M. de Fondège tressaillit, il pâlit un peu, et, d’une voix mal assurée:

--Hein! fit-il, que me chantez-vous là... Chalusse, mille tonnerres!

C’est impossible!

--Le comte a été foudroyé dans un fiacre, monsieur. Il est sorti à cinq

heures, à pied, et, avant sept heures, on le rapportait inanimé. Où il

était allé, nous n’en savons rien.

--Vous ne savez pas... vous ne savez pas...

--Hélas!... non. Et il est mort sans parvenir à prononcer autre chose

que des paroles incohérentes.

Et aussitôt, la pauvre fille se mit à raconter brièvement les scènes

douloureuses qui s’étaient succédées depuis vingt-quatre heures.

Moins préoccupée, elle eût vu que le général ne l’écoutait pas.

Il était assis près du bureau de M. de Chalusse, séparé du juge de paix

par des casiers, le coude sur la tablette, et machinalement il s’était

mis à jouer avec les lettres à l’adresse du comte apportées l’instant

d’avant par Mme Léon.

Bientôt, il y en eut une qui s’empara impérieusement et exclusivement de

toute son attention. Elle l’attirait, elle le fascinait, il la couvait

de ses regards enflammés, et quand il la touchait, sa main tremblait ou

se crispait.

Sa face était devenue livide, ses yeux se troublaient, sa respiration

haletait et sifflait, une sueur glacée perlait à la racine de ses

cheveux.

Si le juge de paix l’eût aperçu, il eût compris qu’il se passait en cet

homme quelque chose d’extraordinaire et de terrible, qu’un affreux

combat se livrait au dedans de lui-même...

Cela dura cinq bonnes minutes, puis tout à coup, étant sûr qu’on ne

pouvait le voir, il enleva prestement la lettre et la glissa dans sa

poche.

La pauvre Marguerite achevait son récit.

--Vous le voyez, monsieur, loin d’être riche, comme vous le pensiez, je

suis sans asile et sans pain...

Le général s’était levé, et il marchait comme au hasard dans le cabinet,

avec toutes les marques d’une agitation convulsive...

--C’est vrai, répétait-il, de l’air d’un homme qui ne sait ce qu’il dit,

la voilà ruinée, perdue... le malheur est complet...

Puis, soudainement, s’arrêtant les bras croisés devant Mlle

Marguerite:

--Qu’allez-vous devenir? demanda-t-il.

--Dieu ne m’abandonnera pas, général.

Il tourna les talons et reprit sa promenade, gesticulant et

s’abandonnant à un furieux monologue qu’il était cependant assez aisé de

suivre:

--Épouvantable!... grondait-il, affreux! La fille d’un vieux camarade de

fredaines, sacrebleu!... d’un ami de trente ans... l’abandonner

ainsi!... Jamais, mille tonnerres!... jamais!... Pauvre mignonne... un

cœur d’or et jolie comme un ange. Cet horrible Paris n’en ferait

qu’une bouchée... ce serait un meurtre, une abomination!... Cela ne sera

pas... les vieux sont là, solides au poste!...

Il revint se planter en face de la pauvre fille, et de sa plus grosse

voix d’homme sensible et brutal tout ensemble:

--Mademoiselle Marguerite!... fit-il.

--Général?...

--Vous connaissez Gustave de Fondège, mon fils?...

--Je crois me rappeler que plusieurs fois vous avez parlé de lui à M. de

Chalusse.

Le général tortillait rageusement sa moustache, comme il lui arrive

toutes les fois qu’il est ému et embarrassé...

--Mon fils, reprit-il, a vingt-sept ans, il est lieutenant de hussards

et proposé pour le grade de capitaine... au choix, sacrebleu! C’est un

beau cavalier qui ira loin, car il a de l’esprit jusqu’à la molette de

ses éperons. Comme je ne mâche jamais la vérité, j’avouerai qu’il est un

peu dissipé... Mais si la tête est mauvaise, le cœur est bon, mille

tonnerres!... Une petite femme bien gentille et bien raisonnable aurait

vite converti ce gaillard-là, et il deviendrait la perle des maris...

Il passa le doigt à deux ou trois reprises entre son col et son cou, et

d’une voix un peu étranglée il ajouta:

--Mademoiselle Marguerite, j’ai l’honneur de vous demander votre main

pour le lieutenant Gustave de Fondège, mon fils.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de Mlle Marguerite, et c’est

d’un ton plus que froid qu’elle répondit... comme à l’autre:

--Je suis honorée... comme il convient, monsieur, de votre démarche...

mais j’ai disposé de mon avenir...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 40 / 138 题