XII

A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix

s’étaient cherchés, et ils avaient échangé un regard où se peignaient

les plus étranges conjectures.

Mais la jeune fille hésitait à quel parti se résoudre.

Il fallut que le magistrat mît fin à ses perplexités.

--Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique.

Le valet de pied se retira, et dès qu’il eut disparu:

--Quoi! monsieur, s’écria Mlle Marguerite, après ce que je vous ai

dit, vous voulez que je le reçoive!...

--Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce

qu’il veut et quel espoir l’amène... Résignez-vous, soyez calme!...

En proie à une sorte d’égarement, la pauvre fille réparait à la hâte le

désordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses

cheveux, dont les masses opulentes s’éparpillaient sur ses épaules.

--Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu’il me croit

l’héritière de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l’éblouissant reflet

des millions qui ont failli m’appartenir... Qu’il vienne... qu’il

vienne...

--Silence, le voici!

Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vêtu avec l’exquise

recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d’un

pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d’ambition

à décider souverainement de la coupe d’un gilet...

Mais sa physionomie, insoucieuse d’ordinaire et n’exprimant rien que le

parfait contentement de soi et l’ennui des autres, était grave et

presque solennelle.

Sa jambe--cette maudite jambe cassée autrefois en sautant une banquette

irlandaise--était roide et traînait plus que d’habitude, ce qui, sans

doute, ne tenait pas uniquement à des influences atmosphériques.

Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus

profond respect, et sans paraître remarquer le juge de paix.

--Vous m’excuserez, je l’espère, mademoiselle, prononça-t-il, d’avoir

insisté pour être admis à vous présenter l’expression de ma sympathique

douleur... J’apprends à l’instant l’horrible malheur qui vous frappe...

la mort si inattendue de votre père.

Elle recula avec une sorte d’effroi, en répétant:

--De mon père!...

L’autre ne parut pas troublé.

--Je sais, dit-il d’une voix qui voulait être attendrie; je sais que M.

de Chalusse vous avait fait un mystère de votre naissance... mais il

m’avait confié son secret...

--A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.

Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton

sec qu’on prend avec un subalterne indiscret:

--A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de

Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant

les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il

était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de

lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.

--Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé,

ah! ah!...

Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins

par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite

et poursuivait:

--Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas

trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été

littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis

croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition

à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une

indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de

cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous,

sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible?

--Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite...

Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie...

Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque

mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et

elle s’apprêtait à jouir de sa confusion.

Mais pas du tout.

Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira

fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil

brilla.

--Alors, fit-il avec une joie contenue, j’oserai parler... Je parlerai,

mademoiselle, si vous daignez me le permettre...

Elle le regardait avec une curiosité anxieuse, ne concevant rien à son

attitude.

--Parlez, monsieur, balbutia-t-elle.

--J’obéis, mademoiselle, prononça-t-il en s’inclinant... Mais avant,

laissez-moi vous dire combien grandes ont été mes espérances.... Pour

moi aussi, peut-être, la mort de M. de Chalusse est un irréparable

malheur... Il m’avait permis, mademoiselle, d’aspirer à l’honneur

d’obtenir votre main. S’il ne vous avait rien dit, c’est qu’il entendait

vous laisser libre, m’imposant cette tâche qui m’effrayait, de mériter

votre consentement. Mais de lui à moi tout était réglé et convenu, il

donnait trois millions de dot à Mlle Marguerite de Chalusse, sa

fille.

--Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n’ai

plus de dot.

Il sentit la pointe acérée de l’épigramme, car un peu de sang monta à

ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altéré.

--Si vous étiez encore riche, mademoiselle, prononça-t-il du ton de

reproche de l’honnête homme qui se voit méconnu, j’aurais peut-être la

force de garder le secret des sentiments que vous m’avez inspirés,

mais...

Il se redressa d’un geste qui n’était pas sans noblesse, et d’une voix

pleine et sonore il ajouta:

--Mais vous n’avez plus vos millions... et c’est pour cela que j’ose

vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous être ma

femme?...

La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour

retenir un cri.

C’était plus que de la stupeur, c’était presque de l’épouvante que lui

causait la demande du marquis de Valorsay, cette déclaration étrange,

inouïe, incompréhensible, qui bouleversait toutes ses idées...

Et elle ne savait que balbutier:

--Monsieur... Monsieur...

Lui, cependant, de l’air le plus digne et qui n’excluait pas la rondeur

de la franchise poursuivait:

--Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n’est-ce pas...

Le seul fait d’avoir été agréé par M. le comte de Chalusse vous répond

de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus

grands noms de France... et si ma fortune a été quelque peu diminuée par

des étourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un

honorable état de maison...

Mlle Marguerite ne répondait toujours pas, elle ne trouvait rien à

répondre, sa présence d’esprit l’avait abandonnée, sa langue était comme

figée dans sa bouche.

Elle adressait au vieux juge des regards de détresse, implorant son

intervention, mais il était si bien perdu dans la contemplation de sa

bague, qu’on l’eût dit sous l’empire de ce prodigieux phénomène produit

par un objet brillant obstinément fixé, qui s’appelle l’hypnotisme.

