IX

Depuis un moment déjà, on entendait au dehors, dans le vestibule, un

mouvement inusité, des pas qui allaient et venaient, des trépignements

et le murmure étouffé de voix se consultant.

Impatienté et croyant comprendre ce dont il s’agissait, le juge de paix

se leva et courut ouvrir.

Il ne s’était pas trompé. Le greffier était revenu de déjeuner; il

n’osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait

long.

--Ah!... c’est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez

l’inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas à vous rejoindre.

Et refermant la porte, il revint s’asseoir...

C’est à peine si Mlle Marguerite s’était aperçue de son mouvement, et

il n’avait pas repris sa place que déjà elle poursuivait:

--De ma vie je n’avais aperçu un homme aussi imposant que le comte de

Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la façon dont il

était vêtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de

crainte une pauvre enfant comme moi...

Et c’est à peine si j’eus assez de présence d’esprit pour m’incliner

devant lui respectueusement.

Lui me dévisagea d’un œil indifférent, et du bout des lèvres laissa

tomber ces froides paroles:

--Ah!... c’est là cette jeune fille dont vous me parliez!

L’accent du comte trahissait si bien une surprise désagréable, que

Mme la supérieure en fut frappée.

Elle me regarda et parut indignée et désolée de mon accoutrement plus

que modeste.

--Il est honteux, s’écria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi

vêtue!

Et tout aussitôt elle m’arracha, plutôt qu’elle ne dénoua mon tablier de

cuisine, et de ses propres mains se mit à relever mes cheveux, comme

pour mieux faire valoir ma personne.

--Ah!... ces patrons, répétait-elle, les meilleurs ne valent rien...

Comme ils abusent!... Impossible de se fier à leurs promesses... On ne

peut cependant pas être toujours sur leur dos...

Mais les efforts de Mme la supérieure devaient être perdus. M. de

Chalusse s’était détourné d’un air distrait, et il s’entretenait avec

des messieurs qui se trouvaient là.

Car, alors seulement je le remarquai, «le bureau» était plein de monde.

A côté du monsieur à calotte de soie noire, cinq ou six autres se

tenaient debout, de ceux que j’avais vus venir assez souvent pour

inspecter l’hospice.

De qui s’entretenaient-ils?

De moi, bien évidemment, je le reconnaissais aux regards que tous

m’adressaient, regards où il n’y avait, d’ailleurs, que bienveillance.

Mme la supérieure était allée se mêler à leur groupe; elle parlait

avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans

mon embrasure de fenêtre, tout embarrassée de mon personnage, j’écoutais

de toutes les forces de mon attention...

Mais j’avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais

pas grand’chose aux phrases qui se succédaient, non plus qu’aux

observations et aux objections. Et à tout moment revenaient les mots de

«tutelle officieuse, d’adoption ultérieure, de commission

administrative, d’émancipation, de dot, de compensation, d’indemnité

pour les aliments fournis...»

Un seul fait précis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et

entendais.

M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs,

en échange, en exigeaient d’autres, et encore, et toujours davantage, à

mesure qu’il répondait:

--Oui, oui, c’est accordé, c’est entendu!

Même, à la fin, il me sembla qu’il s’impatientait, car c’est de la voix

brève que donne l’habitude du commandement qu’il répondit:

--Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de

plus?...

Les messieurs aussitôt se turent, et Mme la supérieure se mit à

protester que M. le comte était trop bon mille fois, mais qu’on n’avait

pas attendu moins de lui, dernier représentant d’une de ces grandes et

anciennes familles, où la charité est une tradition.

Je ne saurais rendre à cette heure la surprise et l’indignation que

j’éprouvai alors...

Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c’était

mon sort, mon avenir, ma vie, qui s’agitaient et se décidaient en ce

moment... et je n’étais même pas consultée.

On disposait de moi, comme si on eût été sûr que je ne pouvais refuser

mon assentiment après qu’on se serait engagé pour moi.

Mon orgueil se révoltait à cette idée, mais mon esprit ne me fournissait

pas une parole pour traduire ma colère. Rouge, confuse, furieuse, je me

demandais comment intervenir quand tout à coup la délibération cessa et

je fus entourée de tous ces messieurs.

L’un d’eux, un petit vieux, qui avait un sourire béat et des yeux

étincelants, me tapa doucement sur la joue en disant:

--Et elle est aussi sage que jolie!

Je l’aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvèrent, sauf

pourtant M. de Chalusse, dont l’attitude devenait de plus en plus

glaciale, et qui avait aux lèvres ce sourire contraint de l’homme bien

élevé résolu à ne se froisser de rien.

Il me parut qu’il souffrait, et je sus plus tard que je ne m’étais pas

trompée.

Loin d’imiter la familiarité du vieux monsieur, il me salua gravement

avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en déclarant qu’il

reviendrait le lendemain pour en finir.

J’étais enfin seule avec Mme la supérieure, j’allais pouvoir

l’interroger; elle ne m’en laissa pas le temps, et la première, avec une

volubilité extraordinaire, elle se mit à m’expliquer mon bonheur inouï,

preuve irrécusable et manifeste de la protection de la Providence.

Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait

certainement, et plus tard, si je savais reconnaître ses bontés, il

m’adopterait, moi, pauvre fille sans père ni mère, je porterais ce grand

nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense...

Elle ajoutait que là ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu’il

consentait à rembourser tout ce que j’avais coûté, qu’il se proposait de

doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu’enfin il avait

promis des fonds pour faire bâtir une chapelle.

Comment cela était arrivé, c’était à n’y pas croire.

Le matin même, M. de Chalusse s’était présenté, déclarant que vieux,

célibataire, sans enfants, sans famille, il prétendait se charger de

l’avenir d’une pauvre orpheline.

On lui avait présenté la liste de toutes les orphelines de l’hospice, et

c’était moi qu’il avait choisie...

--Et au hasard, ma chère Marguerite, répétait Mme la supérieure; au

hasard... c’est un véritable miracle...

Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j’étais bien plus

étourdie encore que joyeuse.

Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j’aurais voulu demeurer

seule pour me recueillir, pour réfléchir, car j’étais libre, je le

savais, de refuser ces éblouissantes perspectives...

Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour

les prévenir, pour les consulter... Cette permission me fut refusée.

Il me fut dit que je délibérerais et que je me déciderais seule, et que

ma résolution prise, il n’y aurait plus à revenir...

Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mme la

supérieure.

Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente.

Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible

déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont

sans doute on attendait beaucoup...

Et cependant, j’hésitais à me décider...

Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère

et réelle...

Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes

patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais

expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon

apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me

paraissait sûr...

L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait

si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte

m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le

hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y

réfléchissant, me paraissait préparé de longue main, et devait,

pensais-je, cacher quelque mystère...

Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma

volonté, de lui confier ma vie, me répugnait.

On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à

la dernière seconde, je demeurai en suspens.

Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à

l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances

que je ne pouvais même pas concevoir...

Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je

consentais à tout.

Mlle Marguerite se hâtait.

Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les

lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage

à mesure que son récit se rapprochait du moment présent...

--Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais

jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour

devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille,

j’avais rendu ma réponse à Mme la supérieure. Dès le matin, je vis

arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient

me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait

présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de

l’argent.

N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient

humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été

si dévouée...

Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible

contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient:

vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient

avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes

services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais

pour le même prix...

La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir

pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la

suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice

jusqu’à moi...

Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si

véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je

serais retournée chez ces braves relieurs...

Mais il n’était plus temps.

Une converse vint me dire de descendre, que Mme la supérieure me

demandait.

Une dernière fois j’embrassai le père et la mère Greloux, comme nous

disions à l’atelier, et je descendis.

Chez Mme la supérieure, une dame et deux ouvrières chargées de

cartons m’attendaient.

C’était une couturière qui arrivait avec les vêtements qui convenaient à

ma nouvelle situation. C’était, on me l’apprit, une prévenance de M. de

Chalusse. Ce grand seigneur pensait à tout et ne dédaignait pas, entouré

qu’il était de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux

détails...

Donc, pour la première fois, je sentis sur mon épaule le frissonnement

de la soie et le moelleux du cachemire... J’essayai aussi de mettre des

gants... je dis j’essayai, car jamais je n’y pus parvenir.

Tout en parlant ainsi, sans arrière-pensée de coquetterie, certes, la

jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguité,

rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets

nacrés...

Et le juge de paix se demandait s’il était bien possible que ces mains

de duchesse, faites pour le désespoir de la statuaire, eussent été

condamnées aux plus grossiers ouvrages.

--Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un

sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant.

Toutes les bonnes sœurs réunies autour de moi mettaient à me faire

belle autant de soins et de patience qu’elles en déployaient à parer,

les jours de fête, la vierge de notre chapelle.

Un secret instinct me disait qu’elles se fourvoyaient, que leur goût

n’était pas le goût; qu’elles m’habillaient ridiculement... n’importe...

je les laissais se contenter sans mot dire. J’avais le cœur

horriblement serré... jamais attention faite pour rendre joyeuse

n’apporta tant de tristesse.

Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de Mme Greloux, et

ces parures criardes me paraissaient aussi funèbres que la dernière

toilette du condamné...

Enfin, elles trouvèrent leur œuvre parfaite, et alors j’entendis

autour de moi comme une clameur d’admiration... Jamais les sœurs, à

les entendre, n’avaient contemplé rien de si merveilleux... Celles qui

étaient à la classe ou à la couture furent mandées pour juger, et même

les plus sages d’entre les orphelines furent admises... Peut-être, pour

ces dernières, devais-je être un exemple destiné à rendre les bons

conseils palpables, car Mme la supérieure disait à toutes:

--Vous voyez, mes chères filles, où mène une bonne conduite... Soyez

sages autant que notre chère Marguerite, et Dieu vous récompensera comme

elle....

Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu’une momie sous ses

bandelettes, les bras écartés du corps, pâle d’appréhension,

j’attendais.

J’attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre après avoir

terminé toutes les formalités qui allaient substituer son autorité à

l’autorité de la commission administrative de l’hospice.

Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut...

C’était bien lui, tel que je l’avais entrevu, tel qu’il assiégeait ma

mémoire. C’était ce même flegme hautain qui m’avait glacée, ce même

œil impassible...

A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l’observais avec une

anxiété poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni

blâme.

--Vous voyez, monsieur le comte, dit Mme la supérieure en me

montrant, que vos intentions ont été scrupuleusement suivies.

--Je vous en remercie, ma sœur, dit-il, et c’est à vos pauvres que je

prouverai l’étendue de ma reconnaissance.

Puis, se retournant vers moi:

--Marguerite, me dit-il, prenez congé de... vos mères, et dites-leur

bien que vous ne les oublierez jamais...

Elle s’interrompit, les larmes rendaient sa voix presque

inintelligible...

Mais dominant aussitôt son attendrissement:

--A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien

j’aimais ces pauvres sœurs que parfois j’avais presque maudites... Je

sentis par combien d’affections je tenais à cette hospitalière maison,

et toutes ces petites infortunées, mes compagnes de misère et

d’abandon...

Mon cœur se brisait, et Mme la supérieure, toujours si impassible,

ne semblait guère moins émue que moi... Elle l’était... N’emportais-je

pas, et pour quels hasards, cette fraction de son cœur qu’elle

m’avait donnée!...

Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m’entraîna.

Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui était

venue me prendre à mon atelier, mais beaucoup plus vaste et chargée de

malles et de coffres.

Elle était attelée de quatre chevaux gris conduits par des postillons

portant l’uniforme de la poste de Paris.

--Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse.

J’obéis, plus morte que vive, et je me plaçai, comme il me l’indiquait,

sur la banquette du fond.

Lui-même, alors, monta et se plaça en face de moi.

Ah!... ce fut là, monsieur, une de ces émotions dont la seule pensée,

bien des années après, remue l’âme jusqu’en ses plus intimes

profondeurs...

Sur la porte de l’hospice, toutes les sœurs se pressaient, fondant en

larmes; Mme la supérieure même pleurait sans chercher à se cacher.

--Adieu!... me criaient-elles, adieu, chère fille aimée, adieu, chère

petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour

votre bonheur.

Dieu ne devait pas les entendre.

Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portière, les

postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit à fond

de train.

Le sort en était jeté... Il y avait comme un abîme désormais entre moi

et cet hospice, où à peine née j’avais été apportée à demi morte,

enveloppée de langes dont les angles chiffrés avaient été coupés.

Je sentais que mon passé m’échappait, quel serait l’avenir? Mais j’étais

trop hors de moi pour réfléchir, et blottie dans un angle de la voiture,

j’épiais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l’esclave qui

étudie son nouveau maître.

Ah!... monsieur, quelle stupeur tout à coup!...

La physionomie du comte changea comme s’il eût laissé tomber un masque,

ses lèvres tremblèrent, des éclairs de tendresse jaillirent de ses yeux

et il m’attira à lui en s’écriant:

--Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adorée!... Enfin, enfin!...

Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j’avais jugé plus

froid et plus insensible que le marbre, il m’étreignait entre ses bras,

il me meurtrissait de ses baisers.

Et moi, je me sentais affreusement bouleversée par des sentiments

étranges, inconnus, indéfinissables... Mais je ne tremblais plus...

Une voix au dedans de moi me criait que c’était comme une chaîne

mystérieuse brusquement rompue, qui tout à coup se renouait entre M. de

Chalusse et moi.

Et cependant, je me rappelais les explications de la supérieure de

l’hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la

Providence, dont elle m’avait parlé.

--Ce n’est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a

décidé votre choix entre toutes les orphelines?

Ma question parut le confondre.

--Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chère fille adorée, voici des années

que je prépare ce hasard!...

A l’instant même, toutes les histoires romanesques de l’hospice me

revinrent en mémoire.

Et Dieu sait s’il s’en raconte, que les sœurs converses se

transmettent de génération en génération, et qui sont comme la légende

d’or des enfants trouvés.

