XIV

M. Casimir, le valet de chambre de feu M. le comte de Chalusse, n’était,

mon Dieu! ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrères...

Les vieillards racontent qu’il existait jadis une race de serviteurs

fidèles, qui se croyaient solidaires de la famille qui les adoptait et

en embrassaient les intérêts et les idées. Les maîtres, en ce temps,

payaient ce rare dévouement en protection efficace et en sécurité pour

l’avenir.

De tels maîtres et de pareils serviteurs, on ne trouve plus aujourd’hui

de traces que dans les vieux mélodrames de l’Ambigu; dans la _Berline de

l’Emigré_, par exemple, ou dans le _Dernier des Châteauvieux_.

Les domestiques, à cette heure, traversent les maisons où ils servent

comme ces auberges à la nuit où on se permet tout puisqu’on part le

lendemain.

Et les familles les accueillent comme des hôtes nomades, dangereux

souvent, et dont il est toujours prudent de se défier.

On ne laisse pas la clef de la cave à ces tâcherons révoltés, on ne leur

confie plus guère que les enfants, ce qui produit de prodigieux

résultats, ainsi que le prouva, l’an passé, certain procès qui épouvanta

Paris...

Cependant, M. Casimir était probe, dans le sens strict du mot. Plutôt

que de dérober une pièce de dix sous, il eût gâché et gaspillé pour 100

francs de n’importe quoi, dans l’hôtel, comme cela lui arrivait parfois,

quand on lui avait fait des reproches et qu’il voulait se venger.

Vaniteux, cauteleux et rapace, il se contentait de n’aimer que son

maître et de l’envier furieusement, trouvant bien injuste et bien

ridicule la destinée qui ne l’avait pas fait naître à la place de M. le

comte de Chalusse.

Étant bien payé, il servait passablement. Mais le plus clair de son

intelligence il l’employait à surveiller le comte. Flairant dans la

maison quelque gros secret de famille, il était humilié qu’on ne l’eût

pas confié à sa discrétion.

Et s’il ne découvrit rien, c’est que véritablement M. de Chalusse était

la méfiance même, ainsi que Mme Léon le reprochait à sa mémoire.

Aussi, cette après-midi où il avait vu Mlle Marguerite et le comte

chercher dans le jardin les débris d’une lettre déchirée dans un

mouvement de rage dont il avait été témoin, M. Casimir sentit redoubler

les démangeaisons de sa curiosité, plus ardentes et plus agaçantes que

le prurit de l’urticaire.

Il eût donné un mois de ses gages, et quelque chose encore, pour

connaître le contenu de cette lettre, dont le comte recollait

précieusement les morceaux sur une grande feuille de papier.

Et quand il entendit M. de Chalusse dire à Mlle Marguerite que les

plus importants débris manquaient, et que cependant il renonçait à des

recherches vaines, le digne valet de chambre se jura qu’il serait plus

adroit ou plus heureux que son maître.

Et en effet, ayant cherché, il découvrit cinq petits morceaux de papier

de la largeur du pouce, qui avaient été emportés sous un massif.

Ils étaient couverts d’une écriture menue et allongée, écriture de

femme, évidemment, mais sur aucun d’eux ne se trouvait une phrase

offrant un sens.

N’importe!... M. Casimir les serra précieusement, à tout hasard, se

gardant bien surtout de parler d’une trouvaille dont il supposait bien

que son maître ne lui saurait aucun gré.

Mais ces débris, les mots sans suite qu’il y avait déchiffrés, lui

trottaient par la cervelle, et parmi toutes les idées que fit éclore en

lui l’accident du comte, l’idée de la lettre pointa.

Cela explique son grand empressement à fouiller les vêtements de M. de

Chalusse, quand Mlle Marguerite lui commanda de chercher la clef du

secrétaire.

Et il joua de bonheur, car s’il trouva la clef qu’il remit, il rencontra

aussi la lettre qu’il chiffonna dans la paume de sa main et glissa fort

subtilement dans sa poche.

