue, non sans

raisons, l’honneur de ce progrès.

Comment ce personnage qui s’intitule «couturier des reines,» a-t-il pu

devenir l’arbitre des élégances parisiennes?... C’est à faire douter du

bon sens des femmes qui se ruinent chez lui.

Ce qui est sûr, c’est qu’il règne sur le chiffon. Il a décrété les jupes

multicolores, courtes et superposées, les échancrures et les

découpures, les ruches qui déforment la taille, les choux qui font une

bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obéi. Si bien que de

loin toutes les femmes ressemblent à un baldaquin qui marche.

Mme d’Argelès paraissait sortir des mains d’un tapissier...

Il lui eût plu peut-être d’être moins surchargée de soieries, mais

c’était son état d’être à la dernière mode.

Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en équilibre sur un

chignon en pyramide, d’où s’échappaient en cascades des torrents de

cheveux...

--Mâtin!... la belle femme!... dit Chupin ébloui.

Il est de fait qu’à cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq

ans, l’âge où la beauté a les provocations des fruits savoureux de

l’automne.

Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose à la

boutonnière, écoutait tout en retenant le cheval qui piaffait.

--Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du

lac...

--Ah!... la voilà partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor,

courez... et pas d’économies sur vos voitures, tous vos frais seront

largement remboursés...

Déjà Chupin était loin.

Le cheval de Mme d’Argelès détalait rapidement, mais l’employé du

chercheur d’héritages avait les jambes et l’haleine du cerf, et il

suivait sans effort.

Même, tout en «jouant du compas,» selon son expression, il

réfléchissait.

--Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filais la dame

de mon joli pied... je pourrais empocher légitimement quarante-cinq sous

par heure, cinquante avec le pourboire...

Arrivé aux Champs-Élysées, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet

était impraticable. A courir le long de la contre-allée de l’avenue de

l’Impératrice, il s’exposait trop à être remarqué.

Il étouffa un soupir de regret, et avisant à la station un de ces

affreux et incommodes fiacres jaunes, légués à Paris par l’Exposition,

il courut se camper dedans.

--Où allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son

numéro.

--Mon brave, répondit Chupin, il s’agit de suivre cette voiture bleue,

là-bas, où il y a une superbe femme.

L’ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le «bourgeois» qui le

donnait, lequel, malgré sa belle redingote, ne lui semblait pas l’homme

d’une telle aventure.

--Excusez!... fit-il d’un ton ironique.

--C’est comme ça!... riposta Chupin blessé. Et puis, pas tant de

raisons, marchons ou nous manquons le train.

L’observation était juste. Et si le cocher de Mme d’Argelès n’eût pas

modéré l’allure de son cheval à la montée de l’Arc-de-Triomphe, elle

échappait pour ce jour-là.

Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il

conserva assez bien sa distance le long de l’avenue.

Mais, à la porte du bois, Chupin l’arrêta.

--Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de

la vie; je marcherais sur mes mains plutôt... Voilà quarante sous pour

votre course; bien le bonsoir chez vous...

Et comme la victoria bleue avait marché pendant ce temps, il prit son

élan pour la rattraper.

Cette manœuvre était le résultat de ses méditations pendant la route.

--Que fera cette belle dame au bois?... s’était-il dit. Son cocher va

prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J’en ferai

autant avec mes simples jambes sans attirer l’attention... et même ce

sera très-bon pour ma santé.

Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Bientôt la victoria

dépassa le chalet où on vend de la bière, et prenant la route à gauche,

elle s’engagea parmi les équipages qui circulaient au petit pas.

Ayant gagné le sentier du bord de l’eau réservé aux piétons, Chupin

suivait sans peine, les mains dans les poches, tout réjoui de l’idée

qu’outre la récompense promise, il gagnait en se promenant le salaire

d’un cocher et d’un cheval.

--C’est égal, grommelait-il, c’est encore un drôle de plaisir que de

tourner à la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des

orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose

pour m’amuser.

Ce pauvre Chupin ignorait qu’on ne vient pas au bois pour s’amuser, mais

bien pour essayer d’ennuyer les autres. Cette large route n’est en

réalité que le champ de foire des vanités idiotes, un bazar en plein

air, pour les exhibitions impudentes et le déballage du luxe. Voir et

être vu!... là est tout l’attrait.

