M. de Fondège fut bien dix secondes à recouvrer la parole.

--Allons!... bon!... balbutia-t-il enfin, avec un trouble vraiment

extraordinaire, encore une sottise!... Je n’en fais jamais d’autres! Ne

devais-je pas, mignonne, respecter votre douleur! Laissez-moi espérer

que vous reviendrez sur ce refus... Si cependant Gustave vous déplaît,

eh bien! nous chercherons mieux. Le plus vieux camarade de Chalusse ne

vous abandonnera pas... Je vous enverrai Mme de Fondège ce soir,

c’est une bonne femme, et vous causerez, sacrebleu! vous vous entendrez.

Voyons, répondez. Qu’avez-vous?

Cette insistance semblait irriter extrêmement la pauvre fille, et pour

en finir:

--Ne souhaitez-vous pas, monsieur, demanda-t-elle, voir... une dernière

fois... M. de Chalusse?...

--Ah! oui, certes, un ami de trente ans...

Il s’avança, en effet, vers la porte de la chambre mortuaire, mais au

moment de la franchir:

--Oh non! s’écria-t-il avec une sort d’horreur, non, je ne saurais...

Et il se retira, ou plutôt s’enfuit...

Tant que le général avait été là, le juge de paix n’avait pas donné

signe d’existence.

Accoudé dans l’ombre, hors du cercle de clarté projeté par les lampes,

il écoutait et observait de toute la force de sa pénétration.

Quelles pensées dissimulaient les paroles, voilà ce qu’il tâchait de

discerner.

Mais dès qu’il se retrouva seul avec Mlle Marguerite, il se leva

lentement, vint s’adosser à la cheminée, et dit:

--Eh bien!... mon enfant!...

La pauvre fille, après les émotions qui venaient de la secouer,

tremblait comme une coupable après un mauvais coup, et c’est d’une voix

sourde qu’elle répondit:

--J’ai compris.

--Quoi? insista l’impitoyable magistrat.

Elle leva sur lui ses beaux yeux où brillaient encore des larmes de

colère, et avec une violence contenue:

--J’ai mesuré, monsieur, répondit-elle, l’infamie de ces deux hommes qui

sortent d’ici. J’ai compris la mortelle insulte de leur démarche si

noble en apparence. Ils avaient questionné les gens et ils savaient que

deux millions ont disparu... Ah! les misérables!... Ils croient que je

les ai volés ces millions, et ils venaient me dire: «part à deux!...» M.

de Valorsay, ce misérable viveur, et M. de Fondège, ce grotesque, se

sont rencontrés dans une commune et dégoûtante convoitise... C’est

l’impunité qu’ils m’offraient, et l’appui de leur honorabilité... Quelle

honte! Et ne pouvoir se venger! Ah! j’aimais mieux les soupçons des

domestiques... du moins ils ne me demandaient pas le partage du vol pour

prix de leur silence!...

Le juge de paix hochait la tête d’un air non équivoque d’approbation.

--Il y a de cela, répétait-il, positivement il y a de cela...

Mais les portes étaient restées ouvertes, il alla les fermer

soigneusement, puis revenant près de celle dont il avait fait sa

cliente:

--Je veux dire, fit-il à demi-voix, que vous vous méprenez un peu quant

aux mobiles qui ont dicté à ces messieurs leur demande en mariage.

--Le croyez-vous vraiment, monsieur?

--Je l’affirmerais presque... Leurs façons n’ont-elles pas été

entièrement différentes?

L’un, le marquis, s’est conduit avec le calme et le sang-froid que

donnent la réflexion et le calcul... L’autre, au contraire, le général,

a agi avec une précipitation qui trahit la détermination soudaine,

l’idée aussitôt adoptée que née...

Mlle Marguerite réfléchissait.

--C’est vrai, murmurait-elle, c’est pourtant vrai... Je me rends compte

maintenant de la différence.

--Donc, reprit le juge, voici ce que dans mon coin j’imaginais:

Ce marquis de Valorsay, me disais-je, ce comédien qui joue si bien la

passion, doit avoir par devers lui les preuves de la naissance de

Mlle Marguerite, preuves écrites et concluantes, s’entend.

La recherche de la paternité est interdite, mais une reconnaissance

volontaire émanant du père peut l’attester.

Qui nous prouve que M. de Valorsay n’a pas cette reconnaissance?... Il

doit l’avoir.

Et alors, apprenant la mort soudaine de M. de Chalusse, il s’est dit:

«Si Marguerite était ma femme, si j’arrivais à la faire déclarer fille

naturelle du comte, j’hériterais de quelques jolis millions.

Là-dessus, il est allé consulter un homme d’affaires; on lui a répondu

que c’était une partie à jouer, et il est venu... Vous l’avez repoussé,

mais il reviendra à la charge, tenez-le pour certain. Et quelque jour il

vous mettra le marché à la main, et il vous dira, selon votre

expression: «Marions-nous ou ne nous marions pas, mais... part à

deux.....»

Mlle Marguerite était comme transfigurée.

A la parole si lucide et si nette du vieux magistrat, il lui semblait

que le brouillard qui voilait la vérité se dissipait, et qu’elle la

voyait, qu’elle pouvait la toucher du doigt.