Cette formule désolante «père et mère inconnus,» sur un acte de

naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations,

une porte ouverte aux espérances les plus extravagantes...

Et je me mis à fixer le comte de Chalusse, essayant de découvrir dans

ses traits quelque chose des miens, m’efforçant de saisir une vague

ressemblance. Lui ne paraissait pas s’apercevoir de l’obstination de mon

regard, et poursuivant une pensée obsédante, il murmurait:

--Le hasard!... il fallait qu’on y crût... on y a cru... Et cependant,

les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu’à

Fortunat, le dénicheur d’héritages, les maîtres dans l’art de suivre une

piste, ont épuisé leurs ressources à seconder mes recherches

acharnées!...

L’angoisse me devenait intolérable, aussi, n’y tenant plus:

--Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de

cœur, vous êtes mon père, c’est vous...

De la main, il me ferma la bouche si violemment qu’il me fit mal, et

d’une voix sourde:

--Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de

dire!... Oubliez jusqu’à cette funeste pensée... Ce nom de père, ne le

prononcez jamais. Vous m’entendez: jamais!... je vous le défends!...

Il était devenu extraordinairement pâle, et ses regards effarés erraient

de tous côtés, comme s’il eût frémi qu’on ne m’eût écoutée, comme s’il

eût oublié que nous étions seuls, dans une voiture emportée au galop.

Moi, cependant, j’étais perdue de stupeur, et mortellement épouvantée de

ce soudain effroi que M. de Chalusse n’avait pu maîtriser.

Qu’est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles

mystérieuses appréhensions avais-je fait tressaillir au fond de l’âme de

ce vieillard, mon tuteur, désormais, mon maître!...

Je ne pouvais concevoir ni m’imaginer ce qu’il avait trouvé à ma

question d’extraordinaire et d’inattendu. Je la jugeai toute naturelle

au contraire, dictée par les circonstances, imposée par la conduite et

par les paroles du comte.

Et, en dépit du désordre de ma pensée, cet inexplicable murmure qu’on

appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi:

--Il t’a défendu de l’appeler ton père, il ne t’a pas dit qu’il ne l’est

pas.

Mais je n’eus le loisir ni de réfléchir ni d’interroger surtout, M. de

Chalusse. En ce moment, je m’en sentais le courage... Je ne l’osai

jamais par la suite.

Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de

fer de Lyon. Bientôt nous mîmes pied à terre dans la cour de la gare.

Là, j’eus la première notion exacte de la féerique puissance de

l’argent, moi, pauvre fille élevée par la charité publique, moi qui,

depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance.

M. de Chalusse était attendu par ceux de ses gens qui devaient nous

accompagner, ils avaient pensé à tout, ils avaient tout prévu.

Je n’avais pas eu le temps de regarder autour de moi que déjà nous

étions sur le quai, devant un train prêt à partir. En face, sur une

plate-forme, je reconnus, fixée et amarrée, la berline de voyage qui

nous avait amenés. Je m’apprêtais à y monter, car déjà les employés

criaient: «En voiture, messieurs les voyageurs!» quand M. de Chalusse

m’arrêta.

--Pas ici, me dit-il; venez avec moi.

Je le suivis, et il me mena à un wagon magnifique plus grand et plus

haut que tous les autres, portant, au centre, en relief, les armes des

Chalusse.

--Voici votre voiture, chère Marguerite, me dit-il.

J’y entrai. La vapeur siffla; le train était parti...

Mlle Marguerite succombait de lassitude, la sueur perlait à ses

tempes, sa poitrine haletait, sa voix commençait à se trahir...

Le juge de paix s’effraya presque.

--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, reposez-vous, rien ne nous

presse.

Mais elle, secouant la tête:

--Mieux vaut finir, fit-elle, après je n’aurais plus la courage de

reprendre.

Et elle continua:

--Un tel voyage, pour moi qui n’étais jamais allée plus loin que

Versailles, eût dû être un long enchantement...

Notre wagon, le wagon de M. de Chalusse, était une de ces dispendieuses

fantaisies que peu de millionnaires se permettent... Il se composait

d’un salon, qui était un chef-d’œuvre de goût et de luxe, et de deux

compartiments, un à chaque bout, formant deux chambres avec leurs lits

de repos...

Et tout cela, le comte ne se lassait pas de me le répéter, était à moi,

à moi seule...

C’est appuyée sur des coussins de velours que je regardais par la

portière surgir et s’évanouir aussitôt les paysages... Penché près de

moi, M. de Chalusse me nommait toutes les villes et les moindres

villages que nous traversions: Brunoy, Melun, Fontainebleau, Villeneuve,

Sens, Laroche...

Et à toutes les stations, dès qu’il y avait cinq minutes d’arrêt, les

domestiques qui voyageaient dans la berline accouraient nous demander

nos ordres...

A Lyon, au milieu de la nuit, un souper nous attendait, qu’on servit dès

que nous descendîmes de wagon... puis on nous avertit de remonter, et le

train repartit...

Quels émerveillements pour une pauvre petite ouvrière de quinze ans,

qui, la veille encore, bornait ses plus hautes ambitions à un gain de

cinq francs par jour!... Quel foudroyant changement!... Le comte

m’avait fait me retirer dans une des chambres du wagon, et là, le

sommeil me gagnant, je finissais par perdre l’exacte notion de moi, ne

sachant plus distinguer la réalité du rêve.

Cependant, une inquiétude m’obsédait, dominant l’étourdissement:

l’incertitude de ce qui m’attendait au bout de cette longue route.

M. de Chalusse restait bon et affectueux avec moi; mais il avait repris

son flegme habituel, et mon bon sens me disait qu’à le questionner je

perdrais mes peines.

Enfin, le lendemain, après trente heures de chemin de fer, nous

remontâmes dans la berline attelée de chevaux de poste, et peu après M.

de Chalusse me dit:

--Voici Cannes... Nous sommes arrivés.

Dans cette ville, une des plus charmantes qui se mirent aux flots bleus

de la Méditerranée, le comte possédait un véritable palais, au milieu

d’un bois d’orangers, à deux pas de la mer, en face de ces deux

corbeilles de myrtes et de lauriers roses, qu’on appelle les îles

Sainte-Marguerite.

Il se proposait d’y passer quelques mois, le temps qu’il faudrait à mon

apprentissage du luxe.

C’est que, dans ma situation nouvelle, j’étais incroyablement gauche et

sauvage, d’une timidité extraordinaire, que redoublait mon orgueil, et

si dépaysée que j’en étais à ne plus savoir, pour ainsi dire, me servir

de mes mains, ni marcher, ni me tenir. Tout m’embarrassait et

m’effarouchait. Et, pour comble, j’avais conscience de mon étrangeté, je

voyais mes maladresses et que je manquais à tous les usages, je

comprenais que je ne parlais même pas la langue des gens qui

m’entouraient.

Et cependant, le souvenir de cette petite ville de Cannes me sera

toujours cher.

C’est là que j’ai entrevu pour la première fois celui qui maintenant est

mon unique ami en ce monde. Il ne m’avait pas adressé la parole, mais à

la commotion que je ressentis là, dans la poitrine, quand nos yeux se

rencontrèrent, je compris qu’il aurait sur ma vie une influence

décisive.

