--On m’attend... Je repasserai vers minuit... J’ai encore à faire
quantité de visites urgentes...
Voilà ce qu’avait dit à Mlle Marguerite le docteur Jodon.
Le fait est qu’en sortant de l’hôtel de Chalusse, après s’être assuré
que M. Casimir faisait répandre de la paille sur la chaussée, le docteur
reprit tout bonnement le chemin de son logis.
C’est que s’il était dans son rôle de paraître accablé de malades, ces
fameuses visites n’existaient encore que dans le lointain de ses
espérances.
Son seul et unique client, depuis le commencement de la semaine, était
un vieux portier de la rue de la Pépinière, qu’il visitait deux fois par
jour, faute de mieux.
Le reste de son temps, il le passait à attendre la clientèle qui ne
venait pas, et à maudire la médecine, une profession perdue,
déclarait-il, ruinée par la concurrence, et, pour comble, embarrassée
par la sotte obligation d’un décorum qui paralyse l’initiative
individuelle.
S’il eût consacré à l’étude la moitié seulement des heures qu’il
consumait en malédictions et en combinaisons également stériles, le
docteur Jodon eût peut-être haussé son mérite, qui était médiocre, au
niveau de ses ambitions, qui étaient immenses.
Mais, ni le travail, ni la patience, n’entraient dans son système.
Il était de son époque et prétendait arriver très-vite, très-haut et
sans peine. Une certaine tenue, de l’aplomb, quelque chance et beaucoup
de réclames devaient, paraît-il, suffire.
C’est avec cette conviction qu’il était venu se fixer rue de Courcelles,
au centre d’un quartier opulent, dont les malades pauvres ont la
ressource des consultations gratuites de l’hôpital Beaujon.
Mais les événements avaient trompé son attente.
Peu à peu, en dépit d’atroces privations héroïquement dissimulées, il
voyait s’épuiser le petit capital qui constituait toute sa fortune, une
vingtaine de mille francs, faible mise pour des prétentions si hautes.
Il avait encore payé son terme le matin même, mais il pouvait déjà
calculer l’époque prochaine où il n’aurait plus de quoi le payer...
Que ferait-il alors?
Quand il songeait à cela, et c’était presque son unique pensée, il
sentait s’allumer en lui des colères et des haines furibondes...
C’est qu’il ne s’en prenait pas à lui de ses mécomptes.
A l’exemple des ambitieux déçus, il accusait les hommes et les choses,
les événements, des envieux et des ennemis que certes il n’avait pas.
Par certains jours, il eût été capable de tout pour arriver à
l’assouvissement de ses ambitions. Car il avait tout souhaité, tout
envié, tout espéré, et les privations, à la longue, avaient été comme de
l’huile jetée sur la flamme des convoitises qui incendiaient son
cerveau.
Plus calme, à d’autres moments, il se demandait à quelle porte de la
fortune frapper, pour qu’elle ouvrit plus vite à son impatience
fiévreuse.
Il avait songé à s’improviser dentiste, ou à chercher un bailleur de
fonds pour la vente de quelqu’un de ces spécifiques dont le brevet
assure cent mille livres de rentes.
Il avait rêvé l’établissement d’une pharmacie monstre, la création d’une
maison de santé ou encore l’exploitation lucrative de quelque remède
nouveau.
Mais pour tout cela il fallait de l’argent, beaucoup d’argent, et il
n’en avait plus. L’heure venait de prendre un parti, il ne pouvait plus
tenir...
Sa troisième année d’exercice, rue de Courcelles, lui avait à peine
rapporté de quoi payer son domestique... Car il avait un domestique,
cela pose.
Il avait un valet de chambre par la même raison qu’il avait un
appartement, c’est-à-dire l’apparence d’un appartement somptueux.
Fidèle à son système--celui de son maître--il y avait tout sacrifié aux
dehors, à l’étalage, à la montre, à ce qui se voit et reluit...
Un luxe criard et de mauvais goût y faisait cligner les yeux. Ce n’était
que tapis et tentures, dorures au plafond, objets d’art et consoles
chargées d’ornements.
Il est sûr qu’un paysan arrivant de son village eût été ébloui.
Mais il fallait se garder d’examiner de trop près.
Il y avait plus de coton que de soie dans le velours des meubles, et qui
eût été toucher certaines statues, haut huchées sur leur socle, eût
reconnu du plâtre, sous une couche de peinture verte frottée de limaille
de cuivre.
Ce plâtre, jouant le bronze, c’était tout l’homme, son système... et
notre siècle...
Quand il rentra chez lui, la première question du docteur Jodon à son
domestique fut comme toujours:
--Il n’est venu personne?
--Personne.
