--Je savais bien que nous nous entendrions, fit-il gravement... Je ne
suis pas méchant, au fond, croyez-le bien, et si j’avais eu des rentes
ou seulement une mère comme vous...
Elle détourna la tête, craignant peut-être que M. de Coralth ne lût dans
ses yeux ce qu’elle pensait de lui; puis, après une pause, et avec
l’accent de la prière:
--Maintenant que me voilà votre complice, fit-elle, laissez-moi vous
supplier de tout faire pour empêcher la... scène de cette nuit de
s’ébruiter...
--Impossible.
--Si ce n’est pour M. Férailleur, que ce soit pour sa mère, du moins,
cette pauvre femme veuve...
--Il faut que Pascal disparaisse!
--Comme vous dites cela! Vous le haïssez donc, bien?... Que vous a-t-il
fait?
--A moi personnellement?... Rien. Et même je me sentais pour lui une
véritable sympathie...
Mme d’Argelès fut comme pétrifiée.
--Quoi!... bégaya-t-elle; ce n’est pas... pour votre compte que vous
avez... agi.
--Mon Dieu!... non.
Révoltée, elle se redressa, et d’une voix où vibrait le mépris et
l’indignation:
--Ah!... c’est encore plus infâme, s’écria-t-elle; c’est encore plus
lâche...
Mais elle s’arrêta, épouvantée de l’éclair de menace qui traversa les
yeux de M. de Coralth.
--Trève de vérités désagréables, dit-il froidement. Si nous nous mettons
à échanger l’opinion que nous avons l’un de l’autre, nous en arriverons
vite à de très-vilains mots... Pensez-vous que j’aie agi pour mon
plaisir!... Jamais je n’ai tant pris sur moi qu’au moment où je glissais
sur les cartes des «portées» préparées. Si on m’eût aperçu,
cependant!... j’étais perdu...
--Et vous croyez que personne ne vous soupçonne?...
--Personne... J’ai perdu plus de cent louis... Si Pascal était de notre
monde, on s’inquiéterait peut-être, mais demain il sera oublié...
--Et lui, ne se doutera-t-il de rien?
--Il n’aurait pas de preuves à fournir, dans tous les cas...
Mme d’Argelès paraissait prendre son parti de ce qui arrivait.
--J’espère au moins, dit-elle, que vous me direz qui est l’ami que vous
avez obligé.
--Pour cela, non!... répondit M. de Coralth.
Et, consultant sa montre:
--Mais je m’oublie! s’écria-t-il. J’oublie que cet idiot de Rochecote
attend son coup d’épée... Allez dormir, chère dame, et... au revoir.
Elle l’accompagna jusque sur le palier.
--Il est clair, pensait-elle, qu’il va courir chez l’ennemi de M.
Férailleur...
Et, appelant son domestique de confiance:
--Vite, Jobin, lui dit-elle, suivez M. de Coralth, je veux savoir où il
va... et surtout, prenez garde qu’il ne vous voie....
V
S’il est, à Paris, une rue paisible et silencieuse, asile rare de
l’étude et de la méditation, c’est, assurément, cette belle et large rue
d’Ulm, qui commence à la place du Panthéon et se termine brusquement à
la rue des Feuillantines.
Les magasins y sont peu somptueux et si rares qu’on les compterait.
Il y a un marchand de vin, à gauche, à l’angle de la rue de la
Vieille-Estrapade; puis la petite boutique de «La Jeunesse,» puis une
blanchisseuse et un relieur. On trouve à droite l’imprimerie du
«Bulletin de l’Observatoire,» un marchand de bois nommé Chanson, un
serrurier, un fruitier, un boulanger... et c’est quasi tout.
Le reste de la rue est occupé par de vastes établissements à façades
austères entourés de jardins. C’est le couvent des «Sœurs de la
Croix,» et ensuite la maison des «Dames de l’Adoration réparatrice du
Sacré-Cœur.» Plus loin, vers la rue des Feuillantines, on reconnaît
l’École Normale, et en face un dépôt de la Compagnie des Omnibus.
Le jour, on n’y rencontre guère que des physionomies graves: des
prêtres, des savants, des professeurs, des employés des bibliothèques.
Tout le mouvement vient des chevaux du dépôt, et si on entend quelques
éclats de rire sonores, c’est que c’est sortie à l’École Normale.
La nuit venue, on s’y croirait à cent lieues du boulevard Montmartre et
de l’Opéra, dans quelque bonne vieille ville de province, à Poitiers,
par exemple. Et c’est à peine si en prêtant bien l’oreille on y
recueille un écho affaibli du tapage de Paris viveur.
C’est dans cette rue--au bout du monde, disait M. de Coralth--que Pascal
Férailleur demeurait avec sa mère.
Ils occupaient au second étage, un joli appartement de cinq pièces ayant
vue sur des jardins.
Leur loyer était élevé. Ils payaient 1,400 francs. Mais c’était là un
sacrifice imposé par la profession de Pascal. Ne lui fallait-il pas un
cabinet et un petit salon d’attente pour les clients?...
Pour le reste, la vie de la mère et du fils était étroite et simple.
Tout leur service se composait d’une femme de ménage qui venait le matin
à sept heures pour le gros ouvrage, se retirait à midi et ne revenait
que le soir pour le dîner.
Mme Férailleur se chargeait du reste, ne rougissant nullement d’aller
ouvrir quand un client sonnait.
Elle pouvait d’ailleurs le faire sans crainte de méprise, tant son
extérieur digne imposait le respect.
En la comparant à un «portrait de famille,» M. de Coralth avait fait
preuve de jugement. Elle était telle en effet qu’on aime à se
représenter les femmes de la vieille bourgeoisie, épouses chastes et
aimantes, mères incomparables, qui apportaient le bonheur au foyer de
l’homme qu’elles avaient choisi.
A cinquante ans qu’elle venait d’avoir, Mme Férailleur paraissait son
âge. Elle avait souffert. Un observateur reconnaissait la trace des
larmes au pli de ses paupières, et ses lèvres trahissaient de cruelles
douleurs héroïquement supportées.
Elle n’était pas sévère, cependant, ni même trop grave. Souvent les
rares amis qu’elle admettait à son intimité se retiraient émerveillés de
son esprit.
C’était d’ailleurs une de ces femmes qui n’ont pas d’histoire, qui ont
fait leur bonheur de ce que d’autres appellent leur devoir.
