M. Fortunat arbora son air le plus solennel, et d’une voix profonde:

--De votre frère, madame, de M. le comte de Chalusse...

Elle se dressa en pied, secouée par un tremblement convulsif.

--Raymond est mort... balbutia-t-elle.

--Hélas!... oui, madame... Mort au moment où il se rendait sans doute au

rendez-vous que vous lui aviez fixé à l’hôtel de Hombourg.

C’était un joli mensonge, qu’avançait là le dénicheur d’héritages, mais

il n’en était pas à un mensonge près, et celui-ci lui offrait cet

avantage de le poser en homme très au courant du passé.

Il est vrai que cette savante manœuvre dut échapper à Mme

d’Argelès.

Elle s’était affaissée sur son fauteuil, plus blanche que la cire.

--Comment est-il mort? demanda-t-elle.

--Il a été frappé d’une attaque d’apoplexie.

--Mon Dieu!... s’écria la malheureuse femme, qui entrevit alors la

vérité. Mon Dieu!... pardonnez-moi... C’est ma lettre qui l’a tué!...

Et son cœur se brisant, elle trouva encore des larmes, elle qui

cependant avait tant souffert et tant pleuré...

Prétendre que M. Fortunat n’était aucunement ému serait beaucoup

s’avancer. Il était sensible en dehors des affaires.

Mais son émotion était singulièrement mitigée de la satisfaction qu’il

éprouvait d’avoir si vite et si bien réussi. Mme d’Argelès avait tout

avoué!... C’était une victoire, car, faut-il le dire, il avait tremblé

qu’elle ne niât tout et ne le mît dehors dès les premiers mots.

Certes, il apercevait bien des difficultés encore entre sa poche et la

succession du comte de Chalusse, mais il ne désespérait pas de les

vaincre, après avoir si brillamment engagé la partie.

Et il commençait à soupirer quelques paroles de consolation, quand

Mme d’Argelès, tout à coup, se leva en disant:

--Il faut que je le voie!... Je veux le voir une dernière fois!...

Venez, monsieur!

Hélas! quelque terrible souvenir la cloua sur place aussitôt.

Elle eut un geste désespéré, et d’une voix où éclataient toutes les

souffrances, toutes les rages de la vie:

--Mais non! s’écria-t-elle, non!... Cela même je ne le puis pas!...

M. Fortunat ne laissait pas que d’être assez embarrassé de son

personnage, et même un peu inquiet.

Immobile et tout pantois, il considérait d’un œil ahuri Mme

d’Argelès qui s’était rassise, et qui sanglotait, la tête appuyée sur un

des bras de son fauteuil.

--Qui l’arrête?... pensait-il. Pourquoi cette terreur soudaine,

maintenant que son frère est mort?... Ne veut elle donc pas confesser

publiquement qu’elle est une Chalusse!... Il faudra cependant qu’elle en

vienne là, si elle veut recueillir l’héritage du comte... et il faut

qu’elle le veuille, pour moi, sinon pour elle...

Pendant un moment encore, le chasseur d’héritages garda le silence,

l’esprit tiraillé par les hypothèses les plus contradictoires, jusqu’à

ce qu’enfin il lui sembla que Mme d’Argelès se calmait.

--Excusez-moi, madame, commença-t-il alors, de troubler votre douleur si

légitime, mais ma conscience m’ordonne de vous rappeler au souvenir de

vos intérêts...

Avec la docilité passive des malheureux, elle écarta les mains de son

visage tout couvert de larmes, et doucement:

--Je vous écoute, monsieur... soupira-t-elle.

Lui avait eu le temps de préparer son thème.

--Avant tout, madame, reprit-il, je dois vous apprendre que j’étais

l’homme de confiance de M. de Chalusse... Je perds en lui un

protecteur... Le respect seul m’empêche de dire un ami. Pour moi, il

n’avait pas de secrets...

Mme d’Argelès ne comprenait rien à cet exorde sentimental, cela se

voyait si clairement que M. Fortunat crut devoir ajouter:

--Si je vous expose cela, madame, c’est moins pour concilier votre

bienveillance que pour vous expliquer comment j’ai su tant de choses de

votre famille... comment je connaissais votre existence, par exemple,

que personne ne soupçonne.

Il s’arrêta, espérant une réponse, un mot, un signe.

Cet encouragement ne venant pas, il continua:

--Je dois, avant tout, fixer votre attention sur la situation

particulière de M. de Chalusse et sur les circonstances qui ont précédé

et entouré sa fin... La mort l’a surpris, si inattendue et si

foudroyante, qu’il n’a pu prendre de dispositions testamentaires, ni

même manifester de vive voix ses dernières volontés. Ceci, madame, est

pour vous une faveur de la Providence... M. de Chalusse avait contre

vous certaines préventions. Pauvre comte... Il avait certes le meilleur

cœur du monde, mais chez lui la rancune allait jusqu’à la barbarie...

Il n’y a pas à en douter, il était décidé à vous priver de sa

succession... Déjà dans ce but il avait commencé à dénaturer sa

fortune... S’il eût vécu six mois encore, vous n’aviez pas un centime.

Mme d’Argelès eut un geste d’insouciance, bien difficile à expliquer

après les instances et même les menaces de sa lettre de la veille.

--Eh!... qu’importe!... murmura-t-elle.

--Comment, qu’importe!... s’écria M. Fortunat. Je vois, madame, que

votre douleur vous empêche de mesurer la grandeur du péril auquel vous

échappez. Outre sa rancune, M. de Chalusse avait pour vous dépouiller

des raisons décisives... Il s’était juré qu’il donnerait une opulence

royale à sa fille bien-aimée.

Pour la première fois, l’immobile visage de Mme d’Argelès trahit une

sensation.

--Quoi!... mon frère avait un enfant...

--Oui, madame, une fille naturelle, Mlle Marguerite... une belle et

douce personne que j’ai eu le bonheur de rendre à son affection, il y a

quelques années... Elle vivait près de lui depuis six mois, et il allait

la marier, avec une dot énorme, à un gentilhomme qui porte un des grands

noms de France, le marquis de Valorsay...

Ce nom secoua Mme d’Argelès comme le choc d’une batterie électrique.

Elle se leva, l’œil en feu:

--Vous dites, répéta-t-elle, que la fille de mon frère devait épouser M.

de Valorsay?

--C’était décidé... le marquis l’adorait...

--Mais elle ne l’aime pas, elle!... Avouez qu’elle ne l’aime pas...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 61 / 138 题