Le docteur soupira et, traversant son superbe salon d’attente, il alla
s’asseoir dans son cabinet de consultations, au coin d’un feu plus que
modeste.
Il était plus préoccupé encore que de coutume. La scène dont il avait
été témoin chez le comte de Chalusse se représentait à sa mémoire avec
une vivacité singulière, et il la tournait et retournait dans sa pensée,
cherchant s’il n’y aurait pas quelque parti à tirer du mystère qu’il
soupçonnait.
Car plus que jamais il croyait à un mystère, porté à imaginer
l’impossible, comme tous les gens à qui les événements ordinaires
réussissent mal...
Il se torturait l’esprit depuis une heure, quand le timbre de la porte
d’entrée l’arracha à ses méditations.
A cette heure, qui pouvait venir?...
Bientôt son domestique parut, lui annonçant qu’il y avait dans le salon
d’attente une dame qui se disait très-pressée...
--C’est bien, fit-il... qu’elle attende un moment.
Car il avait du moins ce mérite de ne jamais se départir de son
programme. En aucune circonstance il n’admettait un client
immédiatement; il voulait qu’on attendît, qu’on eût le temps de
réfléchir aux avantages qu’il y a de s’adresser à un docteur très-occupé
et qui a la vogue...
Au bout de dix minutes seulement il ouvrit, et une grosse dame s’avança
vivement en relevant le voile qui cachait son visage.
Elle devait avoir dépassé quarante-cinq ans, et si elle avait été belle
autrefois, il n’y paraissait plus guère. Elle avait des cheveux bruns
grisonnants, rudes et épais, plantés très-bas sur le front, le nez
épaté, de grosses lèvres bonasses et des yeux ternes sans expression.
De toute sa personne s’exhalait comme un parfum de mansuétude et de
tristesse, avec une nuance de dévotion.
Mais, en ce moment, elle paraissait fort troublée.
Elle s’assit sur l’invitation du docteur, et sans attendre ses
questions:
--Je dois vous dire tout d’abord, monsieur, commença-t-elle, que je suis
la... dame de confiance de M. de comte de Chalusse...
Si maître qu’il fût du secret de ses impressions, le docteur bondit.
--Mme Léon?... fit-il d’un ton d’immense surprise.
Elle s’inclina en pinçant ses grosses lèvres.
--C’est ainsi qu’on m’appelle, oui, monsieur... Mais ce n’est là qu’un
prénom... Le nom que je porte jurerait trop avec ma condition
présente... Les revers de fortune ne sont pas rares à notre époque... et
il en est de tels que sans la religion qui console, on n’aurait pas la
force de les supporter...
Le médecin concentrait sur cette visiteuse toute sa pénétration.
--Que peut-elle me vouloir? pensait-il.
Elle, cependant, poursuivait:
--J’allais me trouver sans ressources, quand M. de Chalusse, un ami de
ma famille, me supplia de surveiller l’éducation d’une jeune personne à
laquelle il s’intéressait, Mlle Marguerite... J’acceptai et j’en
remercie Dieu tous les jours, car si j’ai pour cette chère enfant
l’affection d’une mère, elle a pour moi les tendresses d’une fille...
Et à l’appui de son dire, elle sortit un mouchoir de sa poche et réussit
à se tirer une larme des yeux.
--Après cela, docteur, continua-t-elle, vous devez comprendre que
l’intérêt de ma bien-aimée Marguerite m’amène près de vous... J’étais
enfermée dans ma chambre quand on a rapporté M. de Chalusse, et je n’ai
été prévenue du malheur qu’après votre départ. J’aurais pu,
penserez-vous, attendre votre prochaine visite, mais je n’ai pas eu
cette patience... Ou ne sait pas se résigner aux tourments de
l’incertitude, quand il s’agit de l’avenir d’une fille chérie!... Et me
voici.
Elle reprit haleine et ajouta:
--Je suis venue, monsieur, vous demander l’exacte vérité sur la
situation de M. le comte de Chalusse.
Véritablement le docteur s’attendait à autre chose. C’est cependant de
son ton le plus doctoral qu’il répondit:
--A vous, madame, je dirai qu’il laisse peu d’espoir, et que je crois à
une terminaison fatale avant vingt-quatre heures, sans que le malade
reprenne connaissance.
La femme de confiance pâlit.
--Alors, c’est fini, balbutia-t-elle, tout est fini!...
Et incapable d’articuler une syllabe de plus, elle salua le docteur de
la tête, et brusquement se retira...
Debout devant sa cheminée, l’œil fixe, la bouche entr’ouverte, le
bras arrondi pour un geste interrompu, le docteur demeurait immobile,
décontenancé, pantois...
Il fallut pour le remettre le claquement de la porte extérieure se
refermant sur la dame de confiance.
