M. de Coralth marcha droit à celui-là.

--Vous, mon cher, dit-il, vous me rendrez raison de ce mot, s’il vous

plaît.

--Quand vous voudrez!...

Ils se mesuraient des yeux, on les entraîna dans la chambre voisine;

chacun, à part soi, trouvant naturel et même juste que le vicomte, ayant

eu un désagrément, s’en prît au premier venu...

Jusqu’alors, Pascal n’avait ni desserré les lèvres, ni même la bouche...

Après s’être un moment débattu entre les mains des joueurs qui s’étaient

jetés sur lui, il demeurait immobile, promenant autour de lui un regard

farouche, comme s’il eût espéré découvrir le lâche qui avait préparé le

piége immonde où il était tombé.

Car il était victime d’une atroce machination, il n’en pouvait douter,

encore qu’il lui fût impossible d’en soupçonner seulement le but.

Tout à coup ceux qui le tenaient sentirent qu’il tressaillait. Il se

redressa. Il venait d’entrevoir une lueur d’espoir...

--Me sera-t-il permis d’essayer de me justifier?... demanda-t-il.

--Parlez...

Il eût voulu se dégager, avoir les bras libres; ceux qui le maintenaient

ne lâchant point prise, il se résigna, et d’une voix rauque:

--Je suis innocent!... prononça-t-il. C’est un guet-apens inouï... Quel

en est l’auteur?... je l’ignore... Mais il est ici quelqu’un qui doit le

connaître...

Des huées l’interrompirent.

--Voulez-vous donc m’égorger sans m’entendre!... reprit-il, en haussant

la voix. Écoutez-moi... Il y a une heure... au moment du souper...

Mme d’Argelès s’est presque jetée à mes genoux en me conjurant de me

retirer... Son trouble m’avait stupéfié... Maintenant, je me

l’explique...

Celui qu’on appelait «le baron» se tourna vers Mme d’Argelès.

--Est-ce vrai, ce que dit cet homme? interrogea-t-il.

Elle se leva toute chancelante et répondit:

--C’est vrai.

--Pourquoi insistiez-vous tant pour qu’il s’éloignât?

--Je ne sais... un pressentiment... il me semblait qu’il allait arriver

quelque chose...

Les moins clairvoyants purent constater l’hésitation douloureuse de

Mme d’Argelès, son impassible visage s’était contracté... Mais les

plus perspicaces s’y trompèrent. Ils pensèrent que s’étant aperçue du

vol elle avait voulu faire évader le voleur afin d’éviter une scène...

Pascal lui parut près de se trouver mal.

--M. de Coralth, commença-t-il, peut vous affirmer...

--Oh! assez, interrompit un joueur, j’ai entendu M. de Coralth faire

tout au monde pour vous empêcher de jouer.

Ainsi, la dernière, l’unique espérance de cet infortuné

s’évanouissait... Il tenta un suprême effort, et s’adressant à Mme

d’Argelès:

--Madame, dit-il d’une voix tremblante d’angoisse, je vous en conjure...

dites ce que vous savez!... Laisserez-vous périr un homme d’honneur!...

Abandonnerez-vous un innocent que vous pouvez sauver d’un mot!...

--Hélas!... que voulez-vous que je dise!

Et comme néanmoins elle balbutiait quelques explications confuses:

--Mêlez-vous de la «cagnotte,» lui dit brutalement un joueur, on y met

un franc par main, n’est-ce pas?...

Elle se tut, et Pascal vacilla sur ses jarrets comme après un coup de

massue.

--C’est fini!... murmura-t-il.

Personne ne l’entendit; on écoutait le baron, lequel semblait bien

mécontent.

--Avec tout cela, disait-il, nous gaspillons un temps précieux... Nous

aurions fait au moins cinq tours pendant cette scène absurde... Il faut

en finir! Qu’allons-nous faire de ce joli garçon?... Moi, je suis d’avis

d’envoyer chercher le commissaire de police.

C’était loin d’être l’avis de la majorité. Sur ce seul nom, quatre ou

cinq femmes s’envolèrent, et plusieurs hommes,--les plus haut placés de

la réunion,--se fâchèrent presque.