C’est-à-dire non, ce «tour du lac» a d’autres séductions encore. Sur ce

terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s’envient des

femmes qu’autrefois séparait un abîme...

Quel délicat plaisir pour une «femme honnête» de se sentir roue à roue

avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles

qu’elle appelle des créatures, mais dont elle s’inquiète sans cesse,

dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la

désinvolture, le jargon, à qui elle a pris les apparences... en

attendant de prendre la réalité. On n’est pas le vice encore, mais on

l’approche, on s’en imprègne... c’est toujours cela...

Mais Chupin était à mille lieues de ces réflexions.

Ce qui l’occupait, c’était la préoccupation de Mme d’Argelès. Elle

regardait de tous côtés, se dressant même parfois à demi dans sa

voiture, tournant la tête toutes les fois qu’elle entendait le galop

d’un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu’un.

Ce quelqu’un ne paraissant pas, et lassée sans doute d’attendre après

trois tours, elle fit un signe à son cocher, qui se dégagea de la file

des équipages et lança son cheval dans une allée latérale.

--Bon!... pensa Chupin, voilà ma pratique qui rentre, je ne ferai pas

mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin...

Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attelé pour suivre

la victoria.

Seulement, il s’était trompé, Mme d’Argelès ne rentrait pas. Son

cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-Élysées,

traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s’arrêta court

à l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin.

Aussitôt, elle ramena un voile épais sur sa figure, sauta à terre et

s’éloigna...

Ce fut si vivement fait, que Chupin n’eut que le temps de jeter deux

francs à son cocher et de prendre sa course. Déjà sa pratique, comme il

disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait

d’un bon pas... Il était un peu plus de cinq heures, le jour baissait.

--Je brûle, murmurait Chupin, je brûle, bien sûr!...

Cependant Mme d’Argelès avait pris le trottoir du côté des numéros

impairs. Quand elle eût dépassé le Nº 43, où est l’hôtel de Hombourg,

elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des

maisons d’en face, celle qui portait le Nº 48.

Son examen dura peu, moins d’une minute, et parut la satisfaire.

Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours très-rapidement, revint au

boulevard. Là, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais

très-lentement, s’arrêtant devant toutes les boutiques.

Persuadé qu’il touchait au but, Chupin avait traversé lui aussi, et il

marchait presque sur les talons de Mme d’Argelès.

Bientôt il la vit tressaillir et reprendre sa marche rapide. Un jeune

homme arrivait en sens inverse, si vite qu’elle ne put l’éviter et se

jeta presque sur lui.

Le jeune homme jura: sacrée!... et lui crachant au visage une ignoble

insulte, il passa.

Chupin en eut froid dans le dos.

--Si c’était son fils! pensait-il...

Et tout en feignant d’admirer un étalage, il observait la pauvre

femme... Elle s’était arrêtée, et il en était si près qu’il la touchait

presque...

Il la vit soulever son voile et suivre l’insulteur d’un regard où il n’y

avait pas à se méprendre...

--Oh!... se dit Chupin saisi d’horreur, oh!... C’est son fils qui l’a

appelée...

Et il s’élança sur les traces du jeune homme.

C’était un garçon de vingt-deux à vingt-quatre ans, d’une taille un peu

au-dessus de la moyenne, très-blond, avec des yeux clignotants, pâle et

n’ayant de barbe qu’une moustache relevée en croc, plus foncée que ses

cheveux.

Il était vêtu avec cette recherche de négligence que beaucoup croient

être l’élégance suprême et qui en est juste le contre-sens.

Et sa tenue, sa moustache, son chapeau bas de forme, incliné sur

l’oreille, lui donnaient l’air arrogant, prétentieux et casseur.

--Cristi!... que ce coco-là me déplaît, grommelait Chupin, tout en

trottant à sa suite...

Car Chupin courait presque, tant l’autre, de plus en plus, pressait le

pas.

Il est vrai que cette hâte de l’insulteur de Mme d’Argelès ne tarda

pas à être expliquée. Il avait une lettre à faire porter, et craignait

sans doute de ne plus trouver de commissionnaire. En ayant aperçu un, il

l’appela, lui remit sa missive, et dès lors chemina tout doucement.

Il arrivait au boulevard quand un gros gaillard court et rougeaud, qui

avait la tournure d’un palefrenier endimanché, vint à lui, les deux

mains amicalement étendues, en criant assez haut pour faire retourner

les passants:

--Eh! c’est ce cher Wilkie!...