Une courte phrase résume sa vie: elle avait aimé, elle s’était dévouée.
Fille d’un modeste employé des finances, elle avait épousé, avec 3,000
francs de dot, un jeune homme pauvre comme elle, mais intelligent et
laborieux, qu’elle aimait et qui l’adorait...
Ce jeune homme, en se mariant, s’était juré qu’il ferait fortune, non
qu’il tînt à l’argent, grand Dieu!... mais pour parer de toutes les
superfluités de luxe son idole, sa femme.
Nul doute que son amour, en décuplant son énergie, n’ait hâté son
succès.
Attaché en qualité de chimiste à un grand établissement industriel, il
rendit de tels services qu’on ne tarda pas à l’associer pour une large
part dans les bénéfices. Son nom est inscrit au catalogue des
inventeurs. On lui doit la découverte d’une de ces éblouissantes
couleurs qu’on extrait de la houille.
Au bout de dix ans, il était riche, il aimait sa femme comme au premier
jour, et il avait un fils, Pascal...
Malheureux homme!... Un jour, en plein bonheur, comme il cherchait une
combinaison pour fixer des verts d’une innocuité parfaite, un mortier
éclata entre ses mains et lui fit à la tête et à la poitrine d’horribles
blessures...
Et quinze jours plus tard, il mourait, calme en apparence, mais l’âme
déchirée d’horribles regrets...
Ce coup fut terrible pour la malheureuse femme, et il fallut la pensée
de son fils pour la rattacher à la vie...
Pascal devenait tout pour elle, le présent et l’avenir... Elle se jura
qu’elle en ferait un homme!...
Mais hélas!... un malheur ne vient jamais seul.
Un ami de son mari qui s’était chargé d’administrer sa fortune, abusa
lâchement de son inexpérience. Elle s’était endormie riche de plus de
15,000 livres de rentes, elle s’éveilla ruinée... ruinée à ne savoir où
dîner le soir.
Seule, elle eût été à peine émue de cette catastrophe.
Elle en fut atterrée en réfléchissant que l’avenir de son fils était
peut-être perdu, et que, dans tous les cas, ce désastre le condamnait à
entrer dans la vie par les portes basses et étroites de la misère.
Mais Mme Férailleur avait le cœur trop haut et trop fier pour ne
pas trouver en ce péril extrême une énergie virile.
Elle ne perdit pas en lamentations inutiles des moments précieux. Elle
se dit qu’elle réparerait le mal autant qu’il était en elle, et que, lui
fallût-il travailler de ses mains, son fils n’interromprait pas ses
études au collége Louis-le-Grand.
Et quand elle parlait de travailler de ses mains, ce n’était pas une de
ces exagérations vaines de la douleur ou d’un éclair de courage.
Elle s’employa à faire des ménages ou à des coutures grossières jusqu’au
jour où elle put être admise en qualité de surveillante dans
l’établissement dont son mari avait été l’associé.
Pour obtenir cette place, elle avait dû apprendre la tenue des livres,
mais elle s’en trouvait amplement récompensée. Cela lui valait dix-huit
cents francs par an, le logement et la table.
Dès lors, son cœur se desserra. Elle comprit qu’elle mènerait à bonne
fin sa lourde tâche.
La pension de Pascal, qui fut désormais interne, lui coûtait environ
neuf cents francs, tout compris; elle ne dépensait pas pour elle plus de
cent francs; c’était donc huit cents francs qu’elle pouvait mettre de
côté chaque année.
Il faut reconnaître qu’elle fut secondée par son fils au-delà de toute
espérance.
Pascal avait douze ans le jour où sa mère lui dit d’une voix émue, mais
ferme:
--Je t’ai ruiné! mon fils... De cette fortune si laborieusement édifiée
par ton père, rien ne nous reste... Tu n’as plus désormais à compter
que sur toi, mon fils... Dieu veuille que plus tard tu ne me reproches
pas amèrement mon imprudence...
L’enfant ne se jeta pas dans ses bras...
Il redressa la tête, et d’un air fier:
--Mère chérie, répondit-il, je t’aimerai davantage, s’il est possible...
Cette fortune que mon père t’avait donnée, je te la rendrai... Je ne
suis plus un collégien, je suis un homme... tu verras.
On vit, en effet, qu’il avait pris un engagement sacré.
Abusant jusque-là d’une remarquable intelligence et d’une prestigieuse
facilité, il travaillait peu et seulement par accès, au moment des
compositions générales...
De ce moment, il ne perdit plus une heure. Ses allures, comiques et
touchantes à la fois, devinrent celles d’un chef de famille soucieux de
sa responsabilité.
--Voyez-vous, disait-il à ses camarades étonnés de sa soudaine âpreté à
l’étude, je n’ai plus le loisir d’user beaucoup de culottes sur les
bancs de l’Université, maintenant que ma pauvre mère les paye de son
travail!...
Car sa bonne humeur ne fut pas altérée de ce qu’il s’était imposé la loi
de ne jamais dépenser un sou des quelques francs affectés chaque semaine
à ses menus plaisirs.
Et avec un tact bien supérieur à son âge, il sut porter fièrement et
simplement son malheur, évitant aussi bien l’humilité qui a un faux air
de bassesse que le ton rogue de la pauvreté envieuse.
Trois ans de suite, des prix au grand concours récompensèrent ses
efforts. Ce succès, loin de l’enivrer, lui fit à peine plaisir.
--Ce n’est que glorieux, pensait-il.
Sa grande, sa première ambition était de se suffire.
Il y parvint lorsqu’il était en rhétorique, grâce à la bienveillance du
proviseur, en donnant des répétitions à des élèves des classes
inférieures.
Si bien qu’un jour, Mme Férailleur s’étant présentée comme
d’ordinaire à l’économat pour régler le trimestre, l’économe lui
répondit:
--Vous ne nous devez rien, madame; tout a été payé par votre fils...
Elle faillit s’évanouir, faible devant le bonheur, elle qui avait si
courageusement supporté l’adversité. Elle pouvait à peine croire... il
lui fallut de longues explications. Et alors de grosses larmes, larmes
de joie cette fois, jaillirent de ses yeux.
C’est ainsi que Pascal Férailleur arriva à la fin de ses études, tout
armé pour les luttes qui l’attendaient, et ayant fait ses preuves.
