XI

La demie de quatre heures sonnait...

On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frôlements le long de

la porte.

Les domestiques de l’hôtel de Chalusse rôdaient autour de la pièce, où

étaient enfermés le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigués de ne

pas les voir reparaître, se demandant ce qu’ils pouvaient avoir à se

dire pour une si longue conférence.

A cette heure, la besogne du greffier devait être fort avancée.

--Il faut que je voie où en est l’inventaire, dit le vieux juge à

Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je

reviens.

Et il sortit.

Mais c’était là un prétexte. La vérité est qu’il désirait surtout

dissimuler son émotion. Profondément remué par le récit de cette pauvre

jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa

perspicacité habituelle.

Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus compliquée

depuis que Mlle Marguerite lui avait parlé de ces héritiers, de ces

ennemis mystérieux qui avaient empoisonné l’existence de M. de Chalusse.

Il était clair que ces gens-là arrivant à la curée voudraient savoir ce

qu’étaient devenus les millions du secrétaire.

A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien évidemment.

Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!...

Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en écoutant le rapport de son

greffier.

Ce n’était pas le tout, d’avoir provoqué les confidences de Mlle

Marguerite, il avait à rechercher quel parti elle pouvait tirer de son

étrange et douloureuse situation, il avait à la conseiller, à la

guider...

Il était redevenu l’homme impassible, quand il reparut dans le cabinet

du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de même

repris une partie de son calme.

--Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre

position n’est pas si désolante que vous croyez... Mais avant de penser

à l’avenir, inquiétons-nous du passé... voulez-vous?

La jeune fille s’inclina en signe d’acquiescement.

--Parlons d’abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils étaient

certainement dans le secrétaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole,

on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait

emportés avec lui...

--C’est ce que je me suis dit.

--Ces valeurs formaient-elles un gros volume?

--Assez gros... mais qui pouvait très-bien être dissimulé sous un ample

pardessus comme celui que portait M. de Chalusse.

--Très-bien!... A quelle heure est-il sorti?

--Vers cinq heures.

--Et on l’a rapporté?

--A six heures et demie environ.

--Où l’avait pris le cocher qui l’a ramené?...

--Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette, à ce qu’il nous a dit.

--A-t-on conservé le numéro de ce cocher?

--Je crois que Casimir se l’est fait remettre.

A qui lui eût demandé pourquoi cette sorte d’enquête officieuse, le juge

de paix eût répondu que le seul intérêt de Mlle Marguerite le

guidait.

Rien n’était plus vrai. Et cependant, sans que peut-être il s’en rendit

compte, un autre mobile le poussait à s’écarter un peu du cercle de ses

attributions.

Cette affaire l’intéressait et l’attirait par ses côtés ténébreux et

inexplicables. Elle irritait ce besoin de connaître la vérité qui est au

fond de tout homme. Elle le séduisait en lui offrant une occasion

d’exercer sa faculté maîtresse qui était la pénétration.

Aussi, se recueillait-il, analysant les réponses de Mlle Marguerite,

et après un moment:

--Donc, fit-il, le point de départ des recherches, si recherches il y a

jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et

pendant les deux heures qu’il est resté dehors, il a disposé de cette

somme énorme... ou on la lui a volée.

Mlle Marguerite tressaillit.

--Oh! volée... balbutia-t-elle.

--Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout

admettre... Mais poursuivons. Où se rendait M. de Chalusse?

--Chez un homme d’affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une

adresse qui se trouvait dans la lettre déchirée par lui.

--Le nom de cet homme?

--Fortunat...

Le magistrat écrivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses

questions:

--Arrêtons-nous, dit-il, à cette malheureuse lettre, la cause, selon

vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle?

--Je l’ignore, monsieur. J’ai aidé, c’est vrai, le comte à en réunir les

fragments, mais je ne l’ai pas lue.

--Peu importe!... L’important est de savoir qui l’a écrite. Ce ne peut

être, m’avez-vous dit, que cette sœur de M. de Chalusse disparue il y

a une trentaine d’années ou votre mère...

--En effet, monsieur, c’était et c’est encore mon opinion.

Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague.

--Eh bien!... moi, prononça-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si

la lettre vient de votre mère... Oh! mon moyen est simple et sûr... Je

vais tout bonnement comparer l’écriture à celle des lettres du

secrétaire...

Mlle Marguerite se leva à demi, en s’écriant:

--Oh!... quelle idée!...

Mais lui, sans paraître remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta

d’un ton bref:

--Où est cette lettre?...

--M. de Chalusse doit l’avoir mise dans une de ses poches.

--Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du

comte de la chercher...