--Mais oui... en personne naturelle, répondit le jeune homme.

--Ah ça!... d’où diable sortez-vous?... Dimanche dernier, aux courses,

je vous ai cherché partout... pas plus de Wilkie que sur la main... Du

reste, vous avez bien fait de ne point venir. J’en ai été, moi, pour

trois cents louis... J’avais tout mis sur le cheval du marquis de

Valorsay, _Domingo_, je me croyais sûr de mon affaire... oui,

joliment!... _Domingo_ est arrivé mauvais troisième... concevez-vous

cela?... Si on ne savait pas Valorsay millionnaire, on croirait que

c’est une tricherie, parole d’honneur!... qu’il pariait contre son

cheval et qu’il avait défendu à son jockey d’arriver premier...

Mais il ne croyait pas cela, et plus gaiement il reprit:

--Heureusement, je me referai sûrement demain à Vincennes. Vous y

verra-t-on?

--Probablement.

--Alors, à demain!

--A demain!

Ils se serrèrent la main et poursuivirent leur chemin, chacun de son

côté.

Chupin, lui, n’avait pas perdu un mot de la conversation.

--Valorsay millionnaire!... se disait-il... elle est bien bonne,

celle-là!... Enfin!... voilà que je sais déjà le nom de mon cocodès, et

aussi qu’il donne dans les courses... Wilkie!... ce doit être un nom

anglais, ça... J’aimerais mieux d’Argelès... Mais où diable va-t-il

comme cela?...

M. Wilkie allait simplement renouveler sa provision de cigares à ce

bureau du Grand-Hôtel, où la Régie vend elle-même le dessus de ses

boîtes.

Il emplit son étui de londrès, et après en avoir allumé un, il sortit et

remonta vers le faubourg Montmartre, tout le long du boulevard.

Il ne se hâtait plus, maintenant, il flânait pour tuer le temps, étalant

ses grâces et lorgnant impudemment les femmes.

Il allait, se dandinant, les épaules haussées à la hauteur des oreilles,

bombant le dos, traînant les pieds comme si ses jambes eussent fléchi,

s’exerçant à paraître éreinté, usé, exténué... C’est la mode, le dernier

goût, le genre, le chic!...

Cette pose est destinée à éblouir le public, à donner de soi cette idée

brillante qu’on est un homme brisé par des excès exorbitants, écrasé de

jouissances et de plaisirs, usé, lassé, blasé, fourbu, crevé...

--As-tu fini! grognait Chupin. Tu vas me la payer, méchant demi-mort!...

Il était si indigné que le gamin du faubourg se réveillant sous sa belle

redingote, il avait des envies folles de huer M. Wilkie... Il serait

allé lui marcher sur les talons et lui chercher querelle, s’il n’eût été

retenu par la crainte de manquer sa mission et la récompense promise...

Et il suivait son homme de très-près, car la foule était grande.

La nuit était venue et de tous côtés le gaz s’allumait. Le temps était

doux, et il n’y avait pas une table libre devant les cafés. C’était

l’heure de l’absinthe, heure unique où le boulevard présente un

spectacle comme il n’en est pas au monde.

Comment se fait-il que chaque soir, entre cinq et sept heures, tout ce

qui à Paris a un nom, tout ce qui est quelqu’un ou quelque chose,

apparaisse, se montre, entre le passage de l’Opéra et le passage

Jouffroy?...

Cela doit tenir à ce que là est le marché aux nouvelles fraîches et aux

cancans de haut goût, le grand débit de l’anecdote scandaleuse, du

canard politique et du mot scabreux. Là se fait la chronique parisienne

qui sera le journal du lendemain. Là, on apprend «le cours de la Bourse

et de la Rente,» combien coûte le collier de Mlle A... et qui l’a

donné, ce que nous a télégraphié la Prusse, quel est le caissier qui a

levé le pied dans la journée et combien il emporte...

La cohue s’épaississait à mesure qu’on approchait de cet angle du

boulevard et du faubourg Montmartre, qui a été surnommé le «carrefour

des écrasés,» mais Wilkie circulait à travers la foule avec l’aisance

d’un vieux boulevardier.

Même, il devait avoir des relations fort étendues, car il distribuait

quantité de saluts, de droite et de gauche, et il fut accosté par cinq

ou six promeneurs.