--Je sais que j’ai eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle,

continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l’avait pas caché. Il me

souvient, hélas! d’avoir émis devant vous toutes sortes de stupides

théories qui vous ont donné de moi la plus triste opinion... Il faut me

pardonner... Alors, je n’avais pas les idées qui me sont venues... plus

tard, quand il m’a été donné de mesurer la hauteur de votre

intelligence, d’apprécier la noblesse de votre âme... J’ai parlé

inconsidérément le langage qu’on parle maintenant aux jeunes filles de

notre monde, toutes affolées de luxe et de vanité... pour qui le mariage

n’est que l’affranchissement des devoirs de la famille...

Il s’exprimait en phrases entrecoupées, comme si l’émotion l’eût fait

haleter. Il semblait par moment se contenir à peine, et d’autres fois sa

voix expirait jusqu’à devenir presque inintelligible.

Mais à le laisser poursuivre, et par le seul fait qu’elle l’écoutait,

Mlle Marguerite s’engageait presque.

Elle le comprit, et faisant un effort:

--Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touchée...

et reconnaissante... mais... je ne m’appartiens plus...

--Mademoiselle... de grâce... ne me répondez pas aujourd’hui.

Accordez-moi un peu de temps pour détruire vos préventions.

Elle hocha la tête, et d’une voix ferme:

--Je n’ai pas de préventions, monsieur le marquis, prononça-t-elle.

Depuis longtemps ma vie est fixée... irrévocablement.

Il parut étourdi, comme s’il fût venu avec l’idée qu’il ne pouvait être

repoussé...

Ses yeux vacillèrent; ils allèrent alternativement de Mlle Marguerite

au vieux juge de paix, plus impassible qu’un sphinx, et ils finirent par

se fixer sur un journal crayonné de rouge, tombé aux pieds de la jeune

fille.

--Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il.

Elle ne répondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte

s’ouvrit brusquement et un valet annonça: «M. de Fondège.»

Mlle Marguerite toucha du doigt l’épaule du juge de paix.

--Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais

envoyé chercher ce matin.

Un homme d’une soixantaine d’années parut...

Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé

démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et

rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de

satin roide et haut.

Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en

brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et

sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait:

--Voici un vieux soldat...

Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement

pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y

avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.»

Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était

devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on

n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on

annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il

l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu

depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: _Général A. de

Fondège_.

L’influence de ce sobriquet sur sa vie avait été décisive.

Il s’était appliqué à le mériter, à le gagner, et s’était composé un

caractère, devenu à la fin son caractère, d’après le type banal et

convenu du vieux soldat, dur à cuire et bon enfant, brusque et bon,

morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal à la fois, simple

comme l’enfant et loyal comme l’or.

Il jurait et sacrait à la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa

poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin à

vent.

Mme de Fondège, «la générale,» rêche personne à nez mince et à lèvres

pincées, assurait que son mari n’était pas si terrible qu’il en avait

l’air.

Il ne passait point pour un aigle, et faisait profession de n’entendre

goutte aux affaires.

On ne savait rien de sa fortune; mais il avait beaucoup d’amis chez

lesquels il allait dîner, et on vantait la sûreté de ses relations.

Ce digne homme ne fit pas la moindre attention au marquis de Valorsay,

bien qu’ils fussent intimes.

Il marcha droit sur Mlle Marguerite, et l’ayant saisie entre ses

grands bras, il se mit à la presser contre sa poitrine, lui brossant le

visage de sa rude moustache, sous prétexte de l’embrasser...

--Du courage!... ma petite amie, grondait-il, du courage!... Ne vous

laissez pas abattre, morbleu!... prenez exemple sur moi,

regardez-moi!...

Il s’était reculé, et il était grotesque à voir par suite de l’effort

extraordinaire qu’il faisait pour concilier et comprimer la douleur de

l’ami et le stoïcisme du soldat.

Bientôt il reprit:

--Vous devez m’en vouloir, mignonne, d’arriver si tard!... Il n’y a pas

de ma faute. J’étais chez Mme de Rochecote, quand on est venu chez

moi de votre part... Je rentre, on m’apprend l’affreuse nouvelle!... Ç’a

été comme un coup de canon!... Un ami de trente ans, mille tonnerres!...

J’ai été le témoin de son premier duel. Pauvre Chalusse! Un gaillard

solide comme un chêne, qui devait nous enterrer tous!... Mais c’est

ainsi... les meilleurs défilent toujours la parade les premiers!...

Le marquis de Valorsay avait battu en retraite; le juge de paix

s’effaçait dans l’ombre, et Mlle Marguerite se taisait, habituée aux

façons du général, sachant bien qu’il n’y avait guère moyen de placer un

mot quand il avait pris la parole.

--Heureusement, poursuivit-il, ce pauvre Chalusse était un homme de

précaution... Il vous aimait tendrement, ma mignonne, et ses

dispositions testamentaires ont dû vous le prouver.

--Ses dispositions!...

--Mais oui, petite sournoise... N’allez-vous pas vous cacher de moi qui

sais tout... Ah! vous voilà un des beaux partis de l’Europe... et

sacrebleu! les prétendants ne vont pas manquer...

Mlle Marguerite remua tristement la tête.

--Vous vous trompez, général, le comte ne laisse pas de testament; il

n’avait pris aucunes précautions...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 39 / 138 题