La demie de quatre heures sonnait...
On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frôlements le long de
la porte.
Les domestiques de l’hôtel de Chalusse rôdaient autour de la pièce, où
étaient enfermés le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigués de ne
pas les voir reparaître, se demandant ce qu’ils pouvaient avoir à se
dire pour une si longue conférence.
A cette heure, la besogne du greffier devait être fort avancée.
--Il faut que je voie où en est l’inventaire, dit le vieux juge à
Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je
reviens.
Et il sortit.
Mais c’était là un prétexte. La vérité est qu’il désirait surtout
dissimuler son émotion. Profondément remué par le récit de cette pauvre
jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa
perspicacité habituelle.
Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus compliquée
depuis que Mlle Marguerite lui avait parlé de ces héritiers, de ces
ennemis mystérieux qui avaient empoisonné l’existence de M. de Chalusse.
Il était clair que ces gens-là arrivant à la curée voudraient savoir ce
qu’étaient devenus les millions du secrétaire.
A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien évidemment.
Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!...
Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en écoutant le rapport de son
greffier.
Ce n’était pas le tout, d’avoir provoqué les confidences de Mlle
Marguerite, il avait à rechercher quel parti elle pouvait tirer de son
étrange et douloureuse situation, il avait à la conseiller, à la
guider...
Il était redevenu l’homme impassible, quand il reparut dans le cabinet
du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de même
repris une partie de son calme.
--Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre
position n’est pas si désolante que vous croyez... Mais avant de penser
à l’avenir, inquiétons-nous du passé... voulez-vous?
La jeune fille s’inclina en signe d’acquiescement.
--Parlons d’abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils étaient
certainement dans le secrétaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole,
on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait
emportés avec lui...
--C’est ce que je me suis dit.
--Ces valeurs formaient-elles un gros volume?
--Assez gros... mais qui pouvait très-bien être dissimulé sous un ample
pardessus comme celui que portait M. de Chalusse.
--Très-bien!... A quelle heure est-il sorti?
--Vers cinq heures.
--Et on l’a rapporté?
--A six heures et demie environ.
--Où l’avait pris le cocher qui l’a ramené?...
--Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette, à ce qu’il nous a dit.
--A-t-on conservé le numéro de ce cocher?
--Je crois que Casimir se l’est fait remettre.
A qui lui eût demandé pourquoi cette sorte d’enquête officieuse, le juge
de paix eût répondu que le seul intérêt de Mlle Marguerite le
guidait.
Rien n’était plus vrai. Et cependant, sans que peut-être il s’en rendit
compte, un autre mobile le poussait à s’écarter un peu du cercle de ses
attributions.
Cette affaire l’intéressait et l’attirait par ses côtés ténébreux et
inexplicables. Elle irritait ce besoin de connaître la vérité qui est au
fond de tout homme. Elle le séduisait en lui offrant une occasion
d’exercer sa faculté maîtresse qui était la pénétration.
Aussi, se recueillait-il, analysant les réponses de Mlle Marguerite,
et après un moment:
--Donc, fit-il, le point de départ des recherches, si recherches il y a
jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et
pendant les deux heures qu’il est resté dehors, il a disposé de cette
somme énorme... ou on la lui a volée.
Mlle Marguerite tressaillit.
--Oh! volée... balbutia-t-elle.
--Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout
admettre... Mais poursuivons. Où se rendait M. de Chalusse?
--Chez un homme d’affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une
adresse qui se trouvait dans la lettre déchirée par lui.
--Le nom de cet homme?
--Fortunat...
Le magistrat écrivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses
questions:
--Arrêtons-nous, dit-il, à cette malheureuse lettre, la cause, selon
vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle?
--Je l’ignore, monsieur. J’ai aidé, c’est vrai, le comte à en réunir les
fragments, mais je ne l’ai pas lue.
--Peu importe!... L’important est de savoir qui l’a écrite. Ce ne peut
être, m’avez-vous dit, que cette sœur de M. de Chalusse disparue il y
a une trentaine d’années ou votre mère...
--En effet, monsieur, c’était et c’est encore mon opinion.
Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague.
--Eh bien!... moi, prononça-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si
la lettre vient de votre mère... Oh! mon moyen est simple et sûr... Je
vais tout bonnement comparer l’écriture à celle des lettres du
secrétaire...
Mlle Marguerite se leva à demi, en s’écriant:
--Oh!... quelle idée!...
Mais lui, sans paraître remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta
d’un ton bref:
--Où est cette lettre?...
--M. de Chalusse doit l’avoir mise dans une de ses poches.
--Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du
comte de la chercher...
