M. Fortunat hésitait un peu.

C’était un homme doux, ennemi des violences, qui ne se résignait à être

brave qu’à la dernière extrémité, et il lui semblait que M. de Valorsay

tourmentait sa canne d’une inquiétante façon.

--Je l’avoue, monsieur le marquis, répondit-il enfin, je ne me suis pas

senti le courage de vous apprendre l’horrible malheur qui nous frappe.

--Comment... nous?

--Dame! si vous perdez... l’espérance de plusieurs millions, moi je

perds... la réalité de ce que je vous ai avancé, quarante mille francs,

toute ma fortune... Et cependant, vous le voyez, je me résigne. Faites

comme moi... Que voulez-vous? C’est une partie perdue.

Le marquis de Valorsay écoutait, rouge, les sourcils froncés, les poings

crispés, tout près d’éclater, en apparence, se possédant parfaitement en

réalité.

Et la preuve qu’il jouissait du plus beau sang-froid c’est qu’il

étudiait anxieusement l’attitude de M. Fortunat, s’efforçant de démêler

sous ses vaines paroles ses intentions véritables.

Il s’attendait, en venant, à trouver son «cher Arabe» hors de ses gonds,

exaspéré par la perte, jurant et sacrant, réclamant son argent avec des

cris d’écorché, et pas du tout, il trouvait l’homme le plus doux, calme,

froid, réfléchi, tout confit de résignation et qui prêchait la

soumission aux événements.

--Qu’est-ce que cela, pensait-il, le cœur serré d’inquiétude, et que

rumine le drôle?... Il y a mille à parier contre un qu’il me prépare

quelque coup de Jarnac qui m’achèvera.

Et d’un ton hautain et glacé, qui ajoutait encore à la trivialité de son

expression:

--En un mot, fit-il, vous me «lâchez.»

L’autre eut un joli geste de protestation, et semblant céder à un

irrésistible mouvement d’effusion:

--Moi, vous abandonner, monsieur le marquis!... s’écria-t-il. Qu’ai-je

fait pour que vous me jugiez si mal?... Hélas! ce sont les événements

qui nous trahissent. Je ne voudrais pas amollir le courage dont vous

avez besoin, mais là, franchement, entre nous, essayer de lutter serait

folie... Qu’espérer encore? N’avez-vous pas, pour prolonger jusqu’à

aujourd’hui votre vie fastueuse, épuisé les derniers et les plus

périlleux expédients?... Vous en étiez à ce point qu’il vous fallait

épouser Mlle Marguerite avant un mois ou périr... Les millions de

Chalusse vous échappent, vous sombrez... Et tenez, s’il m’était permis

de vous donner un conseil, je vous dirais: «Le naufrage est sûr, ne

songez qu’aux épaves... En menant secrètement et rondement une

liquidation générale, on peut sauver bien des choses à la barbe de vos

créanciers... Liquidez, c’est la mode! Et s’il vous faut mes services,

me voici! Partez pour Nice et laissez-moi votre procuration. Des débris

de votre opulence, je me charge de vous constituer une aisance qui

satisferait encore bien des ambitions...

Depuis un moment déjà, le marquis ricanait.

--Parfait! fit-il. Du même coup vous m’éloignez et vous recouvrez vos

quarante mille francs? C’est excessivement adroit...

L’homme d’affaires se sentit deviné, mais que lui importait.

--Je vous assure, commença-t-il...

Mais l’autre, d’un geste dédaigneux, l’arrêta.

--Laissons donc les propos oiseux, fit-il, nous valons mieux que cela,

l’un et l’autre. Je n’ai jamais eu la prétention de vous en imposer,

faites-moi, je vous prie, l’honneur de me supposer aussi fin que vous.

Et sans vouloir écouter son conseiller:

--Si je suis venu vous trouver, poursuivit-il, c’est que la partie n’est

pas si désespérée que vous croyez... Le premier étourdissement passé,

j’ai réfléchi, et j’ai vu qu’il me reste encore de belles cartes que

vous ne connaissez pas... Pour vous, pour tout le monde, Mlle

Marguerite est ruinée, n’est-ce pas? Pour moi elle vaut encore trois

millions au bas mot.

--Mlle Marguerite?...

--Oui, messire Vingt-pour-Cent. Qu’elle soit ma femme, et, le lendemain,

je lui découvre cent cinquante mille livres de rentes... mais il faut

que je l’épouse, et cette belle dédaigneuse ne m’accordera sa main que

si je réussis à la convaincre de mon amour et de mon désintéressement.

--Mais l’autre?...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 49 / 138 题