Dextérité perdue!... M. Casimir eut beau combler les lacunes de cette

lettre avec les débris trouvés par lui, il eut beau la lire et la relire

en appliquant toute son attention, elle ne le renseigna pas; ou du

moins, elle le renseigna si vaguement et si incomplétement que ce lui

fut comme un nouvel irritant.

Un moment il eut la pensée de la remettre à Mlle Marguerite, mais il

résista à ce premier mouvement en se disant:

--Ah!... mais non!... pas si bête!... Elle lui serait peut-être utile.

Et M. Casimir, qui était un homme fort, ne voulait pas être utile à

cette pauvre fille, dont il n’avait jamais reçu que des marques de

bonté.

Il la haïssait, sous prétexte qu’elle n’était pas à sa place, qu’on ne

savait ni qui elle était ni d’où elle venait et qu’il était bien

ridicule qu’il eût, lui, Casimir, à recevoir des ordres d’elle.

L’infâme calomnie que Mlle Marguerite avait recueillie sur son

passage: «Voici la maîtresse du riche comte de Chalusse,» était

l’œuvre de M. Casimir.

Il avait juré qu’il se vengerait de cette orgueilleuse, et on ne peut

savoir ce qu’il eût imaginé sans l’intervention décisive du juge de

paix.

Rappelé vertement à l’ordre, M. Casimir se consola de ce camouflet quand

le juge lui confia huit mille francs et l’administration provisoire de

l’hôtel. Rien ne pouvait lui plaire davantage.

C’était d’abord et principalement une occasion magnifique de faire acte

d’autorité et de trancher du maître; c’était, en outre, la faculté de

traiter, pour les funérailles, avec Victor Chupin, c’était enfin la

liberté de courir au rendez-vous que lui avait fait demander M. Isidore

Fortunat.

Laissant donc ses camarades suivre les opérations du juge de paix, il

chargea M. Bourigeau des déclarations à la mairie, et, allumant un

cigare, il sortit de l’hôtel, et lentement remonta la rue de Courcelles.

C’est au boulevard Haussmann qu’il avait rendez-vous, dans un

établissement tout neuf, presque en face des beaux ateliers de Binder.

Plutôt débit de vins que restaurant, cet établissement ne payait pas

précisément de mine, mais on y mangeait, on y déjeunait surtout fort

bien, M. Casimir le savait par expérience.

--Personne n’est venu pour moi?... demanda-t-il en entrant.

--Personne.

Il consulta sa montre et parut surpris.

--Pas midi encore?... fit-il; je suis en avance... Donnez-moi, cela

étant, un verre d’absinthe et un journal.

On lui obéit avec une promptitude que jamais son défunt maître n’avait

obtenue de lui, et il se plongea dans le cours de la Bourse de l’air

d’un homme qui a dans son tiroir des raisons de s’y intéresser.

Ayant vidé son verre d’absinthe, il en demandait un second, quand on lui

frappa sur l’épaule. Il se dressa en sursaut; M. Isidore Fortunat était

devant lui.

Comme toujours, le chasseur d’héritages était vêtu avec une recherche

sévère, chaussé et ganté correctement, mais un sourire discret et

encourageant qui ne lui était pas habituel errait sur ses lèvres.

--Vous le voyez, s’écria M. Casimir, on vous attendait!

--C’est vrai! je suis en retard, fit M. Fortunat, mais nous allons

réparer le temps perdu... Car vous me ferez, je l’espère, le plaisir de

déjeuner avec moi?

--C’est que, véritablement, je ne sais si je dois...

--Oui, oui, vous devez... On va nous donner un cabinet: nous avons à

causer...

Ce n’était certes pas pour son agrément, que M. Fortunat fréquentait M.

Casimir et faisait avec lui commerce d’amitié et de fourchette. M.