La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occupé des démarches
exigées par le décès et les funérailles de son maître, était absent. Le
second valet de chambre et Mme Léon offrirent leurs services, et
certes ils s’employèrent avec le plus louable zèle... Mais leurs
investigations restèrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas.
--Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les
poches de tous les vêtements du mort, quelle fatalité! Là était
peut-être la clef de l’énigme.
Force lui fut cependant de prendre son parti de cette déconvenue.
Il revint s’asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il était
découragé, et il avait retourné en dedans le chaton de sa bague. Ce
n’est pas qu’il estimât le problème insoluble, loin de là; seulement il
reconnaissait que pour arriver à la vérité, il faudrait beaucoup de
temps et des investigations qui n’étaient plus de son ressort...
Une seule espérance immédiate lui restait...
En étudiant les derniers mots écrits et prononcés par M. de Chalusse, ne
pénétrerait-il pas l’intention qui les avait dictés?... Lui, dont
l’expérience avait aiguisé la sagacité, ne leur découvrirait-il pas un
sens qui allumerait une lueur au milieu des ténèbres!...
Il les demanda donc à Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier où
le comte avait essayé de fixer sa pensée, et une carte où elle-même, sur
le moment, avait écrit, dans leur ordre, les dernières paroles du
mourant.
En réunissant le tout, le juge de paix obtenait ceci:
«_... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite...
dépouillée... ta mère... prends garde..._»
Ces douze mots incohérents trahissaient les éternelles préoccupations de
M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l’avenir de
Marguerite, et aussi la trace de l’effroi ou de l’aversion que lui
inspirait la mère de Marguerite.
Mais c’était tout, c’est-à-dire ce n’était rien!...
Le mot: «_donne_» s’entendait. Il était clair que le comte avait voulu
écrire: «Je donne toute ma fortune...» Le mot «_dépouillée_» se
comprenait aussi. Il avait été évidemment arraché au moribond par cette
certitude horrible que Marguerite--sa fille sans aucun doute--n’aurait
pas une pièce d’or des millions qu’il lui destinait. «_Prends garde!_»
s’expliquait seul.
Mais il était deux mots qui semblaient au juge de paix absolument
inexplicables, qu’il cherchait vainement à lier aux autres, qu’il ne
pouvait rattacher à aucune idée probable: le mot _amis_ et le mot
_contre_. Et ils se suivaient, sur le papier, ils étaient les plus
lisibles...
Pour la trentième fois, le juge les répétait à demi-voix quand on
frappa discrètement à la porte; presque aussitôt Mme Léon parut.
--Qu’est-ce? demanda Mlle Marguerite.
La femme de charge déposa sur le bureau un paquet de lettres à l’adresse
de M. de Chalusse, en disant:
--C’est le courrier de défunt M. le comte. Dieu ait son âme!
Puis, présentant un journal à Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix
la plus onctueuse:
--Et de plus, on vient, à l’instant même, d’apporter ceci pour
mademoiselle...
--Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper...
--Pas du tout... J’étais, de ma personne, chez le concierge quand le
commissionnaire est arrivé, et il a bien dit que c’était pour Mlle
Marguerite, de la part d’un de ses amis...
Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle révérence et se retira...
La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d’un air
d’étonnement et d’appréhension, elle le dépliait.
Ce qui la frappa d’abord, c’est qu’à la première page il y avait une
vingtaine de lignes encadrées au crayon rouge.
Évidemment on lui envoyait ce journal pour qu’elle lût les passages
entourés: elle lut donc:
«Grand émoi et scandale énorme, à l’hôtel de Mme d’A..., une vieille
étoile de première grandeur...»
C’était l’épouvantable article qui racontait la scène de jeu où Pascal
avait laissé son honneur.
Et pour que Mlle Marguerite n’eût ni doute ni hésitation, le lâche,
le misérable qui lui adressait l’article avait eu soin, à côté des
initiales, d’ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres.
Ainsi, il avait écrit d’Argelès, Pascal Férailleur, Fernand de Coralth,
Rochecote.
Et cependant, malgré cette précaution ignoble, la jeune fille ne
saisissait, tout d’abord, ni le sens ni la portée de ce récit, et il lui
fallut le relire jusqu’à quatre fois... Mais lorsqu’elle comprit enfin,
quand l’horrible vérité éclata dans son esprit, le journal lui échappa
des mains, elle pâlit comme on ne pâlit que pour mourir, et pantelante,
anéantie, assommée, elle s’appuya contre le mur...
Ses traits exprimèrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de
paix, effrayé, se dressa d’un bond.
--Qu’y a-t-il encore?
Elle essaya de répondre, ne le put, et alors montra du doigt, à terre,
le journal en bégayant d’une voix étranglée:
--Là!... là!...