Cependant, il ne dépassa pas la terrasse Jouffroy. Il acheta un journal,

revint sur ses pas, et sur les sept heures, il entrait triomphalement au

café Riche.

Il n’avait même pas touché le bord de son chapeau, c’est mauvais genre;

mais il appela très-haut le garçon et impérieusement lui ordonna de lui

servir à dîner à une table proche du vitrage, d’où il devait voir le

boulevard et être vu.

--Et voilà! se dit Chupin, mon cocodès va prendre sa nourriture...

Lui-même eût volontiers cassé une croûte, et il cherchait à se rappeler

quelque modeste traiteur aux environs, quand deux jeunes gens

s’arrêtèrent près de lui et jetèrent un coup d’œil dans le

restaurant.

--Tiens! Wilkie... fit l’un.

--Ma foi, c’est vrai! répondit l’autre. Et il a de l’argent, qui plus

est, et la chance lui sourit...

--Tu devines cela, toi?...

--Parbleu! quand on a pratiqué Wilkie, on peut, sans être malin, savoir

où en sont ses affaires aussi bien que lui... Est-il décavé?... il se

fait apporter ses repas chez lui d’une gargote où il a crédit... ses

moustaches pendent, il est avec ses amis humble jusqu’à la servilité et

il se coiffe très en avant sur le nez... Dès que les fonds remontent, il

mange chez Launay, devient gouailleur, porte ses moustaches droites et

se coiffe bien sur le milieu de la tête... Enfin, quand il dîne chez

Riche, mon bon, quand il a les moustaches en croc, le chapeau sur

l’oreille et la mine arrogante que tu lui vois, c’est qu’il a pour le

moins cinq ou six billets de mille devant lui, c’est que tout va bien...

très-bien... trop bien!...

--De quoi vit-il?...

--Qui sait!...

--Est-il riche?

--Il a de l’argent... Je lui ai prêté dix louis une fois, et il me les a

rendus.

--Peste!... C’est un fort galant homme.

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire et passèrent.

Chupin était édifié.

--Toi, maintenant, murmura-t-il, je te connais comme si j’étais ton

portier... Et quand je t’aurai reconduit jusque chez toi pour savoir ton

numéro, j’aurai gagné haut le pied les jolis cinquante francs de M.

Fortunat!...

Autant qu’il en pouvait juger à travers la vitre, le jeune M. Wilkie

dînait de bon appétit, en homme qui a le gousset bien garni.

--Mâtin!... grogna-t-il, non sans une certaine envie, il se nourrit

bien, le cocodès! Le voilà à table pour une heure... j’ai le temps de

courir avaler une bouchée...

Cela dit, il se hâta de gagner la rue la plus voisine, découvrit un

petit restaurant, y entra, et magnifiquement dépensa trente-neuf sous.

Une dépense si forte n’était plus dans ses habitudes. Il vivait

chichement, depuis qu’il s’était juré qu’il serait riche. Lui, jadis si

«porté sur sa bouche,» selon son expression, lui qui avait eu la passion

des londrès et des petits verres, il se contentait de l’ordinaire d’un

anachorète, ne buvait que de l’eau et ne fumait plus qu’à l’occasion,

quand on lui offrait un cigare.

Il n’était pas de privation pénible pour lui, du moment où elle lui

rapportait un sou... le sou, c’était un grain de sable ajouté aux

fondations de l’édifice de sa fortune à venir.

Et cependant ce soir-là, il ne recula pas devant la dépense d’un «petit

bordeaux.»

--Allons-y gaiement! se dit-il, ça fera la pièce ronde, je l’ai bien

gagnée...

Mais lorsqu’il revint prendre sa faction devant le café Riche, M. Wilkie

n’était plus seul à sa table.

Il achevait de boire son café en compagnie d’un jeune homme de son âge,

remarquablement bien de sa personne, trop bien même, et dont la vue

arracha à Chupin une exclamation:

--De quoi! de quoi! j’ai vu cette tête-là quelque part...

Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage

inquiétant en sa beauté sculpturale, Chupin se torturait la cervelle...

en vain.

Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantômes de son

passé, s’agitait cette physionomie...

Agacé au dernier point, il délibérait s’il n’entrerait pas, lorsqu’il

vit M. Wilkie prendre des mains d’un garçon la carte de son dîner, la

parcourir d’un coup d’œil et jeter un louis sur la table.