A ce bruit, il bondit.
--Ah ça! s’écria-t-il en jurant, elle se moque de moi, cette vieille!...
Et aussitôt, emporté par un mouvement irréfléchi, il sauta sur son
chapeau, l’enfonça sur sa tête et s’élança sur les traces de Mme
Léon.
Mais elle avait de l’avance, et une fois dans la rue c’est à peine si le
docteur la reconnut à la lueur d’un bec de gaz, cinquante pas plus loin,
sur le trottoir désert.
Elle marchait très-vite, mais en forçant le pas il eût pu la rejoindre.
Il s’en garda, cependant, ayant eu le loisir de songer qu’il ne saurait
sous quel prétexte honnête colorer une démarche si insolite, et il se
contenta de la suivre à distance avec précaution.
Tout à coup, elle s’arrêta court.
C’était devant la boutique d’un épicier où il y avait une boîte aux
lettres. La boutique était fermée mais on avait ménagé dans le volet une
ouverture par où passait le conduit en zinc de la boîte.
Mme Léon hésitait visiblement... Elle balançait, comme on fait
toujours, au moment de hasarder un acte décisif dont on est maître
encore, et sur lequel il n’y aura plus à revenir quelles qu’en puissent
être les conséquences.
Un observateur ne restera jamais vingt minutes devant un bureau de poste
sans être témoin de cette pantomime expressive de l’irrésolution...
Enfin, la femme de confiance eut un mouvement d’épaules qui traduisait
éloquemment le résultat de ses délibérations intérieures: «Advienne que
pourra!...»
Et tirant vivement une lettre de son corsage, elle la jeta dans la boîte
et poursuivit son chemin avec plus de hâte encore.
--Pas de doute possible, pensa le docteur, c’est ma réponse qui
détermine l’envoi de cette missive préparée à l’avance.
Il n’était pas riche, il tenait aux maigres ressources qui lui restaient
comme le joueur décavé à son dernier louis,--ce louis qui peut et qui
doit faire sauter la ban, que,--et cependant il eût donné de bon cœur
un billet de cent francs pour connaître le contenu de cette lettre, ou
seulement le nom du destinataire.
Mais il touchait au terme de sa poursuite. Mme Léon arrivait à
l’hôtel de Chalusse, elle y entra...
Devait-il l’y suivre?... La curiosité poignait le docteur à ce point
qu’il en eut l’idée, et qu’il eut besoin d’un héroïque effort de volonté
pour y résister.
Une lueur de sens commun qui veillait encore dans sa cervelle
bouleversée lui démontra que se représenter avant l’heure qu’il avait
indiquée serait une insigne maladresse. Déjà, dans cette soirée, sa
conduite n’avait été que trop extraordinaire, et bien plus celle d’un
juge que celle d’un médecin. Il comprenait que ce n’est pas un bon moyen
d’être choisi pour confident que de s’immiscer presque de force dans les
affaires des gens.
Il rebroussa donc chemin, tout pensif et aussi mécontent de lui que
possible.
--Quel imbécile je suis! grommelait-il. Si j’avais tenu cette vieille en
suspens au lieu de lui dire brutalement la vérité, je saurais maintenant
le but réel de sa visite... Car elle avait un but... Mais lequel?...
C’est à le chercher que le docteur consuma les deux heures qui le
séparaient du moment de la seconde visite.
Mais il avait beau parcourir le champ sans limites des probabilités même
improbables, il n’imaginait rien qui le satisfît.
Une seule circonstance lui semblait indiscutable: c’est que Mme Léon
et Mlle Marguerite attachaient une importance égale à cette question
de savoir si, oui ou non, le comte reprendrait connaissance.
Quant à l’intérêt des deux femmes sur ce point, le docteur estimait
qu’il n’était pas le même, qu’un secret désaccord existait entre elles,
et que même la femme de confiance avait dû venir le trouver en cachette.
Car il n’était dupe qu’à demi de Mme Léon et de ses protestations de
tendresse à l’endroit de Mlle Marguerite.
L’entrée de cette respectable personne, ses façons onctueuses, son
accent de résignation dévote, cette allusion à un grand nom qu’elle
aurait le droit de porter, tout cela était bien calculé pour en imposer;
mais elle s’était trop découverte sur la fin pour qu’on ne se défiât
pas.
Le docteur Jodon ne s’était pas senti le courage de regagner son superbe
appartement, et c’est dans un petit café qu’il réfléchissait ainsi, tout
en buvant dans un verre fabriqué en Bavière, d’exécrable bière brassée à
Paris...
Enfin, minuit sonna... c’était l’heure.
Cependant, le docteur ne se leva pas. S’étant résigné à attendre, il
voulait, en revanche, qu’on l’attendît...
