--L’autre n’existe plus. Lisez _le Figaro_ ce soir, et vous serez
édifié. Allez, je suis bien seul, désormais, sur les rangs. Que je
puisse dissimuler ma ruine quelque temps encore, et elle est à moi...
Une fille sans amis et sans famille au milieu de Paris ne se défend pas
longtemps, quand elle a surtout près d’elle une conseillère comme Mme
Léon... Oh! je l’aurai, je la veux, il me la faut!... Et notez que je
vais tenter une démarche qui peut me la livrer aujourd’hui même... A
vous de voir maintenant s’il est sage de me retirer votre appui...
Qu’est-ce, que je vous demande? De me soutenir deux ou trois mois
encore... c’est l’affaire d’une trentaine de mille francs. Vous pouvez
me les procurer, le voulez-vous?... Ce sera en tout 70,000 francs que
vous m’aurez prêtés, et je vais m’engager à vous rendre 250,000
francs... c’est une prime assez belle pour risquer quelque chose...
Réfléchissez et décidez-vous... Mais pas de faux fuyants ni
d’atermoiements... Que ce soit oui ou non.
Sans une seconde d’indécision, M. Fortunat répondit:
--Eh bien!... non!...
Le marquis rougit encore et sa voix devint plus rauque, mais ce fut
tout.
--Avouez donc, fit-il, que c’est chez vous un parti pris de me perdre...
Vous dites non sans m’avoir laissé finir. Attendez à tout le moins que
je vous aie exposé mon plan et montré sur quelles données positives et
certaines reposent mes espérances...
C’était, en effet, chez M. Fortunat, un parti pris de ne rien entendre.
Il ne voulait pas d’explications, se défiant de lui, redoutant les
inspirations de son caractère aventureux qui le poussait quand même vers
tout ce qui était spéculation, risques à courir, gains énormes promis à
une faible mise.
Il redoutait l’appât des affaires aléatoires comme le joueur craint la
vue des cartes et l’ivrogne l’odeur des liqueurs fortes.
Enfin il avait peur de l’éloquence du marquis. Ne l’avait-il pas
entraîné déjà plus loin que sa volonté première? Enfin il savait que qui
discute est à moitié vaincu et ne demande plus bientôt qu’à se laisser
convaincre.
--Ne me dites rien, monsieur, fit-il vivement, tout serait inutile... je
n’ai pas d’argent... Pour vous donner dix mille francs hier soir, il
m’eût fallu les emprunter à M. Prosper Bertomy, parole d’honneur!... Et
je les aurais, que je vous dirais encore: «Impossible!» Chacun a son
système, n’est-ce pas?... Le mien est de ne jamais courir après mon
argent... On se ruine à chercher à se rattraper... Pour moi, ce qui est
perdu est perdu définitivement... je tâche de n’y plus penser et je me
tourne d’un autre côté... Ainsi, vos quarante mille francs sont déjà
passés aux profits et pertes. Et cependant il vous serait aisé de me les
rendre, si vous vouliez suivre mon conseil et liquider sans tambour ni
trompettes...
--Jamais!... interrompit M. de Valorsay, jamais!...
Et son imagination lui représentant comme en un éclair tous les déboires
et toutes les humiliations de l’homme ruiné et déchu...
--Je ne veux pas déchoir, s’écria-t-il... Je sauverai tout, les
apparences et la réalité, ou je ne sauverai rien... si vous me refusez,
je verrai ailleurs, je chercherai... Mais je ne donnerai pas à tous mes
bons amis, qui m’exècrent et que je haïs, cette joie délicieuse de voir
le marquis de Valorsay tombant de chute en chute, jusqu’aux pantalons
douteux, aux bottes ressemelées et à l’emprunt du louis... Je ne
brosserai jamais les habits de ceux que j’ai éclaboussés quinze ans.....
Non, jamais, j’aimerais mieux mourir ou commettre les plus grands
crimes!...
Il s’arrêta court, un peu étonné peut-être de ce qu’il venait de dire,
et, pendant un moment, M. Fortunat et lui se regardèrent dans les yeux,
en silence, chacun s’efforçant de pénétrer la pensée secrète de
l’autre, comme des duellistes sur le terrain, pendant un repos, avant de
reprendre le combat.
Le marquis fut le premier à se croire renseigné.
--Ainsi, fit-il, d’un ton qui voulait être dégagé, et qui était plutôt
menaçant, c’est bien décidé, votre refus est définitif.
--Dé--fi--ni--tif!!!
--Vous ne daignerez même pas écouter mes explications?
--Ce serait du temps perdu!...
M. de Valorsay, à cette cruelle réponse, donna sur le bureau un si
formidable coup de poing que trois ou quatre dossiers roulèrent à terre.
Sa colère n’était plus feinte...
--Que projetez-vous donc, s’écria-t-il, et que comptez-vous faire?...
Pour qui me trahissez-vous, pour quelle somme et pour quels desseins?...
Prenez garde... C’est ma peau que je vais défendre, et par le nom de
Dieu!... je la défendrai bien... L’homme résolu à se brûler la cervelle
s’il échoue est terriblement dangereux... Malheur à vous si je vous
trouve jamais entre moi et les millions de Chalusse...
M. Fortunat n’avait pas une goutte de sang aux joues; néanmoins sa
contenance fut digne.
--Vous avez tort de me menacer, fit-il, vous ne me faites pas peur... Si
j’étais contre vous, je n’aurais qu’à vous poursuivre pour les 40,000
francs que vous me devez. Je ne serais pas payé, mais l’édifice
mensonger de votre fortune croulerait sous ce seul coup de pic... Vous
oubliez en outre que je possède un double de notre traité signé de
votre main, et que je n’aurais qu’à le faire parvenir à Mlle
Marguerite, pour lui donner la juste mesure de votre désintéressement...
Brisons donc nos relations, Monsieur, et allons chacun notre chemin sans
plus nous occuper l’un de l’autre... Si vous réussissez vous me rendrez
mon argent.
La victoire restait au dénicheur d’héritages, et c’est avec un sentiment
d’orgueil qu’il vit s’éloigner son très-noble client humilié et blême de
rage...
--Quel brigand que ce marquis, grommelait-il, et comme je préviendrais
Mlle Marguerite, la pauvre fille, si je n’avais pas si peur de
lui!...