Il voulait être avocat, et c’est là, il ne se le dissimulait pas, une
profession presque inabordable pour les jeunes gens qui n’ont pas de
fortune...
Mais pour qui veut fortement, pour qui sait surtout vouloir chaque matin
la même chose précisément que la veille, il n’est pour ainsi dire pas
d’obstacles insurmontables.
Le jour où il prit sa première inscription, Pascal entrait comme clerc
surnuméraire chez un avoué.
Cette besogne de basoche, si fastidieuse au début, devait lui offrir ce
double avantage de le rompre aux manœuvres de la procédure et de lui
fournir de quoi vivre et de quoi payer ses examens.
Dès le milieu de la première année, il avait 800 francs d’appointements.
Il en obtint 1,500 à la fin de la seconde. Après trois ans, et lorsqu’il
venait de passer sa thèse, son patron l’éleva au grade de maître clerc
avec un traitement de 3,000 francs, qu’il augmentait encore en préparant
des dossiers pour des avocats très-occupés, ou en rédigeant des mémoires
pour des particuliers...
Certes, en arriver là et en si peu de temps tenait presque du prodige,
et pourtant le plus difficile restait à accomplir.
Le périlleux était d’abandonner une position sûre, pour courir les
hasards du barreau.
Décision grave à prendre, si grave que Pascal hésita longtemps.
Il se sentait menacé du danger que se préparent les lieutenants trop
utiles à leur chef. Son patron, accoutumé à se décharger sur lui de ses
plus lourds soucis, lui pardonnerait-il de le quitter?
Or, il était indispensable qu’en s’établissant il conservât les bonnes
grâces de l’avoué. La clientèle que ne pouvait manquer de lui amener une
étude où il avait régné quatre ans était la plus solide base de ses
calculs d’avenir.
Il réussit à sa satisfaction, non sans quelques tiraillements pourtant,
et en n’employant que cette suprême finesse qui s’appelle la franchise
absolue.
Il n’y avait pas quinze jours qu’il avait ouvert son cabinet, que déjà
sept ou huit dossiers attendaient leur tour sur son bureau.
Ses débuts furent de ceux qui font sourire les vieux juges et leur
arrachent cette précieuse prédiction:
--Voilà un garçon qui ira loin.
Il n’avait cependant pas cherché l’éclat, préoccupé de gagner la cause
dont il était chargé bien plus que de briller aux dépens de son client.
Modestie rare et qui le servit bien.
Les dix premiers mois d’exercice rapportèrent à Pascal environ huit
mille francs, absorbés en partie par les frais d’une installation
convenable.
La seconde année, ses honoraires augmentèrent de moitié; il vit sa
position s’asseoir, et il exigea de sa mère qu’elle abandonnât sa
fabrique.
Il lui prouva, ce qui était exact, qu’elle épargnerait au-delà de ce
qu’elle gagnait en surveillant le ménage...
De ce moment, la mère et le fils, ces deux êtres si vaillants et si
nobles, durent espérer que leur héroïque énergie avait désarmé la
destinée.
Les clients affluaient si bien qu’il était décidé qu’on se rapprocherait
du centre des affaires, le loyer dût-il en être doublé. L’assurance qui
gagne à demi les causes venait avec la réputation, enfin il y avait une
douzaine de mille francs en lieu sûr pour parer à toutes les
éventualités.
Mme Férailleur avait quitté les vêtements noirs qu’elle portait
depuis la mort de son mari... Elle devait bien cela à Pascal. Et
d’ailleurs, après avoir cru qu’il n’était plus de bonheur ici-bas pour
elle, elle comprenait qu’elle pouvait être heureuse en son fils.
Pascal n’avait donc plus qu’à tenir sa voile grande ouverte au vent du
succès, quand M. Fernand de Coralth fut amené à son cabinet par une
assez vilaine affaire,--une petite opération qu’il avait risquée et qui
frisait l’escroquerie.
Chose étrange!... M. de Coralth ne déplut pas à Pascal.
Le travailleur honnête fut intéressé, presque séduit par les vices
brillants de l’aventurier, par ses côtés équivoques, par sa hardiesse,
se fatuité, son mirifique aplomb et son insoucieuse impudence. Il trouva
une satisfaction de curiosité à étudier de près ce produit du terreau
parisien, surprenant résumé de toutes les corruptions de l’époque.
Sans doute M. de Coralth ne laissa voir de sa vie et de ses ressources
que ce qu’il voulut. Pascal ne sut pas tout, mais il en connut assez
pour être bien averti de se défier d’un garçon qui traitait plus que
cavalièrement la morale, et avait infiniment moins de scrupules que de
besoins.
Ils se virent quelquefois, et véritablement ce fut Pascal qui pria le
vicomte de le conduire à quelqu’une de ces réunions de la «haute vie»
dont les journaux donnaient de si alléchantes descriptions.
Mme Férailleur faisait une partie de boston, comme tous les jeudis,
avec quelques vieux amis, le soir où M. de Coralth vint chercher son ami
l’avocat pour le conduire chez Mme d’Argelès.
Pascal trouva que cela tombait on ne peut mieux. Il s’habilla avec plus
de soin qu’à l’ordinaire, et, comme toujours, avant de sortir, il alla
embrasser sa mère.
--Comme te voici paré, lui dit-elle en souriant.
--Je vais en soirée, chère mère, répondit-il, et je rentrerai
probablement très-tard. Ainsi, ne m’attends pas, je t’en prie;
promets-moi de te coucher comme à l’ordinaire.
--Tu as le passe-partout?
--Oui, mère.
--Eh bien! je ne t’attendrai pas... Tu trouveras, en entrant, ta bougie
et des allumettes sur le buffet, dans l’antichambre... Et enveloppe-toi
bien, car il fait très-froid.
Elle tendit son front aux lèvres de son fils et gaiement ajouta:
--Et amuse-toi bien...
Fidèle à sa promesse, Mme Férailleur se mit au lit comme tous les
soirs, mais c’est vainement qu’elle appela le sommeil.
Elle n’avait certes aucune raison de s’inquiéter, et cependant cette
idée que son fils était dehors l’emplissait d’appréhensions vagues
qu’elle n’avait jamais ressenties.
Peut-être cela venait-il de ce qu’elle ignorait où était allé Pascal.