L’événement m’a prouvé que je ne m’étais pas trompée.

Dans le moment, cependant, je ne sus rien de lui. Pour rien au monde je

n’eusse questionné. Et c’est par hasard que j’appris qu’il habitait

Paris, qu’il était avocat, qu’il se nommait Pascal, et qu’il était venu

dans le Midi pour accompagner un de ses amis malade...

D’un seul mot, à cette époque, le comte de Chalusse pouvait assurer le

bonheur de ma vie et de la sienne... ce mot, il ne le prononça pas.

Il fut pour moi le meilleur et le plus indulgent des pères, et souvent

j’ai été touchée jusqu’aux larmes de son ingénieuse tendresse.

Mais s’il était à genoux devant le moindre de mes désirs, il ne

m’accordait pas sa confiance.

Il y avait entre nous un secret qui était comme un mur de glace.

Je m’accoutumais cependant à ma nouvelle vie, et mon esprit reprenait

son équilibre, quand un soir, le comte rentra plus bouleversé, s’il est

possible, que le jour de ma sortie de l’hospice.

Il appela son valet de chambre, et d’un ton qui n’admettait pas de

réplique:

--Je veux partir, dit-il, je veux être parti avant une heure,

procurez-vous des chevaux de poste à l’instant.

Et comme mes yeux, à défaut de ma bouche, interrogeaient:

--Il le faut, ajouta-t-il, hésiter serait folie, chaque minute ajoute

pour ainsi dire au péril qui nous menace.

J’étais bien jeune, monsieur, inexpérimentée, toute ignorante de la vie;

mais la souffrance, l’isolement, la certitude de n’avoir à compter que

sur moi avaient donné à mon intelligence cette maturité précoce qui est

le lot des enfants des pauvres.

Prévenue, aussitôt admise près de M. de Chalusse, qu’il me faisait

mystère d’une certaine chose, je m’étais mise à l’étudier avec cette

patiente sagacité de l’enfant, redoutable parce qu’on ne la soupçonne

pas, et j’en étais arrivée à cette conviction qu’une perpétuelle terreur

troublait sa vie.

Était-ce donc pour lui qu’il tremblait, ce grand seigneur que son titre,

ses relations et sa fortune faisaient si puissant? Évidemment non.

C’était donc pour moi? Sans doute! Mais pourquoi?...

Bientôt il me fut prouvé qu’il me cachait, ou que du moins il empêchait

par tous les moyens en son pouvoir, que ma présence près de lui ne fût

connue hors d’un cercle très-restreint.

Notre brusque départ de Cannes devait justifier toutes mes conjectures.

Ce fut à proprement parler une fuite.

Nous nous mîmes en route à onze heures du soir, par une pluie battante,

avec les premiers chevaux qu’on pût se procurer.

Le seul valet de chambre de M. de Chalusse nous accompagnait; non

Casimir, celui qui m’accusait, il n’y a qu’un instant, mais un autre, un

vieux et digne serviteur, mort depuis, malheureusement, et qui avait

toute la confiance de son maître.

Les autres domestiques, congédiés avec une gratification princière,

devaient se disperser le lendemain.

Nous ne revenions pas sur Paris; nous nous dirigions vers la frontière

italienne.

Il faisait encore nuit noire quand nous arrivâmes à Nice, devenue depuis

peu une ville française. Notre voiture s’arrêta sur le port, le

postillon détela ses chevaux, et nous restâmes là...

Le valet de chambre s’était éloigné en courant. Il ne reparut que deux

heures plus tard, annonçant qu’il avait eu bien de la peine à se

procurer ce que souhaitait M. le comte, mais qu’enfin, en prodiguant

l’argent il avait levé toutes les difficultés.

Ce que voulait M. de Chalusse, c’était un navire prêt à prendre la mer.

Bientôt celui qu’avait arrêté le valet de chambre vint se ranger le long

du quai. Notre berline fut hissée sur le pont et nous mîmes à la

voile... le jour se levait.

Le surlendemain, nous étions à Gênes, cachés sous un faux nom dans une

hôtellerie du dernier ordre.

Depuis l’instant où le comte avait senti la mer sous ses pieds, il

m’avait paru moins violemment agité, mais il était loin d’être calme. Il

tremblait d’être poursuivi et rejoint, les précautions dont il

s’entourait le prouvaient. Un malfaiteur ne prend pas plus de peine pour

dépister la police lancée sur ses traces.

Un fait positif aussi, c’est que, seule, je causais les transes

incessantes de M. de Chalusse. Même, une fois je l’entendis délibérer

avec son valet de chambre si on ne m’habillerait pas en homme. La

difficulté de se procurer un costume empêcha surtout l’exécution de ce

projet.

Pour ne négliger aucune circonstance, je dois dire que le domestique ne

partageait pas les inquiétudes de son maître.

A trois ou quatre reprises, je l’entendis qui disait:

--M. le comte est trop bon de se faire ainsi du mauvais sang... Elle ne

nous rattrapera pas... Nous a-t-elle seulement suivis?... Sait-elle même

quelque chose?... Et, à tout mettre au pis, que peut-elle?...

Elle!... qui, elle?... Voilà ce que je m’épuisais à chercher.

Je dois, du reste, vous l’avouer, monsieur: positive de ma nature et peu

accessible aux imaginations romanesques, je finissais par me persuader

que le péril existait surtout dans l’esprit du comte, et qu’il se

l’exagérait singulièrement s’il ne le créait pas.

Il n’en souffrait pas moins, et la preuve c’est que le mois qui suivit

fut employé en courses haletantes d’un bout à l’autre de l’Italie.

Le mois de mai finissait quand M. de Chalusse crut pouvoir rentrer en

France. Nous rentrâmes par le Mont-Cenis, et tout d’une traite nous

allâmes jusqu’à Lyon.

C’est là qu’après un séjour de quarante-huit heures employées en

courses, le comte m’apprit que nous allions nous séparer pour un temps,

que la prudence exigeait ce sacrifice...

Et aussitôt, sans me laisser placer une parole, il entreprit de me

démontrer les avantages de ce parti.

J’étais d’une ignorance extrême, et il comptait que je profiterais de

notre séparation pour hausser mon éducation au niveau de ma position

sociale.

Il avait donc arrangé, me dit-il, que j’entrerais comme pensionnaire aux

dames de Sainte-Marthe, une maison d’éducation qui a dans le Rhône la

célébrité du couvent des Oiseaux à Paris.

Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter.

Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les

lettres que je lui écrirais à une adresse qu’il me donna, et lui-même

signerait d’un nom supposé celles qu’il m’adresserait. Enfin, il me dit

encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je

pouvais me fier à elle...

Il était si inquiet, si agité, si visiblement désespéré le jour où cette

grave détermination fut prise, que véritablement je le crus... fou.

N’importe, je répondis que j’obéirais, et la vérité est que j’étais loin

d’être affligée.