La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occupé des démarches

exigées par le décès et les funérailles de son maître, était absent. Le

second valet de chambre et Mme Léon offrirent leurs services, et

certes ils s’employèrent avec le plus louable zèle... Mais leurs

investigations restèrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas.

--Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les

poches de tous les vêtements du mort, quelle fatalité! Là était

peut-être la clef de l’énigme.

Force lui fut cependant de prendre son parti de cette déconvenue.

Il revint s’asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il était

découragé, et il avait retourné en dedans le chaton de sa bague. Ce

n’est pas qu’il estimât le problème insoluble, loin de là; seulement il

reconnaissait que pour arriver à la vérité, il faudrait beaucoup de

temps et des investigations qui n’étaient plus de son ressort...

Une seule espérance immédiate lui restait...

En étudiant les derniers mots écrits et prononcés par M. de Chalusse, ne

pénétrerait-il pas l’intention qui les avait dictés?... Lui, dont

l’expérience avait aiguisé la sagacité, ne leur découvrirait-il pas un

sens qui allumerait une lueur au milieu des ténèbres!...

Il les demanda donc à Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier où

le comte avait essayé de fixer sa pensée, et une carte où elle-même, sur

le moment, avait écrit, dans leur ordre, les dernières paroles du

mourant.

En réunissant le tout, le juge de paix obtenait ceci:

«_... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite...

dépouillée... ta mère... prends garde..._»

Ces douze mots incohérents trahissaient les éternelles préoccupations de

M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l’avenir de

Marguerite, et aussi la trace de l’effroi ou de l’aversion que lui

inspirait la mère de Marguerite.

Mais c’était tout, c’est-à-dire ce n’était rien!...

Le mot: «_donne_» s’entendait. Il était clair que le comte avait voulu

écrire: «Je donne toute ma fortune...» Le mot «_dépouillée_» se

comprenait aussi. Il avait été évidemment arraché au moribond par cette

certitude horrible que Marguerite--sa fille sans aucun doute--n’aurait

pas une pièce d’or des millions qu’il lui destinait. «_Prends garde!_»

s’expliquait seul.

Mais il était deux mots qui semblaient au juge de paix absolument

inexplicables, qu’il cherchait vainement à lier aux autres, qu’il ne

pouvait rattacher à aucune idée probable: le mot _amis_ et le mot

_contre_. Et ils se suivaient, sur le papier, ils étaient les plus

lisibles...

Pour la trentième fois, le juge les répétait à demi-voix quand on

frappa discrètement à la porte; presque aussitôt Mme Léon parut.

--Qu’est-ce? demanda Mlle Marguerite.

La femme de charge déposa sur le bureau un paquet de lettres à l’adresse

de M. de Chalusse, en disant:

--C’est le courrier de défunt M. le comte. Dieu ait son âme!

Puis, présentant un journal à Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix

la plus onctueuse:

--Et de plus, on vient, à l’instant même, d’apporter ceci pour

mademoiselle...

--Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper...

--Pas du tout... J’étais, de ma personne, chez le concierge quand le

commissionnaire est arrivé, et il a bien dit que c’était pour Mlle

Marguerite, de la part d’un de ses amis...

Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle révérence et se retira...

La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d’un air

d’étonnement et d’appréhension, elle le dépliait.

Ce qui la frappa d’abord, c’est qu’à la première page il y avait une

vingtaine de lignes encadrées au crayon rouge.

Évidemment on lui envoyait ce journal pour qu’elle lût les passages

entourés: elle lut donc:

«Grand émoi et scandale énorme, à l’hôtel de Mme d’A..., une vieille

étoile de première grandeur...»

C’était l’épouvantable article qui racontait la scène de jeu où Pascal

avait laissé son honneur.

Et pour que Mlle Marguerite n’eût ni doute ni hésitation, le lâche,

le misérable qui lui adressait l’article avait eu soin, à côté des

initiales, d’ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres.

Ainsi, il avait écrit d’Argelès, Pascal Férailleur, Fernand de Coralth,

Rochecote.

Et cependant, malgré cette précaution ignoble, la jeune fille ne

saisissait, tout d’abord, ni le sens ni la portée de ce récit, et il lui

fallut le relire jusqu’à quatre fois... Mais lorsqu’elle comprit enfin,

quand l’horrible vérité éclata dans son esprit, le journal lui échappa

des mains, elle pâlit comme on ne pâlit que pour mourir, et pantelante,

anéantie, assommée, elle s’appuya contre le mur...

Ses traits exprimèrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de

paix, effrayé, se dressa d’un bond.

--Qu’y a-t-il encore?

Elle essaya de répondre, ne le put, et alors montra du doigt, à terre,

le journal en bégayant d’une voix étranglée:

--Là!... là!...

