XIII

Peu de gens se font une idée des successions qui, chaque année, faute

d’héritiers pour les recueillir, font retour à l’État.

Le Trésor perçoit ainsi chaque année des sommes considérables.

Et cela se comprend, à une époque où de plus en plus se relâchent les

liens de la famille, en un temps où chacun tire de son côté, répudiant

la solidarité jadis sacrée du nom et du sang.

Les pères avaient cessé de se voir, les enfants ne se connaissent plus,

à la seconde génération on est parfaitement étranger.

Le jeune homme que son humeur aventureuse entraîne loin du pays, la

jeune fille qui se marie contre le gré des siens, cessent vite

d’exister. Que deviennent-ils? Nul ne s’en inquiète. Sont-ils heureux ou

malheureux, nul ne s’en informe, tremblant de provoquer quelque demande

de secours.

Oubliés, ces aventureux oublient, et si la fortune leur a souri, ils se

gardent bien d’en donner avis à la famille. Pauvres, ils ont été reniés;

riches, ils renient. S’étant enrichis seuls et sans aide, ils éprouvent

une égoïste satisfaction à dépenser seuls et à leur guise leurs revenus.

Qu’un de ces abandonnés meure, cependant, qu’arrive-t-il? Les

domestiques et les gens qui ont entouré son agonie profitent et abusent

de son isolement, et c’est quand tout ce qui était prenable a été pris,

que le juge de paix présent appose les scellés.

Bientôt la levée de ces scellés est requise par des intéressés,

créanciers ou serviteurs, on procède à un inventaire, et après quelques

formalités, nul héritier ne se présentant, le tribunal déclare la

succession vacante et lui nomme un curateur.

Les fonctions de ce curateur sont simples: il administre la succession

et en verse les revenus au Trésor, jusqu’au jour où un jugement la

déclare acquise, sauf recours des héritiers qui se présenteraient.

--Que n’ai-je la vingtième partie de ce qui se perd ainsi, s’écriait il

y a une vingtaine d’années un homme intelligent, ma fortune serait vite

faite.

L’homme qui disait cela se nommait Antoine Vaudoré, et tout Paris l’a

connu, car il fut un moment célèbre, lors du procès Riscara, où il joua,

lui si fin, un rôle de dupe stupide.

L’idée qui lui était venue à la suite de son exclamation, Vaudoré se

garda bien de l’ébruiter.

Six mois durant il la porta dans sa cervelle, l’étudiant, la creusant,

l’examinant sous toutes ses faces, en pesant le fort et le faible.

A la fin, il la reconnut bonne à exploiter.

Et cette année même, aidé de quelques capitaux qu’il prit on ne sait où,

il créait pour des besoins nouveaux une industrie nouvelle, inconnue et

étrange.

Antoine Vaudoré fut le premier dénicheur; ou plutôt, pour employée

l’expression consacrée, le premier «pisteur d’héritages.»

Ce métier n’est pas, il s’en faut, métier de fainéant.

Il exige de qui veut l’exercer fructueusement des qualités

particulières, des aptitudes spéciales, une activité convulsive, de

l’énergie, de la souplesse et de l’audace, beaucoup d’entregent et les

connaissances les plus variées.

Le pisteur d’héritages doit avoir la témérité du joueur et le sang-froid

du duelliste, le flair et la patience de l’agent de police, les

ressources et les ruses de l’avoué le plus retors...

Décrire cette profession et en désarticuler les rouages est plus facile

que de l’exercer.

Pour commencer, ce chasseur d’une espèce particulière doit se tenir très

au courant des successions vacantes, et il en a connaissance près du

tribunal, soit qu’il suive les audiences, soit qu’il tire ses

renseignements des greffiers et des huissiers.

Est-il averti qu’un homme vient de mourir sans héritiers connus?...

Vite il se préoccupe de savoir ce qu’il laisse et si le jeu vaut la

chandelle.

Lui est-il prouvé que la succession couvrira les frais?... Il commence

ses opérations.