Peut-être M. de Coralth était-il la cause de cette agitation. Mme
Férailleur ne pouvait souffrir le vicomte, son instinct de femme lui
disait que l’étrange beauté de ce jeune homme avait quelque chose de
malsain et qu’il était dangereux de croire à ses témoignages d’amitié.
Successivement elle entendit frapper toutes les heures aux horloges des
communautés voisines... deux heures... trois heures... quatre heures...
--Comme Pascal rentre tard, se disait-elle.
Peu à peu, un pressentiment plus douloureux que les autres traversa son
esprit. Elle sauta à terre et courut ouvrir sa fenêtre. Il lui semblait
qu’elle avait entendu un grand cri de détresse dans la rue déserte...
A ce moment-là même, minute pour minute, le mot «voleur» était jeté à la
face de son fils.
La rue était silencieuse... elle pensa qu’elle s’était trompée, elle se
recoucha en se raillant de ses chimères, et enfin s’endormit...
Mais quelle ne fut pas sa terreur, le matin, quand, sortant de chez
elle, au bruit de la femme de ménage, elle aperçut sur le buffet le
bougeoir de Pascal.
N’était-il donc pas rentré!... Elle courut à sa chambre... personne.
Et il était près de huit heures!...
C’était la première fois que Pascal passait la nuit dehors sans que sa
mère fût prévenue. Et de sa part, avec son caractère, cela annonçait
quelque chose d’extraordinaire.
En un moment Mme Férailleur s’énuméra tous les dangers de Paris la
nuit. Toutes les histoires qu’elle avait lues, d’hommes attirés dans des
piéges, poignardés au détour de quelque rue déserte, jetés à la Seine en
traversant un pont se représentèrent à sa mémoire...
Que faire!... Elle avait envie de courir à la préfecture de police et
chez tous les amis de Pascal, et d’un autre côté elle n’osait s’éloigner
de peur qu’il ne rentrât en son absence...
Et pendant que son désespoir flottait entre mille partis, elle restait
affaissée sur une banquette de l’antichambre, comptant les secondes aux
battements précipités de ses tempes, l’oreille tendue au moindre
bruit...
Enfin, un peu après la demie de huit heures, elle entendit dans
l’escalier un pas lourd et trébuchant comme le pas d’un ivrogne...
Elle ouvrit, c’était son fils, les vêtements en désordre, sa cravate
arrachée, sa chemise déchirée, sans pardessus, la tête nue...
Il était livide et ses dents claquaient, nulle expression dans ses yeux
et sur sa physionomie qu’un affreux hébêtement...
--Pascal, que t’est-il arrivé?...
Cette voix tombant sur son esprit comme un marteau sur un timbre, le fit
tressaillir de la tête aux pieds.
--Rien!... bégaya-t-il, rien du tout.
Et sa mère l’accablant de questions, il l’écarta doucement et gagna sa
chambre.
--Pauvre enfant, murmura Mme Férailleur, peinée et rassurée en même
temps, lui toujours si sobre... on l’aura fait boire.
L’erreur de Mme Férailleur était grande, et cependant les sensations
de Pascal étaient exactement celles de l’ivresse.
Après avoir perdu pendant un temps assez long toute conscience de soi et
des circonstances extérieures, il sentait un brouillard plus épais que
les vapeurs de l’alcool envahir son cerveau.
Comment il était revenu chez lui, par quel chemin, ce qu’il avait fait
en route, il lui eût été impossible de le dire.
Si même il était rentré, c’était machinalement, par la force de
l’habitude, cette mémoire du corps.
Il lui semblait cependant qu’il s’était assis sur un banc aux
Champs-Élysées, qu’il y avait eu extrêmement froid, et qu’un sergent de
ville était venu le secouer, le menaçant du poste s’il ne se remettait
pas en marche...
Ses derniers souvenirs précis s’arrêtaient brusquement rue de Berry, sur
le seuil de l’hôtel de Mme d’Argelès.
Ainsi, il se rappelait fort bien qu’il avait descendu l’escalier
lentement, que les domestiques, dans le vestibule, s’étaient écartés sur
son passage, et qu’en traversant la cour il avait jeté le candélabre
dont il s’était armé...
Puis, plus rien...
Une fois dans la rue, il avait été soudainement saisi par l’air vif,
comme le buveur au sortir d’une salle à manger trop chauffée...
Peut-être le champagne qu’il avait bu avait-il contribué à ce désordre
cérébral.
Et en ce moment, chez lui, assis dans son fauteuil, entouré d’objets
familiers, il ne pouvait parvenir à rentrer en possession de lui-même.
Sa pensée flottante, comme le liége sur l’eau, se dérobait à sa volonté
et lui échappait... Un invincible engourdissement de plus en plus le
dominait.
Il eut bien juste la force de se jeter sur son lit, et aussitôt il
s’endormit d’un sommeil de plomb, le sommeil des grandes crises, qu’on a
observé même chez quelques condamnés à mort, la veille de leur
exécution.
A quatre ou cinq reprises sa mère vint écouter à la porte, une fois même
elle entra, et voyant son fils si profondément endormi, elle ne put
s’empêcher de sourire.
--Pauvre Pascal, pensait-elle, il ne peut supporter d’autres excès que
ceux du travail. Dieu! va-t-il être surpris et honteux quand il se
réveillera...
Hélas! ce n’était pas la confusion d’une légère faiblesse, mais le
désespoir qui attendait ce malheureux à son réveil...
D’un seul coup, tout d’un bloc et comme en une vision, son imagination
lui retraça la scène de la nuit, lui représenta le présent et lui montra
l’avenir...
Sans avoir le plein et libre exercice de ses facultés, il était du moins
capable de réfléchir et de délibérer. Il essaya d’évaluer courageusement
la situation.
Tout d’abord, quant aux événements passés, il n’eut pas l’ombre d’un
doute. Il était, ainsi qu’il l’avait dit, tombé dans un piége ignoble.
Qui l’y avait poussé?... M. de Coralth qui, placé à sa gauche, avait
préparé les «mains» avec lesquelles il avait gagné. Cela lui semblait
évident.
Il lui parut également prouvé que Mme d’Argelès connaissait le
coupable, soit qu’elle l’eût surpris, soit qu’elle eût été mise dans la
confidence.
Mais ce qui échappait à son intelligence, c’était le mobile de M. de
Coralth.