L’autre avait tiré son porte-monnaie et prétendait payer le café qu’il

venait de prendre, mais M. Wilkie, d’un geste cordial, s’y opposa et

adressa au garçon ce signe magnifique et impérieux qui dit si

clairement:

--N’acceptez rien!... Tout est payé!... Gardez la différence...

Le garçon s’éloigna gravement, en homme qui sait que la vanité seule

augmente de plus d’un million par an le chiffre fabuleux des pourboires

qui se distribuent à Paris.

--Mes gaillards vont sortir, pensa Chupin, ouvrons l’oreille!...

Et, pour recueillir leur conversation dès leur sortie, il s’approcha de

la porte et mit un genou en terre, comme s’il eût été occupé à renouer

les cordons de ses souliers.

C’est là un des mille expédients des espions et des curieux.

Et quand on est assez fou pour raconter quelque secret dans la rue, on

doit avoir au moins la sagesse de se défier des gens qui, près de soi,

paraissent absorbés par une occupation quelconque: ceux-là, neuf fois

sur dix, écoutent, soit qu’ils y aient intérêt, soit par plaisir... soit

pour la gloire.

Mais les deux jeunes gens qu’épiait Chupin étaient à mille lieues de se

supposer l’objet d’une surveillance...

M. Wilkie passa le premier, parlant très-haut, comme il arrive au sortir

de table, quand on a bien dîné et qu’on a la digestion heureuse.

--Voyons, Coralth, mon cher bon, disait-il à son compagnon, vous ne me

quitterez pas comme cela... J’ai une loge pour les Variétés, il faut que

vous veniez... Nous verrons s’il est vrai que Silly imite Thérésa aussi

parfaitement qu’on le dit...

--C’est que je suis attendu quelque part...

--Eh bien! on vous attendra!... Allons, vicomte, c’est dit, n’est-ce

pas?

--Ah! vous faites de moi tout ce que vous voulez...

--Parbleu!... Mais avant, nous allons prendre un verre de bière pour

finir nos cigares!... Et savez-vous qui vous trouverez dans ma loge?

Ils s’éloignaient; le brouhaha de la foule couvrit leur voix... Chupin

se releva:

--Coralth!... murmurait-il, vicomte de Coralth... Nous n’avons pas ça

dans la maison... Voyez à côté... Coralth!... c’est bien sûr la première

fois que j’entends ce nom-là. Est-ce que je me tromperais?... Pas

possible!...

Et, après avoir dévisagé ce beau vicomte, il étudiait sa tournure, sa

démarche, son geste, et de plus en plus il se pénétrait de son opinion

première, se disant qu’un nom après tout ne signifie pas grand chose,

s’irritant de l’inconcevable trahison de sa mémoire.

Cette préoccupation eut au moins ce bon côté d’abréger le temps qu’il

passa à faire les cent pas sur le trottoir, pendant que les deux amis,

installés à la porte d’un café, fumaient et buvaient.

C’était toujours M. Wilkie qui parlait avec une certaine animation, et

l’autre, le coude sur la table, écoutait froidement, abaissant seulement

la tête, de temps à autre, en signe d’approbation.

Ce qui indignait aussi Chupin, c’était qu’ils restaient là, pendant

qu’ils avaient dans leur poche un coupon de loge.

--Méchants crevés! grommelait-il... C’est quand le spectacle sera à

moitié, qu’ils entreront, exprès pour déranger le monde, et ils taperont

les portes par dessus le marché... Idiots, va!...

Comme s’ils eussent entendu l’invective, ils se levèrent, et l’instant

d’après, ils entraient aux Variétés.

Ils entrèrent, et Chupin demeura sur le boulevard, un peu penaud, se

grattant furieusement la tête, comme toujours, quand il voulait

développer la puissance de son imaginative.

Ce qu’il cherchait, c’était le moyen de se procurer une place sans

bourse délier... Il avait vu tout le répertoire des boulevards, sans

qu’il lui en coûtât un centime, et véritablement, il eût cru déroger en

prenant un billet au bureau.

--Payer pour voir la comédie, pensait-il, plus souvent!... le directeur

s’en ferait mourir!... Je dois connaître quelqu’un ici... il faut

attendre l’entr’acte.

Son calcul se trouva juste. L’entr’acte venu, il distingua parmi la

foule qui sortait du théâtre, un grand gaillard à casquette vernie et à

accroche-cœurs collés aux tempes, qu’il avait fréquenté autrefois,

qui pour le moment «travaillait dans la claque,» et qui lui obtint d’un

marchand de billets une place gratis.