Ce qu’il lui faut avant tout et surtout, c’est le nom du défunt; ses

prénoms, ses sobriquets s’il en avait, son signalement et son âge. Il

est facile de se procurer ces informations. Ce qu’il est plus malaisé de

connaître, c’est le lieu de naissance du mort, sa ou ses professions,

quels pays il a habités, ses goûts, ses façons de vivre, en un mot tout

ce qui constitue une biographie.

Muni de ces éléments indispensables, le pisteur se met en campagne

prudemment, car il lui importe de ne pas donner l’éveil.

L’agent de la sûreté suivant l’enquête du crime, ne procède pas avec une

plus méticuleuse circonspection, il n’est ni si patient, ni si tenace,

ni si ingénieux.

C’est merveille d’étudier l’incomparable adresse que déploie le pisteur

pour remonter la vie de l’homme à héritage, consultant ses amis, ses

ennemis, ses créanciers ou ses débiteurs, tous ceux qui l’ont connu ou

approché, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne jusqu’à quelqu’un qui lui

réponde:

--Un tel... il était de mon pays... je ne lui ai jamais parlé, mais je

suis l’ami d’un de ses frères... d’un de ses oncles... d’un de ses

neveux...

Parfois, avant d’en arriver là, il a fallu des années d’investigations

incessantes, des avances de fonds, des déplacements coûteux, des

annonces habilement conçues dans tous les journaux de l’Europe.

Mais du moins, ce résultat obtenu, le dénicheur d’héritages peut

respirer. Il a désormais, pour lui, soixante-quinze chance sur cent.

Le plus fort est fait, la portion de la tâche où fatalement il fallait

compter avec le hasard. Le reste, le plus délicat, est affaire

d’habileté, de tact et d’habitude.

De ce moment, l’agent de police s’efface et l’homme de loi retors

apparaît.

Il s’agit d’aller trouver ce parent du défunt, découvert au prix de tant

de peines, et de traiter avec lui du partage, sans toutefois lui laisser

entendre qu’une succession qu’il ignore lui est échue.

Il s’agit de l’amener à s’engager par écrit, en bonne et due forme, à

abandonner comme prime le dixième, le tiers, la moitié même, des sommes

qu’on lui fera recouvrer.

Négociation épineuse, qui nécessite des prodiges de présence d’esprit et

des trésors de duplicité à faire pâlir le plus astucieux diplomate.

Et, en effet, pour peu que l’héritier se doute de quelque chose, s’il

soupçonne la vérité, il rit au nez du négociateur, lui tire sa

révérence, et court en droiture réclamer seul et intégralement ce qui

lui revient.

Adieu alors les espérances du «pisteur» et il en est pour ses soins et

ses peines, pour ses démarches et pour ses déboursés.

Mais cette mésaventure est rare.

L’homme à qui on vient annoncer cette bonne nouvelle d’une rentrée

inattendue, est d’ordinaire sans défiances et ne marchande guère le

pot-de-vin qu’on lui demande.

La somme à recevoir l’éblouit si bien, qu’il craindrait, en discutant

des clauses peut-être onéreuses, de perdre du temps et de reculer

l’instant béni où il palpera.

Un traité est donc bientôt rédigé et signé, et alors le pisteur se

révèle.

--Vous êtes, dit-il à son client, le parent de... un tel, n’est-ce pas?

Oui. Eh bien, il est mort et vous héritez... Rendez grâce à Dieu et

courons chercher l’argent.

Le plus souvent l’héritier s’exécute loyalement. En ce cas, tout est

dit.

Mais il arrive aussi qu’une fois envoyé en possession il regimbe, se

déclare écorché et prétend revenir sur le traité. Alors, il faut

plaider. Il est vrai que presque toujours un bon arrêt du tribunal

rappelle l’ingrat client à la reconnaissance.

En somme, ce fut jadis une fructueuse industrie, un peu gâtée peut-être

par la concurrence, mais qui fait encore très-bien vivre son homme.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 42 / 138 题