C’est donc seulement quand le café fut fermé qu’il remonta la rue de
Courcelles...
Mme Léon, sans doute, avait laissé la porte de l’hôtel de Chalusse
entre-bâillée, le docteur n’eut qu’à la pousser et il se trouva dans la
cour...
Comme au commencement de la soirée, les domestiques étaient réunis chez
le concierge. Mais la jubilation de la médisance qui s’en donne à
cœur joie avait fait place, sur leur physionomie, à l’inquiétude de
l’avenir compromis.
On les apercevait, à travers les vitres, debout dans la loge, absorbés
par l’intérêt d’une discussion qui s’agitait entre les deux hommes les
plus importants de la réunion: M. Bourigeau, le concierge, et M.
Casimir, le valet de chambre.
Et si le docteur eût prêté l’oreille, ses illusions singulières eussent
été quelque peu entamées, car à chaque moment revenaient les mots de
gages et de legs particuliers, de rémunération de loyaux services et de
rentes viagères...
Mais M. Jodon n’écouta pas.
Pensant qu’il rencontrerait quelque valet à l’intérieur il entra dans
l’hôtel.
Mais rien ne pouvait annoncer sa présence, les portes se refermaient
sans bruit, l’épais tapis qui couvrait le marbre de l’escalier étouffait
le bruit de ses pas, et il arriva au palier du premier étage sans avoir
aperçu personne...
La porte de la chambre de M. de Chalusse était ouverte et elle se
trouvait assez vivement éclairée par un grand feu clair et par une
grosse lampe posée sur le coin de la cheminée...
Instinctivement le docteur s’arrêta, regardant...
Nul changement n’était survenu depuis sa visite. Le comte gisait
toujours immobile, très-haussé sur ses oreillers, la face tuméfiée, les
paupières fermées, respirant encore pourtant, ainsi que l’indiquait le
mouvement inégal du drap sur sa poitrine.
Seules, Mme Léon et Mlle Marguerite le veillaient.
La femme de charge, un peu dans l’ombre, était affaissée sur un
fauteuil, et, les mains croisées sur le ventre, les lèvres crispées,
elle semblait suivre de l’œil, dans le vide, quelque difficile
combinaison.
Pâle, mais calme maintenant, plus imposante et plus belle avec ses
cheveux en désordre, Mlle Marguerite s’appuyait aux montants du lit,
épiant sur le visage de M. de Chalusse le réveil de la vie et de
l’intelligence.
Un peu honteux de son indiscrétion, le docteur redescendit à reculons
sept ou huit marches, qu’il remonta en toussant, pour s’annoncer...
Il fut entendu, car Mlle Marguerite vint au-devant de lui jusqu’à la
porte.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Hélas!
Il s’avança vers le lit; mais, sans lui laisser le temps d’examiner le
moribond, Mlle Marguerite lui tendit une feuille de papier.
--Le médecin ordinaire de M. de Chalusse est venu en votre absence,
monsieur, dit-elle, et voici son ordonnance... C’est une potion qu’il a
prescrite, dont on a fait glisser quelques gouttes entre les lèvres de
M. de Chalusse.
L’autre, qui s’attendait à ce coup, s’inclina froidement.
--Je dois ajouter, poursuivit Mlle Marguerite, que le docteur a
approuvé tout ce qui avait été fait, et qu’il vous prie, et que je vous
prie de lui continuer le secours de vos lumières...
Malheureusement toutes les lumières de la Faculté n’y pouvaient rien.
Et après un nouvel examen, le docteur Jodon se borna à dire qu’il
fallait laisser agir la nature, mais qu’on vînt le prévenir au moindre
mouvement du malade...
--Et même, ajouta-t-il, je préviendrai mon valet de chambre pour qu’il
n’hésite pas à m’éveiller...
Il prenait congé lorsque Mme Léon lui barra presque le passage.
--N’est-il pas vrai, monsieur le docteur, demanda-t-elle, qu’une seule
personne attentive suffit pour veiller M. le comte?...
--Assurément...
La femme de charge se retourna vers Mlle Marguerite.
--Eh bien!... chère demoiselle, que vous disais-je!... Croyez-moi,
consentez à prendre un peu de repos... Veiller, voyez-vous, n’est pas de
votre âge...
--Il est inutile d’insister, interrompit résolûment la jeune fille... Je
veillerai.
L’autre se tut, mais il sembla au docteur qu’elles avaient échangé de
singuliers regards.
--Diable!... pensait-il en se retirant, on dirait qu’elles se défient
l’une de l’autre...
Peut-être le docteur avait-il raison. Le sûr, c’est qu’il n’avait pas
tourné les talons, que déjà Mme Léon pressait une fois encore sa
«chère demoiselle» de se coucher au moins quelques heures.