--Et voilà!... il est bon d’avoir des amis partout, murmura-t-il.

C’était en vérité une fort bonne place qu’on lui avait donnée, aux

deuxièmes galeries, d’où il voyait au moins la moitié de la salle.

Il ne lui fallut qu’un regard pour découvrir «ses pratiques,» ainsi

qu’il disait, dans une loge, en face de lui.

Ces messieurs avaient en leur compagnie deux demoiselles à toilettes

excentriques, à cheveux jaunes furieusement ébouriffés, qui, tant

qu’elles le pouvaient, s’agitaient, se démenaient, ricanaient et

glapissaient, à la seule fin d’attirer sur elles les lorgnettes de toute

la salle... Et leur manége réussissait.

Cet aimable scandale paraissait contrarier M. de Coralth, et il se

dissimulait de son mieux au fond de la loge, dans l’ombre.

Mais le jeune M. Wilkie était visiblement ravi et manifestement fier de

l’attention que forcément le public accordait à sa loge. Il s’offrait le

plus possible aux regards, il se penchait en avant, il se montrait,

s’étalait, faisait la roue...

--Tout de même, pensait Chupin, il y en a qui sont trop bêtes, ce n’est

pas juste... Il faut que le bon Dieu ne leur ait pas donné leur poids

d’esprit...

Moins que jamais, en ce moment, il pardonnait à M. Wilkie l’ignoble

insulte qu’il avait jetée à la face de Mme Lia d’Argelès... sa mère,

vraisemblablement.

Pour ce qui est de la pièce qu’on jouait, il n’en entendit pas vingt

mots. Il était à ce point accablé de fatigue qu’il ne tarda pas à

s’endormir. Le bruit de chaque entr’acte le tirait quelque peu de son

assoupissement, mais il ne s’éveilla complétement qu’à la fin...

Ses «pratiques» étaient encore dans leur loge, et même M. Wilkie,

debout, tendait galamment aux dames leur manteau et leur châle...

--On va donc rentrer, se dit-il.

Point. Sous le péristyle, M. Wilkie et M. de Coralth furent rejoints par

plusieurs jeunes gens, et tous ensemble ils allèrent s’installer dans un

café voisin; les demoiselles à cheveux jaunes avaient suivi.

--Décidément, gronda Chupin, ils ont un grain de sel dans le gosier, ces

particuliers-là!... Je vous demande un peu si c’est une vie!...

Lui-même, cependant, ayant mangé très-vite, avait grand soif... et après

une longue délibération, le besoin parlant plus haut que l’économie, il

s’assit à une table dehors, et demanda un bock où il trempa ses lèvres

avec un soupir d’avare...

Il but à petits coups, ce qui n’empêche que son verre était vide depuis

longtemps, que M. Wilkie et ses amis buvaient toujours dans le café.

--Il paraît que nous allons coucher ici, pensait-il.

Sa mauvaise humeur s’expliquait. Il était une heure du matin, et après

avoir enlevé les chaises et les tables autour de lui, on venait de le

prier de se retirer...

Les cafés se fermaient, et on entendait de tous côtés sonner les barres

et claquer les targettes des volets... Sur le trottoir, les garçons en

bras de chemise, une serviette autour du cou, se détiraient et

respiraient avec délices un air relativement pur... Le boulevard se

vidait... les hommes s’éloignaient par groupes, et le long des maisons

des ombres de femmes glissaient... les sergents de ville surveillaient,

la menace de contravention à la bouche, et il n’y avait plus d’ouvertes

que ces petites portes honteuses, toutes basses et toutes étroites, par

où les limonadiers font écouler leurs derniers consommateurs, les

enragés, ceux qui demandent toujours un petit verre pour finir...

C’est par une ouverture de ce genre que M. Wilkie et les siens

passèrent... Quand ils parurent, Chupin eut un grognement de plaisir.

Enfin il allait, pensait-il, «filer» son homme jusqu’à sa porte, prendre

son numéro et regagner son domicile... Mais sa joie fut de courte

durée... Sur la proposition de M. Wilkie, il venait d’être décidé qu’on

irait souper. M. de Coralth présenta quelques objections; mais les

autres l’entraînèrent.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 67 / 138 题