M. Isidore Fortunat eut une grimace de satisfaction.

--Pas mal, fit-il, pas mal du tout.

Et atteignant un énorme répertoire dans un casier, il l’ouvrit en

disant:

--Attention!... nous allons pointer.

Aussitôt une singulière besogne commença... Le patron appelait des noms,

et à chacun d’eux le caissier répondait par une indication qui était

inscrite aussitôt en marge sur le répertoire...

--Un tel, disait le patron, un tel... un tel... Et le caissier de

répondre: a donné deux francs... a déménagé... n’était pas chez lui... a

donné vingt sous... ne veut plus rien payer...

Comment M. Fortunat se trouvait-il avoir tant de débiteurs, comment

s’accommodait-il de si faibles à-comptes?... c’était bien simple.

Tout en équilibrant des bilans fictifs, M. Fortunat suivait les

liquidations après faillite, et il y achetait ces masses de créances,

considérées comme absolument perdues, qui se vendent aux enchères pour

presque rien...

Et où personne n’eût touché un sou, lui récoltait.

Ce n’est pas qu’il procédât par la rigueur, bien au contraire. Il

réussissait par la patience, la douceur et la politesse, mais aussi par

une ténacité infatigable et désespérante.

Quand il avait décidé qu’un débiteur lui donnerait tant, c’était fini,

il ne le lâchait plus. Il le faisait visiter tous les deux jours,

suivre, harceler, obséder; il l’entourait de ses employés, il le

relançait chez lui, à son bureau ou à son magasin, au café, partout,

toujours, à toute heure, incessamment... et toujours avec l’urbanité la

plus parfaite...

Si bien que les plus mauvais payeurs et les plus pauvres se lassaient à

la fin, la rage les prenait, et pour échapper à cette effroyable

obsession, ils trouvaient de l’argent... et comme M. Fortunat acceptait

tout, depuis 50 centimes, on le payait.

Outre Victor Chupin, il avait encore cinq employés qui visitaient les

débiteurs à la journée. On leur distribuait les courses chaque matin, et

chaque soir ils réglaient avec le caissier, qui lui-même rendait les

comptes généraux au patron.

Cette petite industrie ajoutait encore aux profits des héritages et des

faillites, et c’était la troisième et dernière corde que M. Fortunat eût

à son arc...

Donc le pointage se faisait comme chaque jour, mais si le caissier était

à sa besogne, le patron n’y était guère.

Il s’arrêtait à chaque minute, prêtant l’oreille aux moindres bruits du

dehors.

C’est qu’avant de recevoir le marchand de charbons, il avait parlé à

Victor Chupin, et l’avait expédié rue de Courcelles, afin d’avoir par M.

Casimir des nouvelles du comte de Chalusse.

Et il y avait plus d’une heure de cela, et Victor Chupin, si prompt

d’ordinaire, ne reparaissait pas.

Enfin, il parut... D’un geste, M. Fortunat congédia son caissier, et

s’adressant à son commissionnaire:

--Eh bien? demanda-t-il.

--Plus personne! répondit Chupin... Le comte vient de mourir... On croit

qu’il ne laisse pas de testament. Voilà la jolie demoiselle sur le pavé.

Tous ces malheurs répondaient si bien aux pressentiments de M. Fortunat,

qu’il ne sourcilla pas. Et d’un ton calme, il ajouta:

--Casimir viendra-t-il au rendez-vous?

--Il m’a répondu, m’sieu, qu’il tâcherait de s’y trouver... moi je parie

cent sous qu’il y sera... il vous a une bouche cet homme-là, à faire dix

lieues pour mettre quelque chose de bon dedans...

L’opinion de Chupin parut être celle de M. Fortunat.

--Tout va donc bien, dit-il... Seulement vous êtes resté trop longtemps

en route, Victor.

--C’est vrai, m’sieu, mais j’avais une course à faire pour moi, une

course de cent francs, s’il vous plaît?...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 46 / 138 题