Quel intérêt l’avait poussé à cette abominable action?... Il fallait
qu’il fût considérable, car enfin il s’était exposé à être vu trichant,
et à passer à tout le moins pour un complice...
Puis encore, quelle raison avait fermé la bouche de Mme d’Argelès?...
Mais à quoi bon ces conjectures illusoires!...
Le fait brutal, positif, réel, c’est que l’infamie avait réussi, de
quelque part qu’elle partit et quel que fût son mobile... Et Pascal
était déshonoré.
Il était l’honnêteté même, et cependant il était accusé, plus que cela,
convaincu d’avoir volé au jeu.
Il était innocent, et il n’apercevait pas de preuves à donner de son
innocence. Il connaissait le coupable, et il ne voyait aucun moyen de le
démasquer, ni même de l’accuser...
Quoi qu’il fît, cette calomnie atroce, inouïe, incompréhensible
l’écrasait; le barreau lui était fermé, sa carrière était brisée...
A cette horrible conviction, que l’abîme était sans issue, il sentit
vaciller sa raison... il sentit qu’il devenait incapable de rien décider
et qu’il lui fallait les conseils d’un ami.
Plein de cette idée, il se hâta de changer de vêtements et s’élança hors
de sa chambre...
Sa mère le guettait, disposée à le railler doucement, mais d’un seul
coup d’œil elle vit bien qu’il était survenu quelque chose de
terrible, et que le malheur était sur la maison...
--Pascal, s’écria-t-elle, au nom du ciel! que t’arrive-t-il?
--Une contrariété, la moindre des choses.
--Où vas-tu?...
--Au Palais...
C’est au Palais qu’il se rendait, en effet, espérant y rencontrer son
plus intime ami.
Contre son habitude, il prit le petit escalier de droite, au bas duquel
se trouve le bureau des amendes, et qui débouche dans la salle des
Pas-Perdus.
Au milieu de la salle, des avocats en robe causaient... Ils semblèrent
stupéfaits en apercevant Pascal, et se turent... Les visages devinrent
sérieux, les têtes se détournèrent avec un visible dégoût.
Le malheureux comprit. Il se frappa le front d’un geste de fou, en
s’écriant:
--Déjà!... déjà!...
Et il passa. Il n’avait pas aperçu son ami dans le groupe, et il courait
à la petite salle des conférences...
Cinq avocats s’y trouvaient. Dès que Pascal entra, deux s’esquivèrent,
et les deux autres affectèrent de donner toute leur attention à un
dossier ouvert sur la table.
Le cinquième, qui ne bougea pas, n’était point l’ami cherché, mais
c’était un ancien camarade de Louis-le-Grand nommé Dartelle. Pascal
marcha droit à lui.
--Eh bien?... demanda-t-il.
Dartelle lui tendit un _Figaro_ humide encore de la presse, et cependant
froissé comme s’il eût passé en plus de cent mains.
--Lis!
Pascal lut:
«Grand émoi et scandale énorme cette nuit, à l’hôtel de Mme d’A...,
une vieille étoile de première grandeur.
«Une vingtaine de gentilshommes haut titrés et très-rentés
s’entretenaient en joie et santé, grâce aux émotions d’un bac des plus
corsés, quand on crut remarquer que M. X... gagnait extraordinairement.
«Surveillé, ledit X... fut pris la main dans le sac, au moment où avec
une rare dextérité il coulait parmi les cartes une triomphante portée.
«Accablé par l’évidence, il se laissa fouiller et rendit sans trop de
mauvaise grâce le fruit du travail de ses mains, deux mille louis
environ.
«L’étrange de ce scandale, c’est que M. X..., qui est avocat, jouit au
Palais d’une grande réputation d’austérité et d’intégrité. Et
malheureusement cette... espièglerie ne saurait être attribuée à une
minute de vertige, le fait des cartes préparées constitue une
préméditation au premier chef.
* * * * *
«Un qui n’était pas content, c’était le vicomte de C..., qui avait
présenté M. X... Aussi a-t-il relevé trop vivement un propos inoffensif
de M. de R... Au petit jour, ces messieurs parlaient de croiser le _fer
ailleurs_.
* * * * *
«DERNIÈRES NOUVELLES.--Nous apprenons, au moment de mettre sous presse,
qu’une rencontre a eu lieu entre M. de R... et de C... M. de R..., a
reçu un coup d’épée au côté, mais son état n’inspire aucune
inquiétude...»
Le journal s’échappa des mains de Pascal. Son visage était plus
décomposé que s’il eût vidé une coupe de poison.
--C’est une infâme calomnie, fit-il d’une voix étranglée, je suis
innocent, je le jure sur l’honneur!...
L’autre détourna la tête, mais non si vivement que Pascal ne pût lire
dans ses yeux l’expression d’un atroce mépris.
Alors il se sentit condamné, il eut le sentiment de l’irrévocable, il
jugea qu’il n’était plus d’espoir.
--Je sais ce qui me reste à faire!... murmura-t-il.
Dartelle aussitôt se retourna; des larmes brillaient entre ses cils.
Il prit les mains de Pascal et les serra avec une douloureuse effusion,
comme on fait à un ami qui va mourir...
--Courage!... murmura-t-il.
Pascal sortit comme un fou.
--C’est cela, se répétait-il, en courant le long du boulevard
Saint-Michel, il n’y a plus que cela.
Arrivé chez lui, il s’enferma à double tour dans son cabinet, et écrivit
deux lettres, l’une à sa mère, l’autre au bâtonnier de l’ordre des
avocats...
Après un moment de réflexion, il en commença une troisième, mais il la
déchira en menus morceaux avant de l’avoir achevée.
Et alors, avec cette précision rapide du parti pris, il tira d’un tiroir
de son bureau un revolver et une boîte de cartouches.
--Pauvre mère! murmurait-il, elle en mourra... mais elle mourrait de
l’autre chose aussi... Mieux vaut abréger l’agonie.
Ce que Pascal ne pouvait soupçonner, c’est qu’en ce moment suprême, pas
un de ses gestes, pas un des tressaillements de son visage n’échappaient
à cette mère dont il balbutiait le nom.
Depuis que son fils l’avait quittée pour courir au Palais, la pauvre
femme ne vivait plus, écrasée qu’elle était par la certitude de quelque
grand malheur.