Il ne fallut au juge qu’un coup d’œil pour comprendre. Et cet homme,

qui avait vu tant de misères en sa vie, ce magistrat qui avait été le

confident de tant de martyres ignorés, fut atterré de l’acharnement de

la destinée à frapper cette infortunée.

Il s’approcha d’elle comme elle défaillait et la soutint jusqu’à son

fauteuil, où elle s’affaissa.

--Pauvre enfant!... murmura-t-il... L’homme que vous aviez choisi, à qui

vous eussiez tout sacrifié... c’est ce Pascal Férailleur, n’est-ce

pas?...

--C’est lui.

--Il est avocat?

--Je vous l’ai dit, monsieur.

--Il demeure bien rue d’Ulm?

--Oui.

Le juge de paix hocha tristement la tête.

--C’est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je

l’aimais et... je l’honorais. Hier encore, je vous aurais dit: «Celui-là

est digne de vous.» Son intacte réputation désarmait jusqu’à l’envie...

Et voilà où le jeu l’a conduit... Il a volé!...

Roide et tout d’une pièce, Mlle Marguerite se dressa.

--C’est faux!... prononça-t-elle... ce qu’il y a sur ce journal est

faux!...

Sous tant de coups répétés, la raison de cette infortunée vacillait-elle

donc? On pouvait le craindre.

Livide l’instant d’avant, elle était devenue plus rouge que le feu, un

tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du

sinistre éclat du délire.

--Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue.

Et aussitôt, loin d’encourager ses espérances, il voulut détruire des

illusions qu’il croyait dangereuses.

--Hélas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas...

Les journaux sont parfois inconsidérés, il arrive qu’on surprend leur

bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur

des preuves appuyées d’irrécusables témoignages...

Elle haussait les épaules comme si elle eût entendu les plus grandes

absurdités du monde, et à demi-voix murmurait:

--Je m’explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment

il n’a pas encore répondu à ma lettre d’hier soir...

Et le juge poursuivait:

--Ainsi, malheureusement, après l’article que nous venons de lire, on ne

saurait garder l’ombre d’un doute...

Brusquement, Mlle Marguerite l’interrompit.

--Mais je n’ai pas douté une seconde!... s’écria-t-elle. Douter de

Pascal, moi!... je douterais plutôt de moi-même... Je puis faillir, moi,

je ne suis qu’une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui...

lui!... Vous ne savez donc pas qu’il était comme ma conscience!... Avant

de rien entreprendre, avant de rien décider, s’il me venait quelque

scrupule, je me disais: «Que ferait-il, lui?...» Et la seule pensée de

celui qui pour moi est l’honneur même suffisait à écarter les

inspirations mauvaises.

Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entière,

inébranlable. Et la foi donnait à son beau visage une sublime

expression.

--Si vous m’avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c’est que

j’ai été atterrée par l’audace de l’accusation... Comment, par quelles

manœuvres des misérables ont-ils paru convaincre Pascal d’une action

flétrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c’est

qu’il est innocent... Ce qui est sûr, c’est que la terre entière se

dressant pour témoigner contre lui, n’altérerait pas ma croyance en

lui... Il avouerait que je ne serais pas entièrement convaincue, et je

le croirais fou plus aisément que coupable!...

Un sourire amer crispait sa lèvre, elle revenait au sentiment exact de

la situation, et c’est d’un ton relativement calme qu’elle reprit:

--Que prouvent d’ailleurs de vains témoignages... N’avez-vous pas

entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des

millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui fût advenu sans votre

intervention!... Peut-être serais-je en prison, à cette heure!...

--Ce n’est plus la même chose, mon enfant...

--C’est la même chose, monsieur!... Supposez-moi accusée. Que

croyez-vous qu’eût répondu Pascal à qui fût allé lui dire: «Marguerite

est une voleuse!... Il eût ri, et comme moi se fût écrié:

«impossible!...»

La conviction du juge de paix était faite.

Pour lui, Pascal Férailleur était coupable.

Cependant, il n’entreprit pas de discuter. D’abord, il sentait bien

qu’il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite à quoi bon la

convaincre, maintenant que son énergie avait repris le dessus.

Mais il chercha un moyen de connaître les projets de cette infortunée,

afin de les combattre s’ils lui semblaient périlleux...

--Peut-être avez-vous raison, mon enfant, concéda-t-il; ce malheur n’en

doit pas moins changer toutes vos déterminations...

--En effet, monsieur, il les modifie...

Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda.

