VII

Celui qui arrivait à l’hôtel de Chalusse réalisait d’une façon

saisissante toutes les idées qu’éveille ce titre simple et grand de Juge

de Paix.

Il était bien tel qu’on aime à se représenter le magistrat de la famille

et de la conciliation, l’incorruptible gardien des intérêts de l’absent,

du petit et du faible, l’arbitre délicat et prudent des douloureux

débats entre proches, l’homme d’expérience et de bien que dépeignait

Thouret du haut de la tribune, le sage dont la paternelle justice se

passe d’appareil, et que la loi autorise à donner audience au coin de

son foyer, en sa maison, pourvu que les portes en restent ouvertes.

C’était un homme qui avait dépassé la cinquantaine, maigre, assez grand,

un peu voûté, vêtu selon une mode vieillie, mais non antique ni

ridicule.

L’expression de sa physionomie était la douceur poussée jusqu’à la

débonnaireté. Mais on eût eu tort de s’y fier; on le comprenait à son

regard vif et tranchant, un regard exercé à pénétrer jusqu’au fond des

consciences pour y faire tressaillir la vérité.

Du reste, comme tous les hommes accoutumés à délibérer intérieurement en

public, il s’était fait un masque immobile. Il pouvait tout entendre et

tout voir, tout soupçonner et tout comprendre, sans qu’un muscle de son

visage bougeât...

Et cependant les habitués de son prétoire, les agréés de ses audiences,

son greffier même, prétendaient distinguer toutes ses impressions.

Une bague ayant une fort belle pierre, que le juge portait au doigt,

servait aux autres de baromètre...

Un cas difficile, embarrassant pour sa conscience, se présentait-il? Ses

yeux s’attachaient obstinément à sa bague. Satisfait, il la remontait et

la faisait jouer entre la première et la seconde phalange. Mécontent, il

tournait brusquement le chaton en dedans...

Quoiqu’il en soit, il était assez imposant en sa simplicité pour

intimider M. Casimir.

Le fier valet de chambre s’inclina, dès qu’il le vit à cinq pas, et

l’échine en cerceau, la bouche en cœur, de sa voix la plus

obséquieuse:

--C’est moi, dit-il, qui me suis permis de faire appeler M. le juge...

--Ah!...

Déjà le magistrat en savait sur l’hôtel de Chalusse et sur les

événements de la veille et de la matinée, tout autant que M. Casimir

lui-même...

Le long de la route, avec une douzaine seulement de questions bénignes,

il avait retourné comme un gant le sieur Bourigeau.

--Si Monsieur veut, poursuivit M. Casimir, je puis lui expliquer...

--Rien... inutile!... Conduisez-nous...

Ce «nous» étonna le valet de chambre, mais il en eut l’explication au

perron.

Là, seulement, il remarqua un personnage à mine florissante et hilare,

qui marchait dans l’ombre du juge de paix, portant sous le bras un gros

portefeuille de chagrin noir où on lisait en lettres d’or: _Greffe_.

Ce personnage était le greffier.

Il paraissait d’ailleurs aussi satisfait de son emploi que de soi, et

tout en suivant M. Casimir, il examinait d’un œil d’huissier priseur

les splendeurs de l’hôtel de Chalusse, les mosaïques du vestibule, les

marbres, les fresques des murailles.

Peut-être supputait-il ce qu’il eût fallu d’années des appointements

d’un greffier réunis au maigre traitement d’un juge, pour payer les

magnificences de ce seul escalier.

Sur le seuil de la chambre de M. de Chalusse, le magistrat s’arrêta.

Il y avait eu du changement en l’absence de M. Casimir. D’abord le

docteur s’était retiré. Ensuite, le lit avait été disposé en lit de

parade, et au chevet, sur une table recouverte d’une serviette blanche,

des bougies brûlaient dans de grands flambeaux d’argent.

De plus, Mme Léon était montée chez elle, sous l’escorte de deux

domestiques, et elle en avait descendu de l’eau bénite dans une coupe de

porcelaine, et un rameau desséché. Elle psalmodiait les prières des

morts, et de temps à autre s’interrompait pour tremper sa branche de

buis dans l’eau et asperger le lit.

Les deux fenêtres avaient été entr’ouvertes malgré le froid, et devant

la cheminée, sur le marbre, on avait placé un réchaud plein de braise où

un domestique jetait alternativement du vinaigre et du sucre en poudre,

dont la fumée montait en épaisses spirales et emplissait la chambre.