L’existence, près de M. de Chalusse, était d’une tristesse mortelle. Je

dépérissais d’ennui, moi toujours accoutumée au travail, au mouvement,

au bruit. Et je me sentais tout émue de joie, à l’idée que j’allais me

trouver au milieu de jeunes filles de mon âge que j’aimerais et qui

m’aimeraient.

Malheureusement, M. de Chalusse, qui prévoyait tout, avait oublié une

circonstance qui devait faire des deux années que j’ai passées à

Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie.

Je fus d’abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une «nouvelle»

qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas à

me demander comment je m’appelais, et je n’avais d’autre nom à donner

que celui de Marguerite... On s’étonna, on voulut savoir ce que

faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j’avouai que je ne

connaissais ni mon père ni ma mère...

Dès lors, «la bâtarde,» on m’avait surnommée ainsi, fut reléguée à

l’écart... On s’éloigna de moi pendant les récréations... Ce fut à qui

ne serait pas placée près de moi à l’étude... à la leçon de piano, celle

qui devait jouer après moi affectait d’essuyer soigneusement le clavier.

Bravement, j’essayai de lutter contre cette réprobation injuste, et de

la vaincre. Inutiles efforts!... J’étais trop différente de toutes ces

jeunes filles... D’ailleurs, j’avais commis une imprudence énorme...

J’avais été assez simple pour laisser voir à mes compagnes les

magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m’avait comblée, et que je ne

portais jamais... En deux occasions, j’avais prouvé que je disposais à

moi seule de plus d’argent que toutes les élèves ensemble...

Pauvre, on m’eût peut-être fait l’aumône d’une hypocrite pitié... Riche,

je devins l’ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans

merci comme il s’en voit parfois au fond des couvents...

Je vous épouvanterais, monsieur, si je vous disais quels raffinements de

cruauté inventèrent ces filles de hobereaux pour satisfaire la haine que

leur inspirait l’intruse...

Je pouvais me plaindre... je jugeais cela au-dessous de moi...

Comme autrefois, je renfermai en moi le secret de mes souffrances, et je

mis mon orgueil à ne montrer jamais qu’un visage placide et souriant,

disant à mes ennemies que mon cœur planait si haut au-dessus d’elles,

que je les défiais de l’atteindre.

Le travail fut mon refuge et ma consolation; je m’y jetai avec l’âpreté

du désespoir.

Cependant je serais sans doute morte à Sainte-Marthe sans une

circonstance futile.

Un jour de composition, j’eus une discussion avec ma plus implacable

ennemie: elle se nommait Anaïs de Rochecote.

J’avais mille fois raison, je ne voulais pas céder, la directrice

n’osait pas me donner tort.

Furieuse, Anaïs écrivit à sa mère je ne sais quels mensonges. Mme de

Rochecote intéressa les mères de cinq ou six élèves à la querelle de sa

fille, et un soir, ces dames vinrent toutes ensemble, noblement et

courageusement demander l’expulsion de «la bâtarde.» Il était

inqualifiable, disaient-elles, inouï, monstrueux, qu’on osât admettre

dans la maison d’éducation de leurs enfants, une fille comme moi, sans

nom, issue on ne savait d’où, et qui, pour comble, humiliait les autres

de ses richesses suspectes.

La directrice voulut prendre mon parti; ces dames déclarèrent que si je

n’étais pas renvoyée elles retireraient leurs filles... C’était à

prendre ou à laisser...

Je ne pouvais pas n’être pas sacrifiée...

Prévenu par le télégraphe, M. de Chalusse accourut, et le lendemain

même, je quittais Sainte-Marthe au milieu des huées!...

X

Déjà, le matin même, le juge de paix avait pu voir de quelle virile

énergie le malheur avait trempé Mlle Marguerite, cette belle jeune

fille si timide et si fière.

Il n’en fut pas moins surpris de l’explosion soudaine de sa haine.

Car elle haïssait. Le seul frémissement de sa voix, en prononçant le nom

d’Anaïs de Rochecote, disait bien qu’elle était de ces âmes altières qui

ne sauraient oublier une offense.

Nulle trace ne restait de sa fatigue si grande: elle s’était redressée,

et le souvenir de l’odieux et lâche affront dont elle avait été victime,

empourprait sa joue et allumait des éclairs au fond de ses grands yeux

noirs.

--Cette atroce humiliation n’a guère plus d’un an de date, monsieur,

reprit-elle, et maintenant il me reste peu de chose à vous apprendre.

Mon expulsion de Sainte-Marthe transporta d’indignation M. de Chalusse.

Il savait une chose que j’ignorais, c’est que Mme de Rochecote, cette

femme si sévère et si intraitable, était absolument décriée pour ses

mœurs...

La première inspiration du comte fut de lutter et de se venger, car,

avec ses apparences glaciales, il était la violence même. J’eus toutes

les peines du monde à l’empêcher d’aller provoquer le général de

Rochecote, qui vivait encore à cette époque.

Cependant il importait de prendre un parti pour moi.

M. de Chalusse me proposa de me chercher une autre maison d’éducation,

me promettant, instruit qu’il était par une désolante expérience, de

prendre assez de précautions pour assurer mon repos.

Mais je l’interrompis, dès les premiers mots, pour lui dire que je

rentrerais à mon atelier de reliure plutôt que de hasarder une nouvelle

épreuve.

Et ce que je disais, je le pensais.

Un subterfuge indigne de moi--une supposition de nom, par

exemple--pouvait seul me mettre à l’abri des avanies de Sainte-Marthe.

Or, je me savais incapable de soutenir un mensonge... je sentais qu’au

premier soupçon je confesserais tout.

Ma fermeté eut cet avantage de rendre quelque résolution à M. de

Chalusse.

Il s’écria, en jurant--ce qui ne lui arrivait presque jamais--que

j’avais mille fois raison, qu’il était las, à la fin, de trembler et de

se cacher, et qu’il allait prendre ses mesures pour me garder près de

lui.

--Ainsi, conclut-il en m’embrassant, le sort en est jeté, et il arrivera

ce qui pourra!...

Mais ces mesures dont il parlait exigeaient un certain délai, et en

attendant il décida qu’il m’établirait à Paris, la seule ville où on

puisse échapper aux indiscrétions.

Il acheta donc pour moi, non loin du Luxembourg, une maison petite et

commode, avec un jardinet sur le devant, et il m’y installa avec deux

vieilles bonnes et un domestique de confiance.

Comme il me fallait, en outre, un chaperon, il se mit en quête et

m’amena Mme Léon.

Le juge de paix, à ce nom, releva un peu la tête, enveloppant Mlle

Marguerite d’un regard perspicace.

Il espérait que quelque chose en elle lui apprendrait ce qu’elle pensait

au juste de la femme de charge, et quel degré de confiance elle lui

accordait.

Mais elle fut impénétrable.

--Après tant de traverses, poursuivit-elle, j’ai pu croire un instant

que la destinée se lassait.

Oui, je l’ai cru, et quoi qu’il advienne, les mois que j’ai passés dans

cette chère maison seront les plus heureux de ma vie...

Je m’y plus tout d’abord; j’y trouvais la solitude et la paix...