Il ne fallut au juge qu’un coup d’œil pour comprendre. Et cet homme,
qui avait vu tant de misères en sa vie, ce magistrat qui avait été le
confident de tant de martyres ignorés, fut atterré de l’acharnement de
la destinée à frapper cette infortunée.
Il s’approcha d’elle comme elle défaillait et la soutint jusqu’à son
fauteuil, où elle s’affaissa.
--Pauvre enfant!... murmura-t-il... L’homme que vous aviez choisi, à qui
vous eussiez tout sacrifié... c’est ce Pascal Férailleur, n’est-ce
pas?...
--C’est lui.
--Il est avocat?
--Je vous l’ai dit, monsieur.
--Il demeure bien rue d’Ulm?
--Oui.
Le juge de paix hocha tristement la tête.
--C’est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je
l’aimais et... je l’honorais. Hier encore, je vous aurais dit: «Celui-là
est digne de vous.» Son intacte réputation désarmait jusqu’à l’envie...
Et voilà où le jeu l’a conduit... Il a volé!...
Roide et tout d’une pièce, Mlle Marguerite se dressa.
--C’est faux!... prononça-t-elle... ce qu’il y a sur ce journal est
faux!...
Sous tant de coups répétés, la raison de cette infortunée vacillait-elle
donc? On pouvait le craindre.
Livide l’instant d’avant, elle était devenue plus rouge que le feu, un
tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du
sinistre éclat du délire.
--Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue.
Et aussitôt, loin d’encourager ses espérances, il voulut détruire des
illusions qu’il croyait dangereuses.
--Hélas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas...
Les journaux sont parfois inconsidérés, il arrive qu’on surprend leur
bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur
des preuves appuyées d’irrécusables témoignages...
Elle haussait les épaules comme si elle eût entendu les plus grandes
absurdités du monde, et à demi-voix murmurait:
--Je m’explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment
il n’a pas encore répondu à ma lettre d’hier soir...
Et le juge poursuivait:
--Ainsi, malheureusement, après l’article que nous venons de lire, on ne
saurait garder l’ombre d’un doute...
Brusquement, Mlle Marguerite l’interrompit.
--Mais je n’ai pas douté une seconde!... s’écria-t-elle. Douter de
Pascal, moi!... je douterais plutôt de moi-même... Je puis faillir, moi,
je ne suis qu’une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui...
lui!... Vous ne savez donc pas qu’il était comme ma conscience!... Avant
de rien entreprendre, avant de rien décider, s’il me venait quelque
scrupule, je me disais: «Que ferait-il, lui?...» Et la seule pensée de
celui qui pour moi est l’honneur même suffisait à écarter les
inspirations mauvaises.
Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entière,
inébranlable. Et la foi donnait à son beau visage une sublime
expression.
--Si vous m’avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c’est que
j’ai été atterrée par l’audace de l’accusation... Comment, par quelles
manœuvres des misérables ont-ils paru convaincre Pascal d’une action
flétrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c’est
qu’il est innocent... Ce qui est sûr, c’est que la terre entière se
dressant pour témoigner contre lui, n’altérerait pas ma croyance en
lui... Il avouerait que je ne serais pas entièrement convaincue, et je
le croirais fou plus aisément que coupable!...
Un sourire amer crispait sa lèvre, elle revenait au sentiment exact de
la situation, et c’est d’un ton relativement calme qu’elle reprit:
--Que prouvent d’ailleurs de vains témoignages... N’avez-vous pas
entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des
millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui fût advenu sans votre
intervention!... Peut-être serais-je en prison, à cette heure!...
--Ce n’est plus la même chose, mon enfant...
--C’est la même chose, monsieur!... Supposez-moi accusée. Que
croyez-vous qu’eût répondu Pascal à qui fût allé lui dire: «Marguerite
est une voleuse!... Il eût ri, et comme moi se fût écrié:
«impossible!...»
La conviction du juge de paix était faite.
Pour lui, Pascal Férailleur était coupable.
Cependant, il n’entreprit pas de discuter. D’abord, il sentait bien
qu’il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite à quoi bon la
convaincre, maintenant que son énergie avait repris le dessus.
Mais il chercha un moyen de connaître les projets de cette infortunée,
afin de les combattre s’ils lui semblaient périlleux...
--Peut-être avez-vous raison, mon enfant, concéda-t-il; ce malheur n’en
doit pas moins changer toutes vos déterminations...
--En effet, monsieur, il les modifie...
Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda.