Quand elle entendit Pascal rentrer et s’enfermer dans son cabinet, ce
qu’il ne faisait jamais, un pressentiment sinistre comme un glas de mort
traversa son esprit.
Emportée par un mouvement instinctif, elle courut à la porte qui donnait
de la chambre dans le cabinet du son fils, et dont les panneaux
supérieurs étaient remplacés par des glaces.
Le verre était dépoli en grande partie par des dessins; néanmoins, avec
un peu d’application, on distinguait d’une pièce ce qui se passait dans
l’autre.
Voyant Pascal s’asseoir à son bureau et se mettre à écrire, Mme
Férailleur s’était sentie un peu rassurée, et même elle eut envie de
s’éloigner. Un sentiment indéfinissable, plus fort que la volonté et le
raisonnement, la cloua à sa place...
Peu d’instants après elle vit un revolver aux mains de son fils, et
alors elle comprit. Tout son sang se glaça dans ses veines, et cependant
elle eut sur elle-même assez de puissance pour retenir un cri de
terreur.
C’est que le danger était extrême, imminent, terrible; elle le
sentait...
Son cœur, à défaut de sa raison égarée, lui disait que la vie de son
fils dépendait de la plus insignifiante circonstance... Le bruit le plus
léger, un mot, un coup frappé à la porte, pouvaient précipiter la fatale
résolution de l’infortuné.
Une inspiration du ciel éclaira la pauvre mère.
La porte était à deux battants, et les barres se trouvaient du côté de
Mme Férailleur. Elle les tira avec précaution, puis brusquement,
d’un seul coup, elle poussa la porte, se précipita dans le cabinet, et
bondit jusqu’à son fils, qu’elle entoura de ses bras...
--Pascal!... malheureux!... Qu’allais-tu faire!...
Lui fut si surpris que son arme lui échappa et qu’il s’affaissa sur son
fauteuil... L’idée ne lui venait pas de nier, et d’ailleurs prononcer
une parole lui eût été impossible.
Mais il y avait sur son bureau adressée à sa mère, une lettre qui devait
parler de lui.
Mme Férailleur la prit, brisa le cachet et lut:
«Pardonne-moi... je vais mourir, il le faut; je ne saurais me résigner à
vivre déshonoré et je le suis...»
--Déshonoré!... toi!... s’écria la malheureuse mère. Qu’est-ce que cela
signifie, mon Dieu!... Parle, je t’en conjure, dis-moi tout, il le faut,
je te l’ordonne... je le veux!
Peu à peu, il se remettait à ces accents si tendres et si impérieux à la
fois, et d’une voix morne, il raconta la terrifiante succession des
événements qui l’accablaient.
Il n’omettait pas un détail, exagérant, s’il est possible, plutôt que
palliant l’horreur de sa situation. Soit qu’il ressentît une atroce
satisfaction à se prouver à lui-même que tout était désespéré, soit
qu’il crût pouvoir amener sa mère à lui dire:
--Oui, tu as raison, et la mort est ton seul refuge...
Elle l’écoutait pétrifiée, la pupille dilatée par la stupeur et
l’épouvante, incertaine si elle veillait ou si elle était le jouet de
quelque épouvantable cauchemar. Car c’était là une de ces catastrophes
inouïes qui s’écartent tellement du cercle des prévisions et des
probabilités, que son entendement pouvait à peine la concevoir et
l’admettre.
Mais elle ne doutait pas, elle, si les amis avaient douté.
C’est si son fils lui eût dit qu’il avait volé au jeu, qu’elle eût
refusé de le croire.
Lorsqu’il eut terminé:
--Et tu voulais te tuer!... s’écria-t-elle. Tu n’as donc pas songé,
insensé, que ta mort donnerait à tout jamais raison à la calomnie!
L’admirable, le sublime instinct de la mère venait de lui dicter la
raison la plus victorieuse qui pût déterminer Pascal à vivre.
--Tu ne t’es donc pas dit, poursuivit-elle, que c’était manquer de
courage, et que pour échapper aux souffrances présentes, tu allais
ternir ton nom d’une éternelle flétrissure?... Cela t’eût arrêté, mon
fils. Un nom est un dépôt sacré dont on n’a pas le droit de disposer
ainsi... Ton père te l’a légué pur et honnête, tel tu dois le
conserver... On essaie de le couvrir d’opprobre, tu dois vivre pour le
défendre!...
Il baissa la tête, et d’un ton de lamentable découragement:
--Que puis-je faire! balbutia-t-il. Comment démêler une trame ourdie
avec une si infernale habileté?... Sur le moment, si j’avais eu mon
sang-froid, je pouvais peut-être me défendre et me justifier. Maintenant
le mal est irréparable... Comment démasquer le traître, et quelles
preuves de son infamie lui jeter à la face...
--Encore faudrait-il lutter avant de s’avouer vaincu, interrompit
sévèrement Mme Férailleur... On ne déserte pas une tâche parce
qu’elle est trop rude: on l’accepte, et si on meurt à la peine, on meurt
du moins avec la conscience d’avoir fait son devoir.
--Ma mère!...
--Je te dois la vérité, mon fils!... Manquerais-tu donc d’énergie!...
Allons, debout, et redresse la tête... Me laisseras-tu combattre
seule!... car je combattrai, moi!
Sans mot dire, Pascal saisit les mains de Mme Férailleur et les porta
à ses lèvres. Son visage était inondé de larmes. Ses nerfs tendus outre
mesure se détendaient sous ces effluves de la tendresse et du dévouement
maternels. La raison, d’ailleurs, reprenait son empire, et les généreux
accents de sa mère trouvaient leur écho en lui. Il eût, à cette heure,
repoussé le suicide comme un acte de démence ou une lâcheté...
Désormais, Mme Férailleur était sûre de la victoire; mais cette
certitude ne lui suffisait pas, elle voulait engager Pascal.
--Il est évident, poursuivit-elle, que M. de Coralth est l’artisan de ce
crime abominable... Mais quel intérêt y avait-il?... Voyons, Pascal,
avait-il quelque raison de te craindre?... T’avait-il confié ou avait-il
surpris un secret qui l’eût perdu si tu l’avais divulgué?...
--Non, ma mère.
--Alors il n’aura été que le vil instrument d’un autre aussi misérable
que lui!... Rappelle bien tes souvenirs, mon fils, n’as-tu blessé aucun
de ses amis? Es-tu sûr de ne faire obstacle à personne de son monde?...
