A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix
s’étaient cherchés, et ils avaient échangé un regard où se peignaient
les plus étranges conjectures.
Mais la jeune fille hésitait à quel parti se résoudre.
Il fallut que le magistrat mît fin à ses perplexités.
--Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique.
Le valet de pied se retira, et dès qu’il eut disparu:
--Quoi! monsieur, s’écria Mlle Marguerite, après ce que je vous ai
dit, vous voulez que je le reçoive!...
--Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce
qu’il veut et quel espoir l’amène... Résignez-vous, soyez calme!...
En proie à une sorte d’égarement, la pauvre fille réparait à la hâte le
désordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses
cheveux, dont les masses opulentes s’éparpillaient sur ses épaules.
--Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu’il me croit
l’héritière de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l’éblouissant reflet
des millions qui ont failli m’appartenir... Qu’il vienne... qu’il
vienne...
--Silence, le voici!
Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vêtu avec l’exquise
recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d’un
pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d’ambition
à décider souverainement de la coupe d’un gilet...
Mais sa physionomie, insoucieuse d’ordinaire et n’exprimant rien que le
parfait contentement de soi et l’ennui des autres, était grave et
presque solennelle.
Sa jambe--cette maudite jambe cassée autrefois en sautant une banquette
irlandaise--était roide et traînait plus que d’habitude, ce qui, sans
doute, ne tenait pas uniquement à des influences atmosphériques.
Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus
profond respect, et sans paraître remarquer le juge de paix.
--Vous m’excuserez, je l’espère, mademoiselle, prononça-t-il, d’avoir
insisté pour être admis à vous présenter l’expression de ma sympathique
douleur... J’apprends à l’instant l’horrible malheur qui vous frappe...
la mort si inattendue de votre père.
Elle recula avec une sorte d’effroi, en répétant:
--De mon père!...
L’autre ne parut pas troublé.
--Je sais, dit-il d’une voix qui voulait être attendrie; je sais que M.
de Chalusse vous avait fait un mystère de votre naissance... mais il
m’avait confié son secret...
--A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.
Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton
sec qu’on prend avec un subalterne indiscret:
--A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de
Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant
les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il
était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de
lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.
--Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé,
ah! ah!...
Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins
par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite
et poursuivait:
--Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas
trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été
littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis
croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition
à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une
indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de
cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous,
sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible?
--Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite...
Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie...
Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque
mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et
elle s’apprêtait à jouir de sa confusion.
Mais pas du tout.
Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira
fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil
brilla.
--Alors, fit-il avec une joie contenue, j’oserai parler... Je parlerai,
mademoiselle, si vous daignez me le permettre...
Elle le regardait avec une curiosité anxieuse, ne concevant rien à son
attitude.
--Parlez, monsieur, balbutia-t-elle.
--J’obéis, mademoiselle, prononça-t-il en s’inclinant... Mais avant,
laissez-moi vous dire combien grandes ont été mes espérances.... Pour
moi aussi, peut-être, la mort de M. de Chalusse est un irréparable
malheur... Il m’avait permis, mademoiselle, d’aspirer à l’honneur
d’obtenir votre main. S’il ne vous avait rien dit, c’est qu’il entendait
vous laisser libre, m’imposant cette tâche qui m’effrayait, de mériter
votre consentement. Mais de lui à moi tout était réglé et convenu, il
donnait trois millions de dot à Mlle Marguerite de Chalusse, sa
fille.
--Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n’ai
plus de dot.
Il sentit la pointe acérée de l’épigramme, car un peu de sang monta à
ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altéré.
--Si vous étiez encore riche, mademoiselle, prononça-t-il du ton de
reproche de l’honnête homme qui se voit méconnu, j’aurais peut-être la
force de garder le secret des sentiments que vous m’avez inspirés,
mais...
Il se redressa d’un geste qui n’était pas sans noblesse, et d’une voix
pleine et sonore il ajouta:
--Mais vous n’avez plus vos millions... et c’est pour cela que j’ose
vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous être ma
femme?...
La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour
retenir un cri.
C’était plus que de la stupeur, c’était presque de l’épouvante que lui
causait la demande du marquis de Valorsay, cette déclaration étrange,
inouïe, incompréhensible, qui bouleversait toutes ses idées...
Et elle ne savait que balbutier:
--Monsieur... Monsieur...
Lui, cependant, de l’air le plus digne et qui n’excluait pas la rondeur
de la franchise poursuivait:
--Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n’est-ce pas...
Le seul fait d’avoir été agréé par M. le comte de Chalusse vous répond
de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus
grands noms de France... et si ma fortune a été quelque peu diminuée par
des étourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un
honorable état de maison...
Mlle Marguerite ne répondait toujours pas, elle ne trouvait rien à
répondre, sa présence d’esprit l’avait abandonnée, sa langue était comme
figée dans sa bouche.
Elle adressait au vieux juge des regards de détresse, implorant son
intervention, mais il était si bien perdu dans la contemplation de sa
bague, qu’on l’eût dit sous l’empire de ce prodigieux phénomène produit
par un objet brillant obstinément fixé, qui s’appelle l’hypnotisme.