Mais quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain même de mon

installation, lorsque descendant à mon petit jardin, j’aperçus debout,

arrêté devant la grille, ce jeune homme que j’avais entrevu à Cannes, et

dont la physionomie, après plus de deux ans, restait dans ma mémoire

comme l’expression achevée des sentiments les meilleurs et les plus

nobles.

J’eus comme un éblouissement. Quel mystérieux hasard l’avait fait

s’arrêter là, précisément à cette heure?...

Ce qui est sûr, c’est qu’il me reconnut comme je le reconnaissais. Il me

salua en souriant un peu, et je m’enfuis, indignée surtout de ne me

point sentir d’indignation de son audace.

Je fis beaucoup de projets ce jour-là. Mais le lendemain, à la même

heure, j’étais cachée derrière une persienne, et je le vis, comme la

veille, s’arrêter et regarder avec une évidente anxiété...

Bientôt je sus qu’il demeurait tout près de là, avec sa mère, une femme

veuve, et que chaque jour deux fois, en allant au Palais et en revenant,

il passait devant ma maison.

Elle était devenue cramoisie, elle baissait les yeux, elle balbutiait...

Puis, tout à coup, rougissant de rougir, elle redressa le front, et

d’une voix plus ferme:

--Vous dirai-je, monsieur, notre simple histoire?... A quoi bon!... De

tout ce qui s’est passé, je n’aurais rien à cacher à ma mère, si j’avais

une mère. Quelques causeries furtives, quelques lettres échangées, un

serrement de main à travers la grille... et ce fut tout.

Cependant, j’eus un tort grave et irréparable... je manquai à la règle

de ma vie: la franchise, et j’en suis cruellement punie. Je ne dis rien

à M. de Chalusse... je n’osai pas.

Je souffrais de ma dissimulation, je me jurais de tout avouer, mais je

m’ajournais de semaine en semaine... Chaque soir, je me disais: «Ce sera

pour demain...» et le lendemain: «Allons, je m’accorde encore cette

journée...»

C’est que je connaissais les préjugés aristocratiques du comte, je

savais quels grands projets d’établissement il caressait pour moi, et il

était l’arbitre de mon avenir.

Et d’un autre côté, Pascal ne cessait de me répéter:

--De grâce, mon amie, ne parlez pas... ma position grandit... Il ne faut

qu’une occasion pour la mettre en évidence. D’un jour à l’autre je puis

être célèbre... Alors, j’irai voir votre tuteur. Mais au nom du ciel,

attendez!

Je m’expliquais ces prières de Pascal. Je lisais dans sa pensée que

l’immense fortune de M. de Chalusse l’épouvantait et qu’il avait peur

d’être taxé de cupidité...

J’attendis donc, avec cette angoisse secrète qui poursuit jusqu’au

milieu du bonheur ceux qui ont toujours été malheureux... Je me tus,

pleine de défiances, me disant qu’un si beau rêve n’était pas fait pour

moi, et qu’il allait s’envoler.

Il s’envola bientôt.

Un matin, j’entendis une voiture s’arrêter à ma porte, et peu après le

comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume.

--Tout est prêt pour vous recevoir à l’hôtel de Chalusse, Marguerite, me

dit-il, venez!...

Il m’offrit cérémonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir

faire avertir Pascal, car je m’étais toujours cachée de Mme Léon...

Une chétive espérance me soutenait.

Je pensais que les précautions prises par M. de Chalusse dissiperaient

un peu les ténèbres et me donneraient au moins une idée de ce vague

danger dont il me menaçait toujours. Mais non. Il s’était borné,

ostensiblement du moins, à remplacer tous ses gens et à obtenir du

conseil de l’hospice mon émancipation...

Le juge de paix eut un mouvement de surprise.

--Comment!... vous êtes émancipée, fit-il.

--Oui, monsieur... Le comte m’a dit que ses hommes d’affaires n’avaient

trouvé que ce moyen d’atteindre un certain but qui ne m’a pas été

expliqué...

--En effet, murmura le juge, oui, peut-être...

Il s’inclina et Mlle Marguerite reprit:

--Notre existence, dans ce grand hôtel, redevint ce qu’elle avait été à

Cannes... plus retirée même s’il est possible... Le comte avait

considérablement vieilli en trois ans... Il était visible qu’il pliait

sous le faix de quelque mystérieux chagrin...

--Je vous condamne à une triste jeunesse, me disait-il parfois, mais

cela ne durera pas éternellement... patience, patience!...

M’aimait-il sincèrement? Je le crois. Mais son affection se traduisait

d’une façon étrange et désordonnée. Par certains jours, il avait dans la

voix une si vive expression de tendresse, que j’en étais remuée...

D’autres fois, ses yeux chargés de haine m’effrayaient. Je l’ai vu

sévère avec moi jusqu’à la brutalité... et l’instant d’après il me

demandait pardon, il faisait atteler et me conduisait chez des

joailliers, où il me forçait de choisir les plus brillantes parures...

Léon prétend que j’en ai là-haut pour plus de cent mille écus.

Parfois je me suis demandée si c’était bien à moi que s’adressaient ces

caresses et ces rigueurs, ou si je n’étais pour lui que l’ombre

décevante, le spectre, pour ainsi dire, d’une personne absente...

Ce qui est positif, c’est que souvent il me priait de m’habiller ou de

me coiffer de telle façon qu’il m’indiquait. Il me demandait de porter

des robes d’une certaine couleur ou de me servir d’un parfum particulier

qu’il me donnait.

Vingt fois, lorsque j’allais et venais autour de lui, il lui est arrivé

de me crier:

--Marguerite! je t’en prie!... reste, reste comme tu es là...

Je restais... l’illusion s’évanouissait... Bientôt il lui échappait un

sanglot ou un juron, et d’une voix irritée il me criait:

--Va-t-en!...

Le juge de paix ne détachait plus les yeux de sa bague; on eût dit

qu’elle le fascinait. Son visage trahissait une commisération profonde,

et par moment il hochait la tête d’un air soucieux.

L’idée lui venait que cette malheureuse jeune fille avait été la

victime, non d’un fou précisément, mais d’un de ces maniaques

redoutables qui ont juste assez de raison et de suite dans les idées

pour combiner les tortures qu’ils infligent à ceux qui les entourent.

Plus lentement, afin de mieux fixer l’attention du vieux juge, Mlle

Marguerite reprit:

--Si je rappelais à M. de Chalusse une femme jadis aimée, cette femme

devait être ma mère. Je dis «devait être» parce que je ne suis pas sûre.

Saisir et suivre le fil de la vérité, avec M. de Chalusse, était presque

impossible, tant ses propos offraient de contradictions et

d’incohérences, volontaires ou calculées... Il semblait prendre à tâche

et se faire un méchant plaisir de dérouter et d’égarer mes conjectures,

détruisant le matin les conjectures qu’il avait fait naître la veille au

soir.

--C’est bien cela, murmurait le juge de paix, c’est bien cela...