Réfléchis... Votre profession a ses périls et on s’y prépare des ennemis
cruels. Il est de ces causes scandaleuses où un avocat est forcé de
déchirer cruellement la vanité de ses adversaires...
Pascal tressaillit.
Il lui semblait qu’une lueur s’allumait au milieu des ténèbres, chétive
et confuse, il est vrai, mais enfin une lueur.
--Qui sait!... murmura-t-il, qui sait!...
Mme Férailleur réfléchissait, et l’effort de ses réflexions ou leur
nature faisait monter le rouge à son front.
--Il est des circonstances, reprit-elle, où une mère doit savoir
franchir les bornes de... l’austère pudeur... Si tu avais une maîtresse,
mon fils...
--Je n’en ai pas, interrompit-il.
Il était devenu pourpre, et après une courte hésitation il ajouta:
--Mais j’aime du plus profond et du plus saint amour une jeune fille, la
plus belle et la plus chaste qui soit au monde... et qui par
l’intelligence et par le cœur est digne de toi, ma mère...
Elle hochait gravement la tête, comme si elle se fût attendue à trouver
une femme au fond de ce mystère d’iniquité. Elle demanda:
--Et qui est cette jeune fille? Comment s’appelle-t-elle?
--Marguerite...
--Marguerite qui?
L’embarras de Pascal redoubla.
--Elle n’a pas d’autre nom, répondit-il très-vite, et elle ne connaît
pas ses parents... Elle demeurait dans notre rue, autrefois, avec sa
gouvernante, Mme Léon, et une vieille domestique... C’est là que je
l’ai aperçue pour la première fois... Elle habite maintenant l’hôtel du
comte de Chalusse, rue de Courcelles...
--A quel titre?
--C’est le comte qui a pris soin d’elle... c’est à lui qu’elle doit son
éducation... Il est comme son tuteur... et sans que jamais elle m’ait
rien dit à ce sujet, je suppose que M. de Chalusse est son père...
--Et cette jeune fille t’aime, Pascal?...
--Je le crois, ma mère... Elle m’a juré qu’elle n’aurait jamais d’autre
mari que moi.
--Et le comte?...
--Il ne sait, il ne soupçonne rien... De jour en jour je remettais à
tout te dire et à te prier d’aller trouver M. de Chalusse... Ma position
est si modeste encore... Le comte est immensément riche, il a
l’intention de donner à Marguerite une dot énorme, deux millions, je
crois...
Mme Férailleur l’interrompit d’un geste.
--Ne cherche plus, prononça-t-elle, voilà d’où part le coup.
Pascal se dressa en pied, les joues pourpres, l’œil en feu, la lèvre
frémissante.
Il lui semblait qu’un éclair déchirant les ténèbres venait d’illuminer
les profondeurs du gouffre où on l’avait précipité.
--Si cela était, cependant, s’écria-t-il, si cela était!... Cette
fortune immense du comte de Chalusse peut avoir tenté quelque
misérable... Qui me dit qu’on n’a pas épié Marguerite et qu’on n’a pas
découvert que je suis un obstacle!... Ne sais-je pas quelles convoitises
terribles allument les reflets des millions...
Mieux que personne, en effet, il pouvait connaître les effroyables
expédients de la cupidité. Sa vie avait toujours été calme et unie, mais
on n’est pas impunément quatre ans maître-clerc d’avoué. La triste
expérience du monde chasse vite les illusions, en ces études où affluent
fatalement, comme le linge sale aux lavoirs publics, les infamies de
détail, les bassesses des intérêts en conflit, toutes les iniquités et
les scélératesses de la vie intime, qui échappent à la cour d’assises et
à la police correctionnelle.
--Crois-moi, insista Mme Férailleur, quelque chose en moi-même me dit
que je ne me trompe pas... Je n’ai aucune preuve, et cependant je suis
sûre...
Lui, réfléchissait.
--Et, avec cela, reprit-il, quelle coïncidence étrange!... Sais-tu ce
qui est arrivé la dernière fois que je lui ai parlé, à ma chère
Marguerite... il y a eu hier huit jours. Elle était si triste et si
visiblement agitée que j’en ai été effrayé... Je l’ai interrogée, elle
n’a pas voulu, tout d’abord, répondre à mes questions, puis comme
j’insistais: «Eh bien!... m’a-t-elle dit, je tremble qu’il n’y ait
quelque projet de mariage pour moi... M. de Chalusse ne m’en a pas
touché un mot, mais depuis quelque temps il s’enferme souvent et reste
de longues heures en conférence avec un jeune homme, dont le père lui a
rendu un grand service autrefois... Et ce jeune homme, toutes les fois
que je me trouve avec lui, me regarde d’un air singulier!...»
--Son nom?...
--Je l’ignore... Elle ne l’a pas prononcé, et moi, dans le trouble où
m’avait jeté ce qu’elle m’apprenait, je ne lui ai pas demandé... Mais
elle me le dira... Ce soir même, si je ne puis arriver jusqu’à elle, je
lui ferai parvenir une lettre... Si ce que nous soupçonnons est vrai, le
secret est aux mains de trois personnes... Dès lors, ce n’est plus un
secret...
Il s’interrompit, prêtant l’oreille; on entendait, dans l’antichambre,
comme une altercation entre la femme de ménage et quelque visiteur.
--Je vous dis qu’il y est, morbleu!... disait une grosse voix
essoufflée, et il faut que je le voie et que je lui parle! Il s’agit
d’une affaire si urgente que j’ai campé là une partie de bouillotte au
moment le plus vif...
--Je vous assure, monsieur, que monsieur est sorti.
--Eh bien! j’attendrai... Conduisez-moi à une pièce où je puisse
m’asseoir.
Pascal avait pâli. Il reconnaissait la voix du joueur qui, chez Mme
d’Argelès, avait conseillé de le fouiller.
N’importe, il ouvrit, et un gros homme à face plus large qu’un mascaron,
soufflant comme une locomotive, s’avança avec ce sans-gêne des gens qui
se croient tout permis parce qu’ils ont beaucoup d’argent.
--Parbleu!... s’écria-t-il, je savais bien qu’il y était!... Vous me
reconnaissez, n’est-ce pas, cher monsieur... le baron Trigault. Je
venais pour...
