M. Fortunat haussait les épaules.

--Quand je donne un conseil, déclara-t-il brusquement, je fournis les

moyens de le suivre sans danger. Écoutez-moi attentivement.

Supposons qu’autrefois vous ayez acheté très-cher des valeurs

aujourd’hui totalement dépréciées... Ne pourriez-vous pas les faire

figurer à votre actif au lieu et place de la somme que vous voulez

mettre à l’abri?... Vos créanciers les admettraient non pour ce qu’elles

valent, mais pour ce qu’elles ont valu.

--Évidemment! Le malheur est que je n’ai pas de valeurs, de manière

que...

--On en achète!

Le marchand de charbons écarquillait de grands yeux surpris.

--Pardon, murmura-t-il, je ne comprends pas parfaitement.

Il ne comprenait même pas du tout, mais M. Fortunat joignant la

démonstration à la théorie, ouvrit une grande caisse de fer, et alors

apparurent aux regards éblouis du client des liasses énormes de toutes

ces valeurs qui inondèrent la place il y a quelques années et ruinèrent

tant de pauvres ignorants et d’avides imbéciles. Alors apparurent des

actions et des obligations des Mines de Tifila et du Gouvernail Robert,

des Messageries Continentales et des Houillères de Berchem, des

Pêcheries Groenlendaises et du Comptoir d’Escompte Mutuel.

Chacun de ces titres avait eu son quart d’heure de vogue et s’était payé

à la Bourse cinq cents ou mille francs... A cette heure, à eux tous, ils

n’eussent trouvé d’acheteur qu’au poids du papier...

--Admettez, cher monsieur, reprit M. Fortunat, que vous ayez un plein

tiroir de ces valeurs...

Mais l’autre ne le laissa pas achever.

--Je vois la chose, s’écria-t-il, je la vois. Je puis vendre et empocher

en toute sécurité. Il y a là de quoi représenter mille et mille fois mon

actif...

Et sa joie débordant:

--Donnez-moi, commanda-t-il, pour cent vingt mille francs de ces

valeurs... et surtout assortissez-les... je veux que mes créanciers

aient un échantillon de chaque.

Grave comme s’il eût manié des billets de banque, M. Fortunat se mit à

compter et à trier des titres. L’autre, pendant ce temps, tirait son

porte-monnaie.

--Combien vous dois-je?... demanda-t-il.

--Trois mille francs.

L’honorable négociant bondit.

--Trois mille francs!... répéta-t-il. C’est une plaisanterie, sans

doute!... Ces cent vingt mille francs de chiffons ne valent pas un

louis.

--Je n’en donnerais même pas cent sous, prononça froidement M. Fortunat.

Il est vrai que je n’en ai pas besoin pour désintéresser mes

créanciers... Vous, c’est une autre affaire... ces chiffons vous

sauveront cent mille francs au moins, je vous demande trois pour cent;

ce n’est pas cher... Après cela, vous savez, je ne force personne...

Et d’un ton terriblement significatif, il ajouta:

--Vous trouverez assurément de ces titres à meilleur marché, mais prenez

garde, en vous adressant ailleurs, de donner l’éveil à vos créanciers.

--Il me dénoncerait, le coquin!... pensa le commerçant.

Et se sentant pris:

--Va donc pour trois mille francs... soupira-t-il... mais du moins, cher

monsieur, faites-moi bonne mesure, et mettez-m’en pour une vingtaine de

mille francs de plus.

Le marchand de charbons riait de ce rire pâle de l’homme qui, résigné à

se laisser dépouiller, prétend y mettre une certaine grâce.

Mais M. Fortunat gardait une gravité d’augure.

Il donna ce qu’il avait annoncé, rien de plus, rien de moins, en échange

de trois beaux billets de banque, et même il dit gravement:

--Voyez si les cent vingt mille francs y sont bien.

L’autre empocha les chiffons sans compter, mais avant de se retirer il

fit promettre à son estimable conseiller de l’assister au moment

décisif, fin courant, et de l’aider à établir un de ces limpides bilans

qui font dire aux créanciers:

--Voici un honnête homme qui a été bien malheureux.

Mieux que personne, M. Fortunat pouvait rendre ce petit service.

Outre sa chasse aux héritiers des successions vacantes, il s’occupait de

liquidations laborieuses et s’était fait des faillites une spécialité où

il était sans rival.

Cela lui rapportait gros, grâce à l’ingénieux expédient qu’il venait

d’indiquer au sieur Leplaintre, expédient fort connu maintenant, mais

dont il était presque l’inventeur.

Ce qu’il y avait de terrible avec lui, c’est que si on voulait suivre

ses conseils on était forcé, sous peine d’une dénonciation, de prendre

pour le prix qu’il fixait les valeurs de fantaisie dont il possédait une

si belle collection.

Car il agissait en cela comme ces médecins philanthropes qui donnent des

consultations gratis, mais qui contraignent leurs malades à se fournir

chez eux de remèdes à cent pour cent au-dessus du cours.

Nul brevet d’invention n’assurant l’exploitation exclusive des

découvertes de ce genre, M. Fortunat devait être audacieusement imité à

une époque où la faillite est presque devenue une opération commerciale

comme une autre...

Mais il était encore resté un des maîtres parmi les habiles qui

professent sur la place le bel art de faire banqueroute sans danger.

Cependant, le client qui succédait au marchand de charbons était un

naïf, qu’amenait simplement une difficulté avec son propriétaire. M.

Fortunat l’eut vite expédié, et alors, entrebâillant la porte de ses

bureaux, il cria:

--Le caissier!...

Un garçon de trente-cinq ans, dont la mise misérable rappelait celle de

Victor Chupin, arriva aussitôt, tenant d’une main un sac et de l’autre

un registre.

--Combien a-t-on visité de débiteurs hier?... lui demanda M. Fortunat.

--Deux cent trente-sept, monsieur.

--Quelle est la recette?

--Quatre-vingt-neuf francs.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 45 / 138 题