--Je sais que j’ai eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle,
continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l’avait pas caché. Il me
souvient, hélas! d’avoir émis devant vous toutes sortes de stupides
théories qui vous ont donné de moi la plus triste opinion... Il faut me
pardonner... Alors, je n’avais pas les idées qui me sont venues... plus
tard, quand il m’a été donné de mesurer la hauteur de votre
intelligence, d’apprécier la noblesse de votre âme... J’ai parlé
inconsidérément le langage qu’on parle maintenant aux jeunes filles de
notre monde, toutes affolées de luxe et de vanité... pour qui le mariage
n’est que l’affranchissement des devoirs de la famille...
Il s’exprimait en phrases entrecoupées, comme si l’émotion l’eût fait
haleter. Il semblait par moment se contenir à peine, et d’autres fois sa
voix expirait jusqu’à devenir presque inintelligible.
Mais à le laisser poursuivre, et par le seul fait qu’elle l’écoutait,
Mlle Marguerite s’engageait presque.
Elle le comprit, et faisant un effort:
--Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touchée...
et reconnaissante... mais... je ne m’appartiens plus...
--Mademoiselle... de grâce... ne me répondez pas aujourd’hui.
Accordez-moi un peu de temps pour détruire vos préventions.
Elle hocha la tête, et d’une voix ferme:
--Je n’ai pas de préventions, monsieur le marquis, prononça-t-elle.
Depuis longtemps ma vie est fixée... irrévocablement.
Il parut étourdi, comme s’il fût venu avec l’idée qu’il ne pouvait être
repoussé...
Ses yeux vacillèrent; ils allèrent alternativement de Mlle Marguerite
au vieux juge de paix, plus impassible qu’un sphinx, et ils finirent par
se fixer sur un journal crayonné de rouge, tombé aux pieds de la jeune
fille.
--Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il.
Elle ne répondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte
s’ouvrit brusquement et un valet annonça: «M. de Fondège.»
Mlle Marguerite toucha du doigt l’épaule du juge de paix.
--Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais
envoyé chercher ce matin.
Un homme d’une soixantaine d’années parut...
Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé
démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et
rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de
satin roide et haut.
Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en
brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et
sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait:
--Voici un vieux soldat...
Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement
pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y
avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.»
Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était
devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on
n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on
annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il
l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu
depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: _Général A. de
Fondège_.
L’influence de ce sobriquet sur sa vie avait été décisive.
Il s’était appliqué à le mériter, à le gagner, et s’était composé un
caractère, devenu à la fin son caractère, d’après le type banal et
convenu du vieux soldat, dur à cuire et bon enfant, brusque et bon,
morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal à la fois, simple
comme l’enfant et loyal comme l’or.
Il jurait et sacrait à la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa
poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin à
vent.
Mme de Fondège, «la générale,» rêche personne à nez mince et à lèvres
pincées, assurait que son mari n’était pas si terrible qu’il en avait
l’air.
Il ne passait point pour un aigle, et faisait profession de n’entendre
goutte aux affaires.
On ne savait rien de sa fortune; mais il avait beaucoup d’amis chez
lesquels il allait dîner, et on vantait la sûreté de ses relations.
Ce digne homme ne fit pas la moindre attention au marquis de Valorsay,
bien qu’ils fussent intimes.
Il marcha droit sur Mlle Marguerite, et l’ayant saisie entre ses
grands bras, il se mit à la presser contre sa poitrine, lui brossant le
visage de sa rude moustache, sous prétexte de l’embrasser...
--Du courage!... ma petite amie, grondait-il, du courage!... Ne vous
laissez pas abattre, morbleu!... prenez exemple sur moi,
regardez-moi!...
Il s’était reculé, et il était grotesque à voir par suite de l’effort
extraordinaire qu’il faisait pour concilier et comprimer la douleur de
l’ami et le stoïcisme du soldat.
Bientôt il reprit:
--Vous devez m’en vouloir, mignonne, d’arriver si tard!... Il n’y a pas
de ma faute. J’étais chez Mme de Rochecote, quand on est venu chez
moi de votre part... Je rentre, on m’apprend l’affreuse nouvelle!... Ç’a
été comme un coup de canon!... Un ami de trente ans, mille tonnerres!...
J’ai été le témoin de son premier duel. Pauvre Chalusse! Un gaillard
solide comme un chêne, qui devait nous enterrer tous!... Mais c’est
ainsi... les meilleurs défilent toujours la parade les premiers!...
Le marquis de Valorsay avait battu en retraite; le juge de paix
s’effaçait dans l’ombre, et Mlle Marguerite se taisait, habituée aux
façons du général, sachant bien qu’il n’y avait guère moyen de placer un
mot quand il avait pris la parole.
--Heureusement, poursuivit-il, ce pauvre Chalusse était un homme de
précaution... Il vous aimait tendrement, ma mignonne, et ses
dispositions testamentaires ont dû vous le prouver.
--Ses dispositions!...
--Mais oui, petite sournoise... N’allez-vous pas vous cacher de moi qui
sais tout... Ah! vous voilà un des beaux partis de l’Europe... et
sacrebleu! les prétendants ne vont pas manquer...
Mlle Marguerite remua tristement la tête.
--Vous vous trompez, général, le comte ne laisse pas de testament; il
n’avait pris aucunes précautions...