--Prenez donc la peine de vous asseoir, fit-il. Je me rappelle très-bien
votre ami... Je lui ai, si je ne m’abuse, donné quelques conseils lors
de sa troisième faillite...
--Précisément... Et si je viens vous trouver, c’est que je suis juste
dans le même pétrin que Bouscat... Les affaires vont mal, mon échéance
fin courant est très-considérable, de manière que...
--Vous serez obligé de déposer votre bilan.
--Hélas!... j’en ai bien peur.
Ce que voulait ce client, M. Fortunat le savait désormais; seulement il
a pour principe de n’aller jamais au-devant des explications des gens.
--Veuillez m’exposer votre cas, dit-il.
Le négociant rougit. La vérité était dure à avouer, et lui coûtait.
--Voici la chose, répondit-il enfin. J’ai parmi mes créanciers des
ennemis, de sorte que je n’obtiendrai pas mon concordat... C’est
réglé... On me prendra tout ce que j’ai... que deviendrai-je après?...
Faudra-t-il donc que je crève de faim!...
--La perspective est pénible.
--N’est-ce pas, monsieur... Et c’est pour cela que je désirerais... si
c’était possible... si c’était sans danger.... car je suis honnête
homme, monsieur!... Je voudrais me ménager quelques petites
ressources... secrètement... non pour moi, grand Dieu!... mais j’ai une
jeune femme, si bien que...
L’agent d’affaires eut pitié de son embarras.
--Bref, interrompit-il, vous voudriez dissimuler et soustraire à vos
créanciers une partie de votre actif.
A cette formule nette et crue de ses honorables intentions, le marchand
de charbons tressauta sur sa chaise. Sa probité, qui eût accepté une
périphrase, se révoltait de l’expression propre.
--Oh! monsieur... protesta-t-il, je me brûlerais la cervelle plutôt que
de faire tort d’un centime à qui que ce soit!... Ce que j’en fais, c’est
dans l’intérêt de mes créanciers... Je recommencerai les affaires sous
le nom de ma femme, et si je réussis, ils seront tous payés... oui,
monsieur, intégralement, capital et intérêts... Ah! s’il ne s’agissait
que de moi!... Mais j’ai deux enfants, deux petites filles, de façon
que...
--C’est bien, prononça M. Fortunat. Je vous fournirai le même expédient
qu’à votre ami Bouscat... Il est infaillible, si vous pouvez, avant de
vous mettre en faillite, rassembler un certain capital.
--Je le puis, en vendant au-dessous du cours une partie des marchandises
qui constituent mon actif, et j’en ai beaucoup, de sorte que...
--En ce cas, vous êtes sauvé... Vendez et mettez l’argent à l’abri.
L’estimable négociant se grattait l’oreille.
--Excusez-moi, fit-il, j’avais songé à ce moyen; mais il m’a paru...
indélicat et aussi terriblement dangereux... Comment expliquer la
diminution de mon actif? Mes créanciers me haïssent... S’ils
soupçonnaient quelque chose, ils m’accuseraient de banqueroute
frauduleuse, et on me mettrait en prison, et alors...