Les mots expirèrent sur ses lèvres, et il parut aussi embarrassé que
s’il n’eût pas eu huit cent mille livres de rente... Il venait
d’apercevoir Mme Férailleur.
Il la salua, et adressant un geste d’intelligence à Pascal:
--Je voudrais vous entretenir en particulier, dit-il... pour ce que vous
savez.
Si grand que fût l’étonnement de Pascal, il n’en avait rien paru sur sa
physionomie.
--Vous pouvez parler devant ma mère, monsieur, répondit-il d’un ton
froid et même hostile... elle sait tout.
La surprise du baron se traduisit par une grimace qui, chez lui, était
un tic.
--Ah!... fit-il sur trois tons différents, ah!... ah!...
Et comme on ne lui offrait pas de siége, il s’avança un fauteuil et s’y
laissa tomber lourdement en disant:
--Vous permettez, n’est-ce pas... Ces diables d’escaliers me mettent
dans un état!
Sous ses massives apparences, cet opulent et corpulent personnage
dissimulait une clairvoyance très-exercée et l’esprit le plus délié.
D’un coup d’œil alerte, tout en semblant reprendre haleine, il
étudiait le cabinet et ses hôtes.
A terre étaient un revolver et une lettre froissée, et des larmes
brillaient encore dans les yeux de Mme Férailleur et de son fils. Il
n’en fallait pas plus à un observateur...
--Je ne vous cacherai pas, cher monsieur, commença-t-il, que je suis
amené chez vous par un scrupule de conscience...
Et se méprenant à un geste de Pascal:
--Je dis bien: scrupule, insista-t-il... j’en ai quelquefois. Votre
sortie, ce matin, après la scène... déplorable, a fait naître en moi
toutes sortes de doutes taquins... Doucement, me suis-je dit, nous avons
été peut-être un peu prompts... Ce jeune homme pourrait bien n’être pas
coupable.
--Monsieur! interrompit Pascal d’un ton menaçant.
--Pardon... laissez-moi finir. La réflexion, je dois l’avouer, n’a fait
que confirmer ma première impression et augmenter mes doutes... Diable!
me suis-je dit encore, si ce jeune homme est innocent, le coupable est
un des habitués de Mme d’Argelès, c’est-à-dire un homme avec qui je
joue deux fois par semaine, avec qui je jouerai lundi prochain... c’est
grave cela. Et là-dessus l’inquiétude m’a pris et me voici...
La raison saugrenue que le baron donnait de sa visite était-elle la
vraie? C’est ce qu’il était assez difficile de discerner.
--Je suis venu, continuait-il, en me disant que bien certainement
l’inspection seule de votre intérieur m’apprendrait quelque chose... Et
maintenant que j’ai vu, je jurerais que vous êtes tombé dans un
abominable guet-apens.
Il se moucha là-dessus, bruyamment, ce qui ne l’empêcha nullement
d’observer le jeu muet de Pascal et de sa mère.
Ils étaient stupéfaits; heureux intérieurement de cette déclaration,
mais en même temps pleins de défiance. Il n’est pas naturel qu’on
s’intéresse ainsi à un malheureux, si on n’y a pas un intérêt
quelconque. Quel pouvait être celui de ce singulier visiteur?
Mais lui ne paraissait aucunement déconcerté de la réserve glaciale qui
l’accueillait.
--Il est clair, reprit-il, que vous gênez quelqu’un, et que ce quelqu’un
a imaginé ce moyen de se défaire de vous. C’est plus sûr qu’un coup de
couteau. L’intention m’a sauté aux yeux en lisant dans le journal le
paragraphe qui vous concerne. L’avez-vous lu?... Oui. Eh bien! que vous
en semble? Moi, je jurerais que l’article a été rédigé sur une note
fournie par votre ennemi... Il y a plus, les détails sont inexacts. Et
comme en définitive c’est assez de signer ses méfaits sans endosser les
mauvaises actions des autres, je vais écrire un mot de rectification,
que je porterai moi-même...
Il dit, et transportant son énorme personne devant le bureau de Paul, il
écrivit:
«Monsieur le directeur,
«Témoin de la scène de l’autre soir à l’hôtel d’A..., permettez-moi
une importante rectification. Il n’est que trop vrai que des
portées ont été glissées parmi les cartes, mais qu’elles l’aient
été par M. X... c’est ce qui n’est pas prouvé, car on ne l’a pas
VU.
«Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas
moins toute mon estime.
«Baron TRIGAULT.»
Pendant ce temps, Mme Férailleur et son fils se consultaient du
regard. Leur impression était la même. Celui-là ne pouvait être un
ennemi.
Lors donc que le baron eut lu à haute voix sa lettre:
--Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance monsieur, prononça
Pascal, mais puisque vraiment vous voulez me servir, de grâce n’envoyez
pas cette note... Elle vous attirerait peut-être des ennuis, et je n’en
serais pas moins obligé de renoncer à l’exercice de ma profession... et
je voudrais surtout être oublié...
--Soit... je vous comprends... vous espérez atteindre le traître et vous
craignez de lui donner l’éveil... j’approuve votre prudence. Mais gardez
toujours ma déclaration. Et si jamais il vous faut un coup d’épaule
venez sonner à ma porte. Et rappelez-vous que le jour où vous aurez des
preuves, je vous fournirai le moyen de rendre votre justification plus
éclatante que l’affront...
Il s’apprêtait à se retirer, mais avant de passer la porte:
--A l’avenir, ajouta-t-il, je surveillerai les doigts du joueur placé à
ma gauche... Et à votre place, je tâcherais de me procurer la note qui a
servi pour l’article... On ne sait pas tout le parti qu’on peut tirer, à
un moment donné, d’une page d’écriture...
Le baron sorti, Mme Férailleur se leva.
--Pascal, s’écria-t-elle, cet homme sait quelque chose et tes ennemis
sont les siens, je l’ai lu dans ses yeux... Il t’a clairement dénoncé M.
de Coralth...
--J’ai entendu, ma mère, et mon parti est pris... Je dois disparaître...
De ce moment, Pascal Férailleur n’existe plus...
* * * * *
Le soir même, deux grandes voitures de déménagement stationnaient devant
la maison où demeurait Mme Férailleur.
Elle venait de vendre son mobilier en bloc à un marchand de meubles,
afin de rejoindre son fils, parti, disait-elle, pour l’Amérique.