Fortunat, qui était fier, estimait ces relations quelque peu au-dessous

de sa dignité. Mais les événements lui avaient forcé la main au début,

et ensuite, son intérêt commandant, il avait passé sur ses répugnances.

C’est par le comte de Chalusse que M. Fortunat avait connu M. Casimir.

Ayant eu à se louer des services du dénicheur d’héritiers, et lui

supposant une probité relative, le comte l’avait chargé d’arranger

diverses tracasseries, et à chaque fois lui avait expédié son valet de

chambre.

Naturellement M. Casimir avait péroré, l’autre avait écouté, de là une

connaissance superficielle.

Plus tard, lors des projets de mariage de M. de Valorsay, M. Fortunat

avait trouvé commode, pour contrôler les allégations de son noble

client, de faire du domestique de M. de Chalusse son espion.

De là des relations suivies, dont le prétexte avait été facile à

trouver, M. Casimir étant un spéculateur et jouant à la Bourse.

Et quand il avait besoin de renseignements, M. Fortunat invitait M.

Casimir à déjeuner, sachant l’influence d’une bonne bouteille offerte à

propos, et tout en sirotant le café, sans avoir l’air d’y toucher, il

arrivait à ses fins...

C’est dire qu’il soigna le menu, ce jour où d’un mot de plus ou de moins

dépendait peut-être la partie qu’il allait jouer...

Et l’œil de M. Casimir étincelait, en prenant place devant une table

bien blanche, en face de son amphitryon.

C’est dans un tout petit «salon de société» prenant jour sur le

boulevard, que le traiteur avait dressé le couvert.

M. Fortunat lui-même l’avait choisi et désigné. Non qu’il fût plus

spacieux que les autres, ni plus confortable, mais il était isolé. C’est

un avantage considérable, pour qui sait combien sont indiscrets et

perfides les cabinets particuliers séparés par de simples voliges de

sapin, aussi minces qu’une feuille de papier.

Il ne devait pas tarder à s’applaudir de sa prévoyance.

Le déjeuner avait commencé par un plat d’escargots, et M. Casimir

n’avait pas achevé sa douzaine, arrosée de vin de Chablis, que déjà il

déclarait ne voir nul inconvénient à se déboutonner devant un ami...

Les événements de la matinée ayant déjà bouleversé sa cervelle, la

vanité et la bonne chère achevaient d’exalter ses facultés, et il

discourait avec une verve intarissable.

Oubliant toute prudence, il s’abandonnait, et on pouvait le juger à

l’entendre parler du comte de Chalusse et du marquis de Valorsay, et

surtout de son ennemie, Mlle Marguerite.

--Car c’est elle, criait-il en tapant son couteau sur la table, c’est

elle seule qui a pris les millions disparus. Comment?... c’est ce qu’on

ne saura jamais, car elle n’a pas sa pareille pour la malice. Mais elle

les a volés, j’en suis sûr, j’en lèverais la main devant la justice, et

je le lui aurais prouvé sans cet espèce de juge de paix qui a pris son

parti parce qu’elle est jolie... car elle est diantrement jolie la

coquine...

Le guetteur d’héritages eût voulu placer un mot qu’il ne l’eût pu, tant

l’autre, impérieusement, s’emparait de la conversation.

Mais cela ne lui déplaisait pas. Il n’en était que plus libre de se

donner à ses réflexions.

Elles étaient singulières:

Rapprochant des affirmations de M. Casimir les assurances du marquis de

Valorsay, il était confondu de la coïncidence.

--C’est au moins bizarre! pensait-il. Cette jeune fille aurait-elle

vraiment volé, le marquis le saurait-il par Mme Léon et songerait-il

à profiter du vol? En ce cas, je rentrerais dans mon argent... Il faudra

voir...

Aux escargots et au vin blanc, une perdrix et du vin de Pomard

succédaient, et la loquacité de M. Casimir augmentait et le diapason de

sa voix montait...