--Il y a une heure, reprit-elle, j’étais bien résolue à aller trouver
Pascal... Je comptais réclamer de lui aide et assistance... fièrement,
comme on réclame un droit indéniable ou l’exécution d’une promesse
sacrée... tandis que maintenant...
--Eh bien!...
--Je suis toujours décidée à aller à lui, mais ce sera humblement et en
suppliante... Et je lui dirai: «Vous souffrez, mais il n’est pas de
malheur intolérable, quand on est deux à s’en partager le fardeau, me
voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier
lâchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l’Europe ou
rester à Paris pour épier l’heure de la vengeance, il vous faut un
compagnon vaillant et fidèle, un confident de vos desseins, un autre
vous-même, me voici!... Femme, amie, sœur, maîtresse, je serai ce que
vous voudrez, me voici sans condition.»
Et immédiatement, pour répondre à un mouvement et à une exclamation du
vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermeté
extraordinaire:
--Il est malheureux... je suis libre... je l’aime!...
Le juge de paix était pétrifié.
Il sentait bien que ce qu’elle disait, elle le ferait. En elle il avait
reconnu une de ces âmes généreuses et fières qu’attire et séduit tout ce
qui est héroïque et grand, incapables d’hésitations pusillanimes et
d’égoïstes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu’elles croient
être le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le
sacrifice.
--Heureusement, chère demoiselle Marguerite, fit-il, votre dévoûment
sera sans aucun doute inutile.
--Pourquoi cela, monsieur?...
--Parce que M. Férailleur vous doit, et qui plus est se doit à lui-même
de ne pas l’accepter.
Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient.
--Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous préparer à une douloureuse
déception... Coupable ou innocent, M. Férailleur est... déshonoré. A
moins d’un miracle, sa vie est perdue, finie... à l’heure qu’il est, il
est rayé du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si
vous voulez, dont on ne se relève pas... Comment pouvez-vous espérer
qu’il consente à unir votre destinée à la sienne!...
Cette objection la frappa. Elle ne l’avait pas prévue, et elle lui parut
terrible.
Deux larmes, pareilles à deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et
d’une voix désolée:
--Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu’il n’ait pas cette
générosité cruelle... le seul grand, le seul véritable malheur pour moi
serait d’être repoussée par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse
sans ressources, sans pain, c’est presque un bonheur en ce moment, je
lui demanderai ce qu’il veut que je devienne s’il m’abandonne, et qui me
protégera sinon lui... L’avenir de célébrité qu’il rêvait pour moi est
anéanti... Eh bien! je l’en consolerai, moi... De nos deux infortunes,
je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous
fuirons... notre honnêteté se souillerait rien qu’à se mesurer avec tant
de scélératesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amérique,
un coin ignoré où nous nous créerons une destinée nouvelle et
meilleure...
C’était à ne pas croire que celle qui parlait avec cette véhémence
passionnée fût Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine.
Et à qui parlait-elle ainsi?... A un étranger, qu’elle voyait pour la
première fois.
Mais les circonstances l’emportaient, plus fortes que sa volonté. Un à
un, elle avait déchiré tous les voiles de ses plus chers et de ses plus
intimes sentiments, et, à la fin, elle se montrait telle qu’elle était
véritablement...
Et cependant, le juge de paix sut résister à l’émotion et à
l’attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des
espoirs qu’il estimait irréalisables...
--Et si M. Férailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il.
--Eh! ce n’est pas un sacrifice, monsieur!
--Soit... Mais enfin il se peut qu’il vous... repousse. Que
ferez-vous?...
Elle laissa retomber ses bras d’un air de morne accablement.
--Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais
toujours à gagner ma vie... On dit que j’ai une voix remarquable...
j’entrerais peut-être au théâtre... j’y ai songé, autrefois.
Le juge bondit sur son fauteuil.
--Vous seriez comédienne, interrompit-il, vous!...
--Cela ou autre chose... qu’importe.
--Comment, qu’importe!... Mais vous ne soupçonnez pas... Vous n’imaginez
pas...
Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu’il
apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui.
--Je soupçonne, dit-elle, que le théâtre est pour une femme une carrière
abominable... Mais je sais que là comme ailleurs il est des femmes
honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand
pour me garantir de toute déchéance... Il a sauvé l’apprentie, il
préserverait la comédienne... Je serais calomniée!... ce ne serait pas
un malheur. Je méprise trop le monde pour prendre souci de son opinion
tant que j’aurai pour moi le témoignage de ma conscience... Pourquoi ne
serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais à l’art tout ce
que j’ai d’intelligence, de passion, d’énergie et de volonté!...
Elle s’arrêta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit
venait.
Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit:
--Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si
mademoiselle peut lui faire l’honneur de le recevoir...