--Il y a une heure, reprit-elle, j’étais bien résolue à aller trouver

Pascal... Je comptais réclamer de lui aide et assistance... fièrement,

comme on réclame un droit indéniable ou l’exécution d’une promesse

sacrée... tandis que maintenant...

--Eh bien!...

--Je suis toujours décidée à aller à lui, mais ce sera humblement et en

suppliante... Et je lui dirai: «Vous souffrez, mais il n’est pas de

malheur intolérable, quand on est deux à s’en partager le fardeau, me

voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier

lâchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l’Europe ou

rester à Paris pour épier l’heure de la vengeance, il vous faut un

compagnon vaillant et fidèle, un confident de vos desseins, un autre

vous-même, me voici!... Femme, amie, sœur, maîtresse, je serai ce que

vous voudrez, me voici sans condition.»

Et immédiatement, pour répondre à un mouvement et à une exclamation du

vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermeté

extraordinaire:

--Il est malheureux... je suis libre... je l’aime!...

Le juge de paix était pétrifié.

Il sentait bien que ce qu’elle disait, elle le ferait. En elle il avait

reconnu une de ces âmes généreuses et fières qu’attire et séduit tout ce

qui est héroïque et grand, incapables d’hésitations pusillanimes et

d’égoïstes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu’elles croient

être le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le

sacrifice.

--Heureusement, chère demoiselle Marguerite, fit-il, votre dévoûment

sera sans aucun doute inutile.

--Pourquoi cela, monsieur?...

--Parce que M. Férailleur vous doit, et qui plus est se doit à lui-même

de ne pas l’accepter.

Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient.

--Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous préparer à une douloureuse

déception... Coupable ou innocent, M. Férailleur est... déshonoré. A

moins d’un miracle, sa vie est perdue, finie... à l’heure qu’il est, il

est rayé du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si

vous voulez, dont on ne se relève pas... Comment pouvez-vous espérer

qu’il consente à unir votre destinée à la sienne!...

Cette objection la frappa. Elle ne l’avait pas prévue, et elle lui parut

terrible.

Deux larmes, pareilles à deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et

d’une voix désolée:

--Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu’il n’ait pas cette

générosité cruelle... le seul grand, le seul véritable malheur pour moi

serait d’être repoussée par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse

sans ressources, sans pain, c’est presque un bonheur en ce moment, je

lui demanderai ce qu’il veut que je devienne s’il m’abandonne, et qui me

protégera sinon lui... L’avenir de célébrité qu’il rêvait pour moi est

anéanti... Eh bien! je l’en consolerai, moi... De nos deux infortunes,

je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous

fuirons... notre honnêteté se souillerait rien qu’à se mesurer avec tant

de scélératesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amérique,

un coin ignoré où nous nous créerons une destinée nouvelle et

meilleure...

C’était à ne pas croire que celle qui parlait avec cette véhémence

passionnée fût Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine.

Et à qui parlait-elle ainsi?... A un étranger, qu’elle voyait pour la

première fois.

Mais les circonstances l’emportaient, plus fortes que sa volonté. Un à

un, elle avait déchiré tous les voiles de ses plus chers et de ses plus

intimes sentiments, et, à la fin, elle se montrait telle qu’elle était

véritablement...

Et cependant, le juge de paix sut résister à l’émotion et à

l’attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des

espoirs qu’il estimait irréalisables...

--Et si M. Férailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il.

--Eh! ce n’est pas un sacrifice, monsieur!

--Soit... Mais enfin il se peut qu’il vous... repousse. Que

ferez-vous?...

Elle laissa retomber ses bras d’un air de morne accablement.

--Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais

toujours à gagner ma vie... On dit que j’ai une voix remarquable...

j’entrerais peut-être au théâtre... j’y ai songé, autrefois.

Le juge bondit sur son fauteuil.

--Vous seriez comédienne, interrompit-il, vous!...

--Cela ou autre chose... qu’importe.

--Comment, qu’importe!... Mais vous ne soupçonnez pas... Vous n’imaginez

pas...

Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu’il

apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui.

--Je soupçonne, dit-elle, que le théâtre est pour une femme une carrière

abominable... Mais je sais que là comme ailleurs il est des femmes

honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand

pour me garantir de toute déchéance... Il a sauvé l’apprentie, il

préserverait la comédienne... Je serais calomniée!... ce ne serait pas

un malheur. Je méprise trop le monde pour prendre souci de son opinion

tant que j’aurai pour moi le témoignage de ma conscience... Pourquoi ne

serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais à l’art tout ce

que j’ai d’intelligence, de passion, d’énergie et de volonté!...

Elle s’arrêta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit

venait.

Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit:

--Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si

mademoiselle peut lui faire l’honneur de le recevoir...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 38 / 138 题