Seulement, il s’égarait en ridicules cancans et en calomnies absurdes,

et il devenait assommant lorsque tout à coup, sans transition, il en

arriva à la lettre mystérieuse qui avait, selon lui, déterminé

l’accident du comte.

Aux premiers mots, M. Fortunat avait tressailli.

--Bast!... fit-il, d’un air incrédule, comment diable une lettre

aurait-elle une pareille influence...

--Dame, je ne sais pas... Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’a eue.

Et, à l’appui de son dire, il raconta comme quoi le comte l’avait

déchirée sans la lire, comment il en avait été désolé ensuite, et comme

quoi il en avait recherché les débris pour retrouver une adresse qu’on

lui donnait...

--Et la preuve, ajouta-t-il, c’est que défunt Monsieur devait passer

chez vous pour vous prier de lui dénicher la personne qui lui écrivait.

--Êtes-vous sûr de cela?...

--Sûr comme je le suis de boire du Pomard!... s’écria M. Casimir en

vidant son verre.

Rarement le «pisteur d’héritages» avait eu la gorge serrée par une

semblable émotion.

Que cette lettre fût le mot du problème dont la solution pouvait

l’enrichir, il n’en doutait pas: son flair si exercé le lui affirmait.

--L’a-t-on retrouvée, cette lettre? demanda-t-il.

--Eh!... je l’ai, s’écria triomphalement le valet de chambre, je l’ai

dans ma poche, et complète, qui plus est.

Le coup fut si fort que M. Fortunat pâlit... de joie.

--Tiens!... Tiens!... fit-il, elle doit être curieuse!

L’autre, dédaigneusement allongea la lèvre inférieure.

--Comme ci, comme ça, répondit-il... Et d’abord, on n’y comprend

goutte... Le plus clair est qu’elle a été écrite par une femme.

--Ah!...

--Oui, par quelque ancienne maîtresse... Et naturellement, elle demande

de l’argent pour un moutard... Les femmes ne la ratent jamais,

celle-là... On me l’a faite, à moi qui vous parle, plus de dix fois...

Mais avec moi, ça ne mord pas.

Et, tout gonflé de fatuité, il entreprit trois ou quatre «histoires

d’amour» qui lui étaient arrivées, jurait-il, et qui le montraient sous

un jour purement ignoble.

La chaise de M. Fortunat eût été un gril posé sur un bon feu, qu’il

n’eût pas paru plus mal à l’aise.

Après avoir versé rasade sur rasade à son convive, il s’apercevait qu’il

l’avait trop poussé et qu’il n’y avait plus à essayer de le retenir.

--Et cette lettre?... interrompit-il à la fin.

--Eh bien?...

--Vous m’aviez promis de me la donner à lire.

--C’est juste... c’est très-juste... mais il faudrait du moka, avant!...

si nous demandions le moka, hein?

On servit le café, et dès que le traiteur eut refermé la porte, M.

Casimir tira la lettre de sa poche et la déplia en disant:

--Attention!... je vais lire.

Ce n’était pas l’affaire de M. Fortunat, il eût bien préféré lire

lui-même; mais on ne discute pas les volontés d’un ivrogne, et M.

Casimir, d’une langue de plus en plus pâteuse, s’écria:

--«Paris, 14 octobre 186...» Donc, la dame habite Paris... C’est

toujours ça... Mais après, elle ne met ni «monsieur,» ni «mon ami,» ni

«cher comte,» rien du tout... elle écrit tout roide:

«Une fois déjà, voici bien des années, je me suis adressée à vous en

suppliante. Impitoyable, vous n’avez pas daigné me répondre.

«Et cependant, j’étais tout au bord de l’abîme, et je vous le disais,

j’avais la tête perdue, et le vertige s’emparait de moi... Abandonnée,

j’errais dans Paris, sans asile et sans pain, et mon enfant avait

faim!...»

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 51 / 138 题