--Dieu sait, cependant, monsieur, avec quelle anxieuse sollicitude je

recueillais les moindres paroles du comte... Cela ne se comprend que

trop, n’est-ce pas!... J’étais désespérée de ma situation louche et

inexplicable près de lui... Que n’a-t-on pas soupçonné!... Il avait

changé tous les domestiques avant mon arrivée ici, mais il avait voulu

que Mme Léon me suivît... Qui sait ce qu’elle a raconté!... Toujours

est-il que, plusieurs fois, le dimanche, en me rendant à la messe, j’ai

entendu sur mon passage: «Tenez, voici la maîtresse du comte de

Chalusse!...» Oh! aucune humiliation ne m’a été épargnée... aucune.

Il est cependant une chose qui, pour moi, ne présente pas l’ombre d’un

doute. Le comte connaissait ma mère. Il en parlait souvent: tantôt avec

des explosions de passion qui me faisaient croire qu’il l’avait adorée

et qu’il l’aimait encore, tantôt avec des injures et des malédictions

qui me donnaient à penser qu’il avait eu cruellement à se plaindre et à

souffrir d’elle.

Le plus souvent il lui reprochait de m’avoir sacrifiée sans hésitation

ni remords à sa réputation, à sa sécurité.

Il disait qu’il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, et que c’était une

chose inouïe, incompréhensible, monstrueuse, qu’une femme pût jouir en

paix de tous les avantages d’une immense fortune, pendant qu’elle se

savait de par le monde une fille, lâchement abandonnée à tous les

hasards, misérablement livrée à toutes les horreurs de la misère...

Je suis presque certaine aussi que ma mère est mariée... M. de Chalusse

a fait plus d’une allusion à son mari; il le haïssait effroyablement.

Enfin, un soir, étant plus expansif que de coutume, le comte me donna à

entendre que le grand danger qu’il redoutait pour moi venait de ma mère

ou de son mari... Il a essayé ensuite, selon son habitude, de revenir

sur ses affirmations, mais il n’a pu m’ôter de l’esprit que pour cette

fois il avait dit vrai... ou à peu près...

Le juge s’était redressé sur son fauteuil, et il cherchait du regard les

yeux de Mlle Marguerite...

Lorsqu’il les eut rencontrés:

--Alors, fit-il, ces lettres que nous avons trouvées dans le secrétaire

seraient de votre mère, mademoiselle...

La jeune fille rougit... Déjà, elle avait été interrogée au sujet de ces

lettres, et elle n’avait pas répondu.

Elle parut délibérer une minute; puis se décidant:

--Votre opinion est la mienne, monsieur, prononça-t-elle.

Et aussitôt, comme si elle eût voulu éviter de nouvelles questions, elle

poursuivit avec une certaine volubilité:

--Du reste, un souci nouveau et plus pressant, la menace d’un malheur

bien positif, hélas! vint m’arracher à cette perpétuelle préoccupation

de ma naissance.

Il y a eu de cela un mois hier; un matin, nous déjeunions, quand le

comte m’annonça qu’il attendait pour dîner deux convives.

C’était une telle dérogation à toutes nos habitudes que je restai muette

de surprise.

--Positivement, c’est extraordinaire, ajouta gaiement M. de Chalusse,

mais c’est ainsi... le loup s’humanise... nous aurons ce soir M. de

Fondège et le marquis de Valorsay... Ainsi, chère Marguerite, soyez

belle, pour faire honneur à votre vieil ami.

A six heures, ces deux messieurs arrivèrent ensemble.

Je connaissais M. de Fondège, «le général,» comme on l’appelle, le seul

ami de M. de Chalusse; il venait nous visiter assez souvent.

Mais je n’avais jamais aperçu le marquis de Valorsay, et même, j’avais

entendu prononcer son nom, le matin, pour la première fois.

Je ne le jugeai pas... Il me déplut, dès qu’il parut, jusqu’à

l’aversion.

D’abord, il me regarda trop, avec une insistance que ma position fausse

rendait pénible, ensuite il se montra trop prévenant.

Pendant le dîner, il parla presque seul et uniquement pour moi, à ce

qu’il me parut.

Je me souviens surtout de certain tableau qu’il nous fit de ce qu’il

appelait un «bon ménage,» qui me donna des nausées.

Selon lui, un mari ne devait être que le premier ministre et l’humble

serviteur des fantaisies de sa femme... C’était son système... Aussi,

comptait-il, s’il se mariait jamais, donner à la marquise de Valorsay

toute la liberté qu’elle voudrait, de l’argent à pleines mains, les

plus beaux équipages et les plus magnifiques diamants de Paris, des

toilettes fabuleuses, toutes les satisfactions du luxe et de la vanité,

enfin, une existence féerique, un rêve, un étourdissement, un

tourbillon...

--Avec ces idées, ajoutait-il en m’épiant du coin de l’œil, la

marquise serait bien difficile si elle n’était pas ravie de son mari.

Il m’exaspérait.

--Monsieur, dis-je d’un ton sec, la pensée seule d’un mari pareil me

ferait fuir au fond du plus austère couvent.

Il parut décontenancé, «le général,» je veux dire M. de Fontège lui

adressa un regard narquois, et on parla d’autre chose.

Mais quand ces messieurs furent partis, M. de Chalusse me gronda.

Il me dit que ma philosophie sentimentale n’était pas de mise dans un

salon, et que mes idées sur la vie, le monde, le mariage, le devoir...

sentaient d’une lieu l’hospice des enfants trouvés.

Et comme je répliquais, il m’interrompit pour entamer un éloge en règle

du marquis de Valorsay, un homme remarquable, assurait-il, de grande

naissance, possédant d’immenses propriétés libres d’hypothèques,

spirituel, joli garçon... un de ces mortels privilégiés enfin que rêvent

toutes les jeunes filles.

Les écailles me tombaient des yeux.

Je compris que le marquis de Valorsay devait être le prétendant trié

pour moi entre tous par M. de Chalusse.

Alors, je m’expliquai son programme matrimonial. C’était comme une

affiche à attirer la foule...

Et je fus indignée de ce qu’il m’estimait si vulgaire, que de me laisser

éblouir par la grossière fantasmagorie de cette vie de plaisirs stupides

qu’il m’avait décrite.

Il m’avait déplu, je le méprisai pour l’avoir vu à genoux devant

l’argent de M. de Chalusse. Car il n’y avait pas à se méprendre sur

l’ignominie du marché que cachaient ses propos légers: il m’avait offert

ma liberté en échange de ma dot. Cela est admis, m’a-t-on dit. Or s’il

faisait cela pour une certaine somme, que ferait-il donc pour une somme

double ou triple...

Voilà ce que je me disais, me demandant toutefois si je ne m’étais pas

trompée.

Mais non. La suite confirma mes premiers soupçons.

Dès le surlendemain, je vis arriver M. de Valorsay; il s’enferma avec le

comte et ils restèrent plus de deux heures en conférence.

Étant entrée chez M. de Chalusse après le départ du marquis, je vis sur

son bureau tous ses titres de propriétés qu’il lui avait fallu montrer

sans doute, l’autre voulant savoir bien au juste combien cela lui

rapporterait de se marier.

