Sans doute, il s’occupait en outre de beaucoup d’autres trafics un peu
moins avouables; mais c’était là une des meilleures et des plus solides
cordes de son arc.
Cela explique comment sa première fureur apaisée, il avait si
promptement fait son deuil des 40,000 francs qu’il avait avancés au
marquis de Valorsay.
Changeant immédiatement ses batteries, il s’était dit que du moment où
la mort soudaine de M. de Chalusse lui engloutissait cette somme,
c’était bien le moins qu’il la repêchât dans la succession, en
découvrant quelque héritier inconnu de tant de millions désormais sans
maître.
Ainsi, ce qui s’en était allé par la flûte lui reviendrait par le
tambour.
Il avait quelques raisons d’espérer.
Ayant eu autrefois des relations avec M. de Chalusse, quand il faisait
rechercher Mlle Marguerite, M. Fortunat avait pénétré assez avant
dans la confiance du comte pour soupçonner quantité de choses dont un
homme comme lui tire toujours parti.
Les renseignements qu’il avait obtenus de la Vantrasson avaient si bien
gonflé ses espérances, qu’à un moment il s’était dit:
--Eh! eh!... c’est peut-être un mal pour un bien.
Néanmoins, après son orageuse discussion avec le marquis de Valorsay, M.
Isidore Fortunat dormit peu, et d’un mauvais sommeil.
On a beau être fort, une perte sèche de 40,000 francs ne dispose pas à
des rêves couleur de rose, et M. Fortunat avait cette faiblesse de tenir
à son argent comme à la moelle de ses os.
Il y tenait en raison directe du mal qu’il lui avait donné à conquérir,
des hasards courus et des périls surmontés.
Bravement il se répétait en manière de consolation: «Je triplerai cette
somme,» cet encouragement ne lui rendait pas sa sérénité. C’est que le
gain n’était qu’une probabilité, et sa perte était une certitude.
Aussi se tournait-il et se retournait-il sur ses matelas comme sur un
gril, s’épuisant en hypothèses, se préparant aux difficultés qu’il
aurait à vaincre.
Son plan était simple; l’exécution était terriblement compliquée.
Se dire: je retrouverai la sœur de M. de Chalusse si elle vit encore,
je découvrirai les enfants si elle est morte et j’aurai ma bonne part
de la succession, se dire cela était fort joli... Comment le faire?
Où prendre cette infortunée qui depuis trente ans avait abandonné sa
famille pour fuir on ne savait où ni avec qui?... Comment se faire une
idée de la vie qu’elle avait vécue et des hasards de sa destinée?... A
quel degré de l’échelle sociale et dans quel monde commencer les
investigations?... Autant de problèmes!
Ces filles de grande maison que le vertige saisit et qui désertent le
foyer paternel, finissent presque toutes misérablement après une
lamentable existence.
La fille du peuple armée pour le malheur et pour la lutte, fatalement
expérimentée, peut mesurer et calculer sa chute, et jusqu’à un certain
point la régler et la maîtriser.
Les autres, non. Elles ignorent tout, sont sans défense et
s’abandonnent.
Et précisément parce qu’elles ont été précipitées de plus haut, elles
roulent plus bas, et souvent jusqu’au fond des plus impurs cloaques de
la civilisation.
--Que ne suis-je à demain, pensait M. Isidore Fortunat, que ne puis-je
me mettre sur-le-champ à l’œuvre!...
Au petit jour, cependant, il s’assoupit si bien que vers les neuf
heures, Mme Dodelin, sa gouvernante, fut obligée de le réveiller.
--Vos employés sont arrivés, lui cria-t-elle, en le secouant; deux
clients vous attendent.
Il sauta à bas de son lit, termina sa toilette en moins d’un quart
d’heure et passa dans son cabinet, en criant à ses commis:
--Faites entrer!...
Recevoir ce matin le contrariait fort, mais négliger toutes ses autres
affaires pour la douteuse succession de Chalusse, eût été une folie.
Le premier client qui entra était un homme encore jeune, d’apparences
cossues et vulgaires. N’étant pas connu de M. Fortunat, il jugea
convenable de s’annoncer tout d’abord.
--Je suis, dit-il, M. Leplaintre, marchand de charbons en gros, et je
vous suis adressé par mon ami Bouscat, le marchand de vin.