Elle l’en conjurait au nom de sa santé altérée par l’émotion ainsi qu’on
ne le voyait que trop aux marbrures de ses joues et au cercle bleuâtre
qui allait s’élargissant autour de ses yeux...
--Que craignez-vous, insistait-elle, de sa voix onctueuse; ne serai-je
pas là! Supposez-vous votre vieille Léon capable de s’endormir quand
votre avenir dépend d’un mot de ce pauvre homme qui est là...
--De grâce... cessez...
--Non, chère demoiselle bien aimée, mon dévouement me commande...
--Oh?... Assez!... interrompit Mlle Marguerite; assez, Léon!...
Le ton annonçait une volonté si forte que la vieille se résigna, non
sans un gros soupir, par exemple, non sans un regard au ciel pour le
prendre à témoin de la pureté de ses intentions et de l’inutilité de ses
efforts.
--Du moins, chère demoiselle, reprit-elle, couvrez-vous bien...
Voulez-vous que j’aille vous chercher votre gros châle de voyage...
--Merci, ma chère Léon... Annette me l’apportera.
--Oui, je vous en prie... Du reste, nous n’allons pas veiller seules,
n’est-ce pas? Comment ferions-nous si nous avions besoin de quelque
chose?
--Je vais appeler, dit la jeune fille.
C’était inutile. La sortie du docteur Jodon avait brusquement mis fin à
la conférence des domestiques, et tous maintenant étaient sur le palier,
inquiets, retenant leur haleine, tendant le cou vers la chambre
entr’ouverte.
Mlle Marguerite s’avança vers eux.
--Mme Léon et moi resterons près de M. le comte, dit-elle.
Annette,--c’était celle de ses femmes qu’elle préférait,--Casimir et un
valet de pied passeront la nuit dans le petit salon à côté. Les autres
peuvent se retirer.
Ils se retirèrent, en effet. Deux heures sonnaient à l’horloge de
Beaujon. Le silence se fit, solennel, terrible: uniquement troublé par
le râle du moribond et l’implacable tic tac de la pendule battant les
secondes qui lui restaient à vivre.
Nul bruit de Paris n’arrivait en cette demeure princière, isolée entre
une vaste cour et un jardin grand comme un parc. Et la paille répandue
dans la rue assourdissait le roulement des rares voitures remontant la
rue de Courcelles.
Mme Léon avait repris sa place dans son fauteuil, bien douillettement
enveloppée dans une chaude couverture, et tout en ayant l’air de lire
son livre d’heures, elle observait tous les mouvements de sa «chère
demoiselle,» comme s’ils eussent pu lui livrer le secret de ses
pensées...
Mlle Marguerite ne soupçonnait pas cet affectueux espionnage. Que lui
eût importé, d’ailleurs!... Elle avait roulé une chaise basse près du
lit, s’y était assise, et son regard était comme rivé sur M. de
Chalusse...
A deux ou trois reprises, en commençant, elle tressaillit, et une fois
même elle avait dit à Mme Léon:
--Venez... venez voir.
Il lui avait semblé que l’immobile visage du comte bougeait. Mais
c’était une illusion, elle avait été trompée par les reflets que
promenait autour de la chambre la flamme capricieuse du foyer...
Et la nuit avançait... La femme de charge, à la longue, s’était fatiguée
d’une observation stérile; insensiblement, elle avait baissé le menton,
son livre lui avait échappé, et enfin elle s’était mise à ronfler.
Mlle Marguerite ne s’en apercevait même pas, perdue qu’elle était
dans une contemplation qui, à force d’être profonde, cessait d’être
douloureuse.
Peut-être se disait-elle qu’elle veillait la veillée funèbre de son
bonheur, et qu’avec le dernier soupir de ce mourant allaient s’envoler
tous ses rêves de jeune fille et ses chères espérances.
Sans doute, aussi, sa pensée s’envolait vers cet autre à qui elle avait
promis sa vie, vers Pascal, vers ce malheureux dont, en ce moment même,
on volait l’honneur dans un tripot de la «haute vie.»
Cependant, vers cinq heures, l’atmosphère devenait lourde, et la pauvre
jeune fille se sentait défaillir... Elle ouvrit une fenêtre pour
respirer un peu d’air pur.
Le bruit tira Mme Léon de son assoupissement; elle se souleva en
s’étirant, la figure renfrognée, protestant qu’elle se sentait
très-souffrante, et que si elle ne se sustentait un peu elle se
trouverait mal.
Il fallut appeler M. Casimir, qui lui monta un verre de vin de malaga,
où elle trempa quelques biscuits.
--Cela va mieux!... murmura-t-elle ensuite. Ma trop grande sensibilité
me tuera...
Et elle reprit son somme.