A la vue du juge de paix tout le monde s’était levé... Lui, après un

assez long examen, se découvrit respectueusement et entra.

--Pourquoi tant de monde ici? demanda-t-il.

--C’est moi qui ai eu cette idée, répondit M. Casimir, parce que...

--Vous êtes... défiant, interrompit le magistrat...

Déjà le greffier avait tiré de sa serviette des plumes et du papier, et

il relisait l’ordonnance rendue par le juge en son cabinet, sur la

requête du sieur Bourigeau, et en vertu de laquelle il allait être

procédé à l’apposition des scellés...

Les yeux du juge, depuis son entrée, ne quittaient pas Mlle

Marguerite, qui pâle, les yeux rouges, se tenait debout près de la

cheminée.

Enfin, il s’avança vers elle, et d’un ton où éclatait une pitié

profonde:

--Vous êtes Mlle Marguerite?... demanda-t-il.

Elle leva sur lui son beau regard clair, plus beau à travers les larmes

qui tremblaient à ses cils, et d’une voix altérée elle répondit: Oui,

monsieur.

--Êtes-vous parente, mademoiselle... à un degré quelconque, de M. le

comte de Chalusse?... avez-vous quelques droits à sa succession?...

--Non, monsieur...

--Excusez-moi, mademoiselle, mais ces questions sont indispensables...

Qui vous a confiée à M. de Chalusse, et à quel titre?... Votre père...

votre mère?...

--Je n’ai ni père ni mère, monsieur, je suis seule au monde!... Seule...

Lentement, le perspicace regard du juge fit le tour de la chambre.

--Alors... je comprends, fit-il. On aura profité de votre isolement,

pour vous manquer... pour vous outrager, peut-être!...

Toutes les têtes se baissèrent, et M. Casimir regretta de n’être pas

resté dans la cour.

Mlle Marguerite, elle, contemplait le magistrat d’un air étonné, ne

concevant pas sa clairvoyance. Elle ignorait son entretien avec le sieur

Bourigeau et ne savait pas qu’à travers les contes ridicules et les

allégations mensongères du portier il avait discerné en partie la

vérité.

--J’aurai l’honneur, mademoiselle, reprit-il, de vous demander tout à

l’heure un moment d’entretien... Mais, avant, une question encore: Le

comte de Chalusse avait pour vous, m’a-t-on dit, l’affection la plus

vive. Êtes-vous sûre qu’il ne se soit pas préoccupé de votre avenir?...

Êtes-vous sûre qu’il ne laisse pas de testament?

La jeune fille hocha la tête.

--Il en avait fait un autrefois en ma faveur, répondit-elle... Je l’ai

vu... il me l’a donné à lire... Mais il a été déchiré quinze jours après

mon installation ici, et sur ma prière...

Depuis un moment, Mme Léon sentait sa langue se sécher dans sa

bouche.

Aussi, triomphant de l’appréhension que lui causait le magistrat, se

décida-t-elle à s’approcher.

--Comment pouvez-vous dire cela! chère demoiselle, s’écria-t-elle. Ne

savez-vous pas combien M. le comte, Dieu ait son âme! était un homme

inquiet. Je parierais, voyez-vous, qu’il y a un bout de testament

quelque part.

L’œil du juge ne quittait plus le chaton de sa bague.

--On peut toujours chercher avant d’apposer les scellés... Vous avez

qualité pour me requérir... ainsi, si vous le voulez?

Elle ne répondit pas.

--Oh! oui... insista Mme Léon, je vous en prie, monsieur, cherchez...

--Mais où serait ce testament?...

--Ici, pour sûr, dans ce secrétaire, ou dans un des meubles du cabinet

de défunt M. le comte.

Le juge de paix connaissait l’histoire de la clef, mais peu importe.

--Où est la clef de ce secrétaire? demanda-t-il.

--Hélas!... monsieur, répondit Mlle Marguerite, je l’ai brisée hier

soir quand on a rapporté M. de Chalusse mourant. Pourquoi?... vous devez

le comprendre... J’espérais éviter ce qui est néanmoins arrivé... Puis,

je savais que dans ce secrétaire se trouve une forte somme en or, et

plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur...

Cela tenait toute la tablette supérieure.

Deux millions... là!... Tous les assistants eurent un éblouissement. Le

greffier en laissa tomber un pâté sur son papier. Deux millions!...