La semaine suivante, nouvelle conférence. Un notaire y assista cette

fois. M. de Valorsay prenait ses sûretés.

Enfin, mes derniers doutes furent levés par Mme Léon, toujours bien

informée, grâce à l’habitude qu’elle a d’écouter aux portes.

--On vous marie, me dit-elle, j’ai entendu.

Cette certitude m’émut peu.

J’avais eu le temps de me recueillir et de prendre un parti. Je suis

timide, mais je ne suis pas faible; j’étais décidée à résister à M. de

Chalusse, résolue, au pis aller, à me séparer de lui et à renoncer à

toutes les espérances de fortune dont il m’avait bercée.

De tout ce qui se passait en moi, de mes délibérations, de ma résolution

définitive, je ne dis rien à Pascal.

C’est à peine si je lui laissai entrevoir qu’il était question d’un

mariage pour moi.

Je ne voulais pas l’engager par le conseil qu’il n’aurait pas manqué de

me donner.

J’avais sa parole; elle suffisait à ma sécurité.

Et c’est avec un tressaillement de joie que je me disais:

--M. de Chalusse, indigné de ma résistance, me chassera peut-être de son

hôtel... Que m’importe, ou plutôt, tant mieux... Pascal est là.

Mais pour résister, Monsieur, il faut être attaquée, et M. de Chalusse

ne me parlait de rien, soit que tout ne fût pas réglé entre lui et M. de

Valorsay, soit qu’il espérât en me prenant à l’improviste m’ôter la

faculté de délibérer.

Parler la première eût été une imprudence insigne.

Je connaissais assez le comte pour savoir qu’il était de ces hommes dont

on ne doit jamais devancer les intentions.

J’attendais donc, sinon avec calme, du moins avec résignation,

rassemblant toute mon énergie pour l’heure décisive.

C’est que je ne suis pas une héroïne de roman, monsieur, je l’avoue à ma

honte... Je n’ai pas pour l’argent tout le mépris qu’il mérite...

J’étais bien résolue à me marier quand même selon mon cœur; mais

j’aurais désiré... je souhaitais que M. de Chalusse me donnât non une

fortune, mais une modeste dot...

Lui cependant était devenu plus expansif, et il me laissa voir qu’il

s’employait à réunir le plus d’argent comptant possible.

Je voyais venir fréquemment des hommes d’affaires, et quand ils étaient

partis, M. de Chalusse me montrait des liasses de billets et de titres

en me disant:

--Vous voyez qu’on songe à votre avenir, chère Marguerite.

C’est une justice à lui rendre, maintenant qu’il n’est plus, cet avenir

a été la constante préoccupation des derniers mois de sa vie.

Moins de quinze jours après s’être chargé de moi, il avait fait un

testament par lequel il m’adoptait et m’instituait son unique héritière.

Ce testament fut déchiré, comme m’offrant pas assez de sécurité,

prétendait-il, et une douzaine d’autres eurent le même sort.

Car il s’inquiétait continuellement de dispositions à prendre, de

dernières volontés à régler, comme s’il eût eu le pressentiment qu’il

mourrait d’une mort inopinée et soudaine.

Il est vrai d’ajouter qu’il paraissait se soucier moins de m’assurer

toute sa fortune que de la soustraire à quelqu’un. Le jour où nous

brulâmes ensemble son dernier testament, il me dit:

--Cet acte est inutile, on l’attaquerait et on obtiendrait probablement

sa révocation. J’ai imaginé mieux, je tiens un expédient qui concilie

tout.

Et comme je hasardais quelques objections, car il me répugnait d’être

l’instrument d’une vengeance ou d’une injustice, et d’aider à dépouiller

ses héritiers s’il en avait:

--Mêlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je ménage à ceux

qui guettent ma succession la surprise qu’ils méritent... Ah! ils

convoitent mes propriétés!... Eh bien! ils les auront, je les leur

léguerai, mais grevées d’hypothèques jusqu’à l’extrême limite de leur

valeur.

Et pour atteindre ce but, il dénaturait sa fortune, affirmant qu’il ne

serait tranquille que le jour où elle tiendrait tout entière dans un

portefeuille qu’il porterait toujours sur lui.

De là, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces

emprunts. De là ces millions au porteur qui se trouvaient dans le

secrétaire de M. de Chalusse le matin du jour où la mort l’a surpris...

Malheureux homme! De tous les projets qu’il méditait, aucun n’a réussi.

Ils peuvent venir, ces héritiers qu’il redoutait, que je ne connais pas,

dont personne ne soupçonnait même l’existence... ils trouveront intacts

les biens qu’il prétendait leur arracher.

Il rêvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le

titre de marquise, et il n’a pas même su préserver ma réputation des

imputations les plus humiliantes... J’ai été accusée de vol avant que

son cadavre fût seulement refroidi...

Il me voulait riche, effroyablement riche, comme lui, et après avoir

essayé de m’éblouir de ses millions, il ne me laisse pas de pain,

exactement parlant... pas de pain.

Mon avenir le terrifiait, et il meurt sans m’avoir rien appris des

mystérieux dangers qui me menacent, sans avoir pu me dire si

véritablement, comme je le crois, comme j’en suis moralement sûre, il

était mon père...

Il m’a élevée malgré moi jusqu’aux plus hautes sphères sociales; il m’a

mis en main cette baguette magique qui s’appelle l’or, il m’a montré le

monde à mes pieds... et tout à coup il me laisse retomber plus bas qu’il

ne m’avait prise...

Ah!... M. de Chalusse, mieux eût valu me laisser à l’hospice des enfants

trouvés, je gagnerais ma vie maintenant...

Et cependant, je vous pardonne!...

Mlle Marguerite se recueillit un moment, cherchant dans sa mémoire si

elle avait bien tout dit, si elle n’oubliait aucun détail...

Ne trouvant rien, elle s’approcha du juge de paix jusqu’à le toucher, et

avec une émouvante solennité:

--Vous connaissez à cette heure ma vie comme moi-même, monsieur,

prononça-t-elle... Vous savez ce qu’ignore encore celui qui est devenu

mon unique espoir... Puisse-t-il, quand je me montrerai à lui telle que

je suis véritablement, ne pas me trouver indigne de lui...

Le juge de paix se dressa comme mû par un ressort...

Deux grosses larmes, les premières qu’il versât depuis des années,

tremblèrent au bord de ses paupières et se perdirent dans les rides de

son visage.

--Vous êtes une digne et noble créature, mon enfant, dit-il... Et si

j’avais un fils, je m’estimerais heureux qu’il fût choisi par une femme

comme vous!...

Elle le regarda d’un air de joie délirante, joignit les mains, et, à

bout de forces, s’affaissa sur un fauteuil en murmurant:

--Oh! merci, monsieur, merci!...

C’est qu’elle pensait à Pascal... C’est qu’elle s’était effrayée de ses

sentiments quand elle lui exposerait loyalement tout ce passé de

douleurs et de misères qu’il ne connaissait pas...

Et après les paroles du juge de paix elle était rassurée.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 37 / 138 题