De même, Mlle Marguerite était revenue sur sa chaise; mais ses idées
se brouillaient dans sa tête, ses paupières devenaient lourdes...
était-ce donc le sommeil? Elle lutta, mais elle aussi finit par
s’endormir le front appuyé sur le lit de M. de Chalusse.
Il faisait jour quand une sensation étrange et terrible la réveilla.
Il lui semblait qu’une main froide comme la mort passait et repassait
doucement sur sa tête, maniant ses cheveux avec une sorte de
tendresse...
Terrifiée, elle se dressa.
Le moribond revenait à lui... ses yeux étaient ouverts... Son bras droit
s’agitait péniblement sur le lit.
--A moi!... s’écria Mlle Marguerite, au secours!
Et tirant à le briser le cordon de la sonnette:
--Courez, dit-elle aux domestiques qui parurent, courez chercher ce
médecin qui demeure ici près... vite... M. le comte a repris
connaissance...
En un moment, la chambre du malade avait été envahie par les gens, mais
la jeune fille ne s’en apercevait pas...
Elle s’approcha de M. de Chalusse, et lui prenant la main:
--Vous m’entendez, n’est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle, vous me
comprenez?...
Ses lèvres remuèrent, mais il ne sortit de sa gorge qu’une sorte de râle
sourd, absolument inintelligible.
Cependant il comprenait, et tout le monde le vit bien aux gestes qu’il
faisait, gestes désespérés et pénibles, car la paralysie ne lâchait pas
sa proie, et c’est à peine et bien peu s’il pouvait bouger le bras
droit.
Évidemment, il souhaitait quelque chose. Mais quoi?...
On lui nomma tout ce qu’il y avait dans la chambre, tout ce qu’on put
imaginer...
On ne trouvait pas, quand la femme de charge se frappa subitement le
front.
--J’y suis!... fit-elle. Il veut écrire.
C’était bien cela.
De la main qui avait quelque liberté, du râle qui était toute sa voix,
M. de Chalusse fit: «Oui, oui!» et même ses yeux se tournèrent vers
Mme Léon avec une expression non douteuse de joie et de
reconnaissance.
Déjà on l’avait soulevé sur son oreiller, et on lui avait apporté une
sorte de petit pupitre, du papier et une plume trempée d’encre...
Mais il avait trop, on avait trop présumé ses force. Il remuait la
main, mais il n’en pouvait régler le mouvement.
Après de prodigieux efforts et mortellement douloureux, il ne réussit
qu’à tracer quelque chose d’informe et de complétement indéchiffrable. A
peine des quelques lignes qu’il avait voulu écrire, distinguait-on ces
quelques mots: «...toute ma fortune... donne... amis... contre...» Cela
ne signifiait rien.
Désespéré, il lâcha la plume, et son regard et sa main indiquèrent la
partie de la chambre qui faisait face à son lit...
--M. le comte en veut à son secrétaire, fit M. Casimir.
--Oui!... oui!... répondit le râle du moribond.
--M. le comte désire peut-être qu’on l’ouvre?...
--Oui! oui!...
Mlle Marguerite eut un geste désespéré.
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’ai-je fait! J’ai brisé la clef... J’ai eu
peur de notre responsabilité à tous, en songeant aux énormes valeurs
enfermées dans ce meuble...
L’expression des yeux du comte était devenue effrayante...
C’était le découragement absolu, une douleur atroce, le désespoir le
plus horrible.
L’âme se débattait dans un corps qui n’existait plus, qui lui échappait.
L’intelligence, la pensée, la volonté étaient enchaînées dans un cadavre
qu’elles ne pouvaient galvaniser.
L’épouvantable sentiment de son impuissance se traduisit, par une
convulsion de rage frénétique, sa main se crispa, les veines de son cou
se gonflèrent, ses yeux sortirent presque de leur orbite, et d’une voix
rauque, qui n’avait rien d’humain:
--Marguerite!... râla-t-il, dépouillée!... prends garde!... ta mère!...
Et ce fut tout... comme si cet effort suprême eût brisé le dernier lien
qui retenait encore l’âme près de s’envoler!...
--Un prêtre!... cria Mme Léon d’une voix lamentable, un prêtre, au
nom du ciel...
--Un notaire plutôt, opina M. Casimir, vous voyez bien qu’il voudrait
tester...
Ce fut le médecin qui parut pâle, tout effaré...
Il marcha au lit, n’y jeta qu’un coup d’œil, et d’une voix grave:
--Le comte de Chalusse est mort... prononça-t-il.
Il y eut une minute de stupeur.
De cette stupeur profonde qui se dégage de la mort, quand elle est
soudaine surtout, et pour ainsi dire inattendue.