Évidemment le magistrat délibérait.

--Hum!... murmurait-il, porte close... il y aurait peut-être lieu à

référé... D’un autre côté, il y a certainement urgence... Ma foi!... je

vais toujours statuer par provision.

Et se décidant:

--Qu’on aille quérir un serrurier, dit-il...

On partit, et en attendant, il alla s’asseoir près du greffier, lui

expliquant comment il faudrait relater l’incident au procès-verbal.

Enfin, l’ouvrier parut, sa trousse de cuir pendue à l’épaule, et

aussitôt il se mit à l’œuvre.

Ce fut long, ses crochets ne mordaient pas et il parlait de scier le

pêne, quand tout à coup il trouva le joint et l’abattant tomba...

Le secrétaire était vide, il n’y avait sur la tablette que quelques

papiers et un flacon bouché à l’émeri, aux trois-quarts plein d’une

liqueur rouge...

Le cadavre de M. de Chalusse secouant son linceul et se dressant, eût à

peine produit une plus formidable impression...

Un même frisson de peur secoua tous les gens rassemblés dans cette

chambre...

Le secrétaire était vide. Une fortune énorme avait disparu. Les mêmes

soupçons allaient peser sur tous... Et chacun déjà se voyait arrêté,

emprisonné, traîné devant les tribunaux...

Puis, au premier moment d’effarement la colère succédant, une furieuse

clameur s’éleva.

--Un vol a été commis! criaient-ils tous ensemble. Mademoiselle a eu la

clef à sa disposition... Il ne faut pas qu’on accuse des innocents!...

Si émouvante que fût cette scène, elle n’était pas capable d’altérer

l’impassible sang-froid du magistrat. Il en avait vu d’autres, lui qui,

vingt fois dans sa vie, avait dû se jeter entre des héritiers, entre des

enfants prêts à en venir aux mains devant le cadavre non encore refroidi

de leur père...

--Silence! prononça-t-il.

Et comme le tumulte ne cessait pas, comme on continuait à crier:

--Il faut que les voleurs se retrouvent... nous saurons bien découvrir

le coupable...

Le juge, d’une voix forte dit:

--Un mot de plus et je fais évacuer la chambre.

On se tut, avec un sourd grondement; mais les regards et les gestes

avaient une éloquence à laquelle il était impossible de se méprendre.

Tous les yeux étaient rivés sur Mlle Marguerite avec une expression

farouche où se confondaient la haine présente et les rancunes du

passé...

Elle ne le voyait que trop, l’infortunée, mais sublime d’énergie, elle

demeurait le front haut en face de cet orage, dédaignant de répondre à

de si viles imputations.

Mais elle avait là, près d’elle, un protecteur: le juge.

--Si des valeurs ont été détournées de la succession, reprit-il, le

coupable sera recherché et découvert... Cependant il faut s’expliquer:

qui a dit que Mlle Marguerite a eu à sa disposition la clef du

secrétaire?...

--Moi!... répondit un valet de pied. J’étais dans la salle à manger hier

matin, quand M. le comte la lui a remise.

--Pourquoi la lui confiait-il?

--Pour venir chercher cette fiole, qui est là, je la reconnais, et

qu’elle lui a descendue.

--Lui a-t-elle rendu la clef?

--Oui, monsieur, en même temps que la fiole, et il l’a mise dans sa

poche.

Le magistrat désigna du doigt le flacon déposé sur la tablette.

--C’est donc le comte qui l’a rapporté là, dit-il, cela ressort des

explications. Donc, si on eût enlevé les valeurs, en faisant la

commission, il s’en fût aperçu.

Il n’y avait rien à répondre à cette objection si simple, qui était en

même temps une éclatante justification.

--Et d’ailleurs, poursuivit le juge, qui vous a révélé qu’une somme

immense se trouvait dans le secrétaire?... Le saviez-vous?... Qui de

vous le savait?...

Personne ne répondit, et, sans paraître remarquer les regards de

reconnaissance que lui adressait Mlle Marguerite, il dit encore d’un

ton sévère:

--Ce n’est pas une preuve d’honnêteté, que de se montrer si accessible

que cela aux plus vagues soupçons... N’était-il pas plus simple de

réfléchir que le défunt peut avoir changé ses valeurs de place, et

qu’elles se retrouveront!