--Oui? s’écria-t-elle, oui, vous avez raison, monsieur!...

Lui se recueillit un moment et continua:

--Je vois moins clair dans la pensée de M. de Fondège, mais je distingue

quelque chose.

Il n’avait pas interrogé les domestiques, la preuve, c’est qu’en

arrivant ici, il vous croyait fermement légataire universelle.

Il savait, retenez bien ceci, que certaines précautions de vous

ignorées, avaient été prises par M. de Chalusse, il les connaissait.

Ce que vous lui avez appris l’a confondu.

Et aussitôt il a mis à vouloir réparer l’imprévoyance du comte autant

d’empressement que s’il eût été cause de cette imprévoyance.

A sa physionomie bouleversée pendant qu’il vous conjurait de devenir la

femme de son fils, on eût dit que votre misère l’accablait de remords

qu’il cherchait à conjurer bien vite.

Après cela, concluez!...

La pauvre fille interrogeait les yeux du juge, comme si elle eût

tremblé de comprendre mal l’idée qu’il n’exprimait que vaguement.

--Alors, monsieur, fit-elle, avec une hésitation horrible, vous...

pensez, vous supposez que le général n’ignore pas ce que sont devenus

les millions disparus...

--Juste!... répondit le juge.

Et, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit et regretté d’avoir été si

affirmatif:

--Réfléchissez de votre côté, dit-il. Vous avez toute la nuit... nous

causerons demain, et si je puis vous être utile... je serai bien

heureux...

--Cependant, monsieur...

--Oh!... à demain, à demain!... Il faut que je rentre dîner, sans

compter que mon greffier doit s’impatienter terriblement...

Le greffier, en effet, s’ennuyait. Non qu’il fût près d’avoir fini

l’inventaire de cet immense hôtel, mais il estimait qu’il en avait assez

fait pour un jour.

C’est dire avec quelle promptitude il lut le procès-verbal, fit signer

les assistants et constitua M. Bourigeau, le concierge, gardien des

scellés.

C’est dire avec quel empressement il suivit le juge, lorsque celui-ci

gagna l’escalier, après avoir salué Mlle Marguerite et lui avoir

répété:

--Bon courage!... Bon espoir!

Et cependant le mécontentement de ce digne greffier diminuait

sensiblement, quand il supputait le nombre des vacations, la quantité

des rôles, la somme, enfin, que lui vaudrait légitimement cette

apposition de scellés.

Jamais, depuis neuf ans qu’il avait acheté sa charge, il n’avait eu

d’inventaire si magnifique. Il en était un peu ébloui, et tout en

suivant le juge:

--Savez-vous, monsieur, lui disait-il, qu’à vue de nez j’évalue la

fortune totale du défunt à plus de vingt millions... un million de

revenu!... Et dire que cette pauvre demoiselle si jolie n’en aura pas un

décime... Je parierais qu’à cette heure elle pleure toutes les larmes de

son corps.

Si le greffier eût parié, il eût perdu.

Mlle Marguerite, en ce moment même, se faisait rendre compte par M.

Casimir de toutes ses démarches de la journée. Elle s’inquiétait de tous

ces détails funèbres qui rendent plus triste et plus pénible la mort

d’un parent ou d’un ami.

Comment serait la cérémonie et à quelle heure?... s’était-on occupé de

faire préparer le caveau de la famille de Chalusse?... avait-on bien

pensé à tout?... Il fallait compléter la liste des personnes à qui

adresser des lettres de faire part...

Libre enfin, elle consentit à prendre quelque nourriture, debout, devant

un des dressoirs de la salle à manger. Puis, elle alla s’agenouiller

dans la chambre du comte de Chalusse, transformée en chapelle ardente,

où quatre prêtres de la paroisse récitaient l’office des morts....

Elle était anéantie de fatigue, la malheureuse, les cordes de sa voix

étaient à ce point brisées qu’elle ne pouvait plus parler, le sommeil

fermait ses yeux...

Mais elle avait encore à remplir un devoir qu’elle considérait comme

sacré.

Lorsque dix heures sonnèrent, elle envoya chercher un fiacre, jeta un

châle sur ses épaules et sortit en commandant à Mme Léon de

l’accompagner.

C’est rue d’Ulm, chez Pascal, qu’elle se rendait.

Quand elle y arriva, la porte de la maison était fermée, le gaz était

éteint, et elle fut obligée de sonner cinq ou six fois.

Enfin on lui ouvrit, et la lueur d’une chétive veilleuse la guida

jusqu’à la loge du concierge.

--Monsieur Férailleur... demanda-t-elle.

Le portier la toisa d’un air de mépris, et brutalement:

--Il ne demeure plus ici, répondit-il. Le propriétaire ne veut pas de

voleurs dans la maison... Il a vendu son saint-frusquin et il est parti

pour l’Amérique, avec sa vieille sorcière de mère...

Ayant dit, il referma sa loge, et Mlle Marguerite, assommée par ce

dernier coup, chancelante, se tenant aux murs, regagna sa voiture.

--Parti!... murmurait-elle... sans penser à moi!... Me croit-il donc

comme les autres!... Mais je le retrouverai... Ce Fortunat, qui

cherchait des adresses pour M. de Chalusse, me découvrira Pascal.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 41 / 138 题