Sentiment mêlé de doute, d’égoïsme et d’épouvante. Cette furtive
survenue du néant force chacun à un retour sur soi que précise cette
phrase populaire:
«Ce que c’est que de nous!»
--Oui, c’est fini, murmurait le docteur, bien fini!...
Et comme il était familiarisé avec ces scènes funèbres, lui, comme il
avait tout son sang-froid, il étudiait sournoisement l’attitude de
Mlle Marguerite.
Elle semblait foudroyée, ou plutôt pétrifiée...
L’œil fixe et sec, le visage contracté, elle restait en place, le cou
tendu vers le cadavre de M. de Chalusse comme si elle eût attendu un
miracle, comme si elle eût encore espéré entendre sortir de sa bouche à
jamais glacée le secret qu’il n’avait pu dire et qu’il emportait dans la
tombe.
Le médecin fut d’ailleurs le seul à remarquer cela.
Les autres, pâles et consternés, échangeaient des regards de détresse...
Les femmes s’étaient laissées glisser à genoux et pleuraient, tout en
bégayant des prières.
Mais plus haut que toutes les autres sanglotait Mme Léon.
Ce furent d’abord des gémissements inarticulés, puis tout à coup elle se
jeta sur Mlle Marguerite, et se mit à la presser entre ses bras en
criant:
--Quel malheur! Chère enfant adorée, quelle perte!
Absolument incapable de prononcer une parole, la pauvre jeune fille
repoussait doucement la femme de charge et essayait de se dégager...
Mais l’autre s’obstinait et poursuivait:
--Pleurez, chère demoiselle, pleurez... N’enfermez pas ainsi votre
douleur en vous-même...
Elle-même l’enfermait si peu que le docteur lui en fit un peu
impérieusement la remarque. Alors, elle parut se faire une violence
extraordinaire, et tout en se tamponnant les yeux avec son mouchoir,
elle poursuivit d’une voix entrecoupée et convulsive:
--Oui, docteur, oui, vous avez raison... je saurai me modérer... Mais,
au nom de votre mère, docteur, arrachez ma bien-aimée Marguerite à ce
spectacle trop cruel pour son jeune cœur... Qu’elle se retire dans sa
chambre, prier Dieu de lui envoyer des forces pour supporter le coup qui
la frappe...
Certes, la malheureuse enfant ne songeait pas à se retirer; mais avant
qu’elle eût pu manifester son intention, M. Casimir s’avança.
--Je crois, opina-t-il d’un ton sec, que mademoiselle fera mieux de
rester ici...
--Hein! fit Mme Léon, se redressant soudain, et pourquoi, s’il vous
plaît...
--Parce que... parce que...
La colère avait séché les pleurs de la femme de charge.
--Qu’est-ce que cela signifie, dit-elle, prétendriez-vous empêcher
mademoiselle de faire ce que bon lui semble chez elle...
M. Casimir se permit un sifflement qui, la veille, eût fait tomber sur
sa joue la main de l’homme étendu là, à trois pas.
--Chez elle, répondit-il, chez elle!... Hier... je ne dis pas! ce matin,
c’est une autre paire de manches... Est-elle parente du comte? Non,
n’est-ce pas. Que me chantez-vous donc?... Nous sommes tous égaux ici.
Son accent goguenard avait un tel degré d’impudence, il dissimulait si
peu toutes sortes de honteuses et viles réticences, que le docteur en
fut indigné.
--Drôle!... fit-il.
Mais l’autre se rebiffa d’un air qui prouvait bien qu’il connaissait le
domestique du médecin, et, par contre, tous les secrets de son
intérieur.
--Appelez drôle votre valet de chambre, si cela lui convient,
riposta-t-il; moi, cela ne me va pas, monsieur le médecin... Votre
besogne est terminée ici, n’est-ce pas?... Laissez-nous donc arranger
nos affaires nous-mêmes... Je sais ce que je dis, Dieu merci!... On
connaît les précautions qu’il faut prendre dans une maison mortuaire,
pleine de richesses de la cave au grenier, quand au lieu de parents il
s’y trouve des... personnes qui... y sont... sans qu’on sache ni
pourquoi ni comment... A qui s’en prendrait-on, s’il manquait des
valeurs?... Aux pauvres domestiques, comme toujours... Ah! ils ont bon
dos, eux!... on fouillerait leurs malles, on n’y trouverait rien, et
tout de même on les enverrait en prison... Les autres, pendant ce temps,
s’en iraient avec leur butin... Pas de ça, Lisette!... Personne ne
bougera d’ici avant l’arrivée de la justice...
Mme Léon écumait de colère.
--C’est bien!... interrompit-elle, je vais faire prévenir l’ami intime
de M. de Chalusse, le général...
--Eh!... je me moque bien de votre général...