Moins que le juge encore, le greffier avait été ému. Lui aussi, il était

blasé, et jusqu’à l’écœurement, sur ces drames effroyables et honteux

qui se jouent au chevet des morts. S’il avait accordé un coup d’œil

au secrétaire, c’est qu’il lui avait paru curieux de juger en quel

étroit espace peuvent tenir deux millions. Et aussitôt après, il s’était

mis à supputer combien d’années il lui faudrait rester titulaire d’un

greffe de justice de paix avant de réunir ce fantastique capital.

Entendant le juge déclarer qu’il allait poursuivre la recherche du

testament annoncé par Mme Léon, et en même temps des valeurs, il

abandonna son calcul.

--Alors, monsieur, demanda-t-il, je puis commencer ma rédaction?

--Oui, répondit le juge, écrivez.

Et d’une voix sans inflexions, il se mit à dicter, encore que l’autre

n’en eût pas besoin, les formules consacrées:

«Et le 16 octobre 186..., à neuf heures du matin;

«En exécution de notre ordonnance qui précède, rendue à la requête

des gens au service de défunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte

de Chalusse, dans l’intérêt des héritiers présomptifs absents et de

tous autres qu’il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napoléon)

et 909 (Code de procédure);

«Nous, juge de paix susdit, assisté du greffier,

«Nous sommes transportés en la demeure dudit défunt, rue de

Courcelles, où, étant arrivés et entrés, dans une chambre à

coucher, éclairée sur la cour par deux fenêtres au midi, nous avons

trouvé le corps dudit défunt gisant sur son lit, recouvert d’un

drap...

«Dans cette chambre étaient présents...»

Il s’interrompit, et s’adressant au greffier:

--Prenez les noms de tout le monde, dit-il, ce sera long, et je vais

pendant ce temps continuer les perquisitions.

On n’avait, en effet, en vue que la tablette du secrétaire, et les

tiroirs restaient à examiner.

Dès le premier qu’il ouvrit, le juge put reconnaître l’exactitude des

renseignements qui lui avaient été fournis par Mlle Marguerite.

Il y prit connaissance de la grosse d’un acte, lequel établissait que M.

de Chalusse avait emprunté au Crédit foncier huit cent cinquante mille

francs. Cette somme lui avait été versée le samedi qui avait précédé sa

mort.

Au-dessous de cet acte, était un bordereau d’agent de change, signé

Pellé, constatant que le comte avait fait vendre à la Bourse des titres

de plusieurs sortes, rentes et actions, dont le montant s’était élevé à

quatorze cent vingt-trois mille francs, qui lui avaient été remis

l’avant-veille, c’est-à-dire le mardi, partie en billets de banque, et

partie en bons sur «divers.»

C’était donc une somme totale de deux millions deux cent soixante-treize

mille francs que M. de Chalusse avait reçue depuis six jours...

Dans un tiroir qu’on ouvrit ensuite, on ne découvrit rien que des titres

de propriété, des baux et des liasses d’actions qui attestaient que la

rumeur publique avait diminué plutôt qu’exagéré les immenses revenus du

comte, mais qui rendaient difficile à expliquer l’emprunt qu’il avait

contracté.

Un dernier tiroir renfermait vingt-huit mille francs en rouleaux de

pièces de vingt francs.

Enfin, dans une cachette, pratiquée entre les compartiments et dont le

magistrat sut faire jouer le secret, il trouva un paquet de lettres

jaunies, liées par un large velours bleu, trois ou quatre bouquets

desséchés, et un gant de femme qui avait été porté par une main d’une

merveilleuse petitesse.

C’étaient là, évidemment, les froides reliques de quelque grand amour

éteint depuis bien des années, et le magistrat les examina un moment

avec un soupir...

Même son attention l’empêcha de remarquer le trouble de Mlle

Marguerite... A la vue de ces souvenirs du passé du comte, soudainement

exhumés, elle avait été près de défaillir...

Cependant l’examen du secrétaire était terminé, et le greffier avait

enregistré le nom et les prénoms de tous les domestiques.

--Je vais, reprit à haute voix le juge, procéder à l’apposition des

scellés... Mais avant je distrairai une portion de l’argent qui se

trouve dans ce meuble, pour les dépenses de l’hôtel, jusqu’à ce que le

tribunal ait statué. Qui s’en chargera?

--Oh! pas moi... s’écria Mme Léon.

--Je m’en chargerai volontiers, fit M. Casimir.

--Voici donc huit mille francs, dont vous aurez à rendre compte...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 34 / 138 题