--Malhonnête!...
L’intervention de Mlle Marguerite l’arrêta.
Le bruit toujours croissant de cette indécente discussion avait tiré la
malheureuse jeune fille de son anéantissement.
L’insolence du valet se vengeant lâchement de ses bassesses de la
veille, avait fait monter le rouge à son front, et elle s’avançait d’un
pas roide.
--Vous oubliez, prononça-t-elle, qu’on n’élève pas la voix dans la
chambre d’un mort!
Cela fut si bien dit, et avec un tel accent de majesté hautaine, que M.
Casimir en demeura écrasé.
Du doigt elle lui montra la porte, et froidement:
--Allez chercher le juge de paix, commanda-t-elle... Vous ne remettrez
les pieds ici qu’avec lui...
Il s’inclina, balbutiant quelques excuses confuses et sortit...
--C’est encore elle qui est la plus raisonnable, grommelait-il... Ah!
mais oui, on mettra les scellés; ah! mais oui...
Quand il entra dans le pavillon du concierge, M. Bourigeau se levait,
ayant dormi sa grasse nuit pendant que sa femme veillait.
--Vite!... lui dit M. Casimir, finissez de vous habiller pour courir
chez le juge de paix... il nous le faut... tout est réglé là-haut, et je
viens de vous secouer la demoiselle d’une belle façon...
Le concierge parut atterré.
--Cristi! balbutiait-il, en voilà un de désagrément!...
--A qui le dites-vous! c’est la seconde fois que pareille chose
m’arrive. C’est à donner l’idée d’essayer la chose, que me disait un
garçon que je connais, un nommé Chupin, qui est dans les affaires et
plein de malice. «Voyez-vous, me disait-il, si j’étais domestique, avant
d’entrer chez un patron, je le ferais assurer aux assurances sur la vie,
de sorte que s’il tournait de l’œil, je toucherais une bonne somme.»
Mais habillez-vous donc, père Bourigeau!...
--Fameuse, l’idée, grommela le concierge, mais pas pratique...
--Bast!... qui sait?... En attendant, je suis joliment vexé... Le comte
m’allait énormément, je l’avais dressé à mes habitudes... et puis
patatras!... C’est une éducation à refaire.
M. Bourigeau n’était pas à la hauteur de cette sereine philosophie, et
tout en endossant son pardessus, il geignait:
--Ah! vous n’êtes pas embarrassé, vous, Casimir; vous n’avez que votre
corps à placer... J’ai mes meubles, moi... et si je ne trouve pas une
porte de deux pièces, il faudra que j’en vende une partie... Quel
guignon!...
Cependant il était prêt, il partit, et M. Casimir, qui n’osait remonter,
se mit à faire les cent pas devant le pavillon.
Il avait bien fait trente tours, et commençait à s’impatienter, quand il
aperçut, se glissant par l’entre-bâillure de la grande porte, une tête
éveillée et futée comme celle d’une belette explorant avant de sortir
l’alentour de son trou.
--Eh!... c’est Victor Chupin, fit-il en s’avançant, mais sortons,
sortons...
Et une fois dans la rue:
--Vous tombez comme marée en carême, poursuivit-il, n, i, ni, c’est
fini.
Chupin bondit.
--Alors notre affaire tient, fit-il vivement; vous savez, pour les
funérailles. Le premier commis de notre administration est prévenu.
--Diable! c’est que je ne sais si je serai le maître... Enfin, repassez
toujours sur les trois heures.
--C’est bon, on y sera, m’sieu, et vous savez... défiez-vous de la
concurrence.
Mais M. Casimir était préoccupé.
--Et M. Fortunat? demanda-t-il.
--Dame!... je vous l’avais dit, m’sieu, il a reçu ce qui s’appelle un
fier coup, hier soir... V’lan sur l’œil! Mais il s’est mis des
compresses, cette nuit, et ce matin, ça va mieux... Même il m’a chargé
de vous dire qu’il vous attendrait de midi à une heure, où vous savez...
--Je tâcherai d’y aller, quoique... Ah! si, pourtant. Je lui montrerai
la lettre qui a causé l’attaque... Car je l’ai telle que le comte l’a
recollée après l’avoir déchirée en menus morceaux... et j’ai même
retrouvé sept ou huit morceaux que ni le comte, ni mademoiselle
n’avaient su voir. C’est très-curieux, parole sacrée!
Chupin le regardait d’un air d’admiration ébahie.
--Mon Dieu!... fit-il, que je voudrais donc être riche, m’sieu, pour
avoir un valet de chambre comme vous!...
L’autre daigna sourire... Puis tout à coup:
--A tantôt, fit-il vivement, j’aperçois là-bas Bourigeau qui ramène le
juge de paix!