--Devenez-vous fou! s’écria l’un d’eux. Nous voyez-vous tous cités en

témoignage à la police correctionnelle!... Vous avez oublié l’affaire

Garcia, sans doute, et l’autre histoire chez Jenny Fancy... Le bel effet

que cela fit dans le public, quand on vit je ne sais combien de grands

noms mêlés à des noms d’escrocs et de filles!...

Rouge naturellement, le baron était devenu cramoisi.

--Ainsi, interrompit-il, c’est le respect humain qui vous arrête?...

Sacrebleu! on devrait bien avoir le courage de ses vices...

Regardez-moi...

Célèbre par ses huit cent mille livres de rente, par ses propriétés en

Bourgogne, par sa passion pour le jeu, ses chevaux et son cuisinier, le

baron avait une grande influence. Pourtant, il ne l’emporta pas, et il

fut décidé que «l’escroc» irait se faire pendre ailleurs.

--Qu’il rende au moins l’argent, grogna un perdant, qu’il dégorge...

--Son gain est là, sur la table...

--Croyez cela! fit le baron. Tous ces grecs vous ont des poches secrètes

où ils «étouffent» leur bénéfice... Fouillez-le, à tout le moins.

--C’est cela, fouillons-le!...

Écrasé par une catastrophe inouïe, incompréhensible, imméritée, Pascal

avait fini par s’abandonner, il semblait à l’agonie.

Ce cri ignoble: «fouillons-le!» alluma en lui une effroyable colère.

D’un mouvement formidable des reins et des bras--pareil à un lion qui

secouerait des roquets pendus à sa peau--il se débarrassa de ceux qui le

tenaient.

D’un bond, il fut à la cheminée, et saisissant un lourd candélabre de

bronze, il le brandit comme une masse en criant:

--Le premier qui avance est un homme mort!...

Il n’y avait pas à en douter, il était prêt à frapper... Et une telle

arme entre les mains d’un tel homme devait être terrible.

Le danger parut si grand, si pressant, que tous les autres s’arrêtèrent,

chacun encourageant son voisin de l’œil, mais nul ne se souciant

d’une lutte sans honneur dont le prix ne pouvait être que quelques

billets de banque.

--Rangez-vous que je sorte!... dit Pascal.

On hésita encore, mais on lui fit place...

Et, effrayant d’audace et d’énergie, il gagna la porte du salon et

disparut.

Cette superbe explosion de l’honneur outragé, cette énergie succédant au

plus morne abattement, ce mouvement terrible, ces menaces, tout cela

avait été si prompt, si foudroyant en quelque sorte, que personne

n’avait eu seulement la pensée de couper la retraite à Pascal.

Il avait déjà gagné la rue, que les autres n’étaient pas remis de leur

stupeur et demeuraient à la même place, immobiles, muets, béants....

Ce fut une femme encore qui rompit le charme.

--Eh bien!... fit-elle d’un ton où perçait l’admiration, il a de

l’aplomb, ce joli monsieur!...

--Naturellement!... Il avait à sauver la caisse.

C’était là l’expression même dont s’était servi M. de Coralth, et qui

peut-être avait empêché Pascal de se retirer... Tout le monde applaudit.

Tout le monde... sauf le baron, cependant.

Il s’y connaissait en escrocs, cet homme si riche que sa passion avait

traîné dans tous les tripots de l’Europe. Il avait coudoyé les grecs de

tous les étages, ceux qui ont voiture et ceux qui n’ont pas de bottes.

Il avait assisté à bien des exécutions. Il connaissait le voleur qui

avoue et se roule aux genoux de sa dupe; le tricheur qui avale les

billets escroqués, le gredin qui tend le dos au bâton, et le fripon qui

lave la tête avec l’accent indigné de l’honnête homme...

Mais jamais, à aucun de ces misérables le baron n’avait vu le fier

regard dont cet innocent venait de foudroyer ses accusateurs.

Préoccupé de cette remarque, le baron fit signe de s’approcher à celui

des joueurs qui avait saisi les poignets de Pascal.

--Sérieusement, lui demanda-t-il, avez-vous vu ce malheureux glisser des

cartes dans le jeu?

--Pour cela, non. Mais vous savez bien ce dont on était convenu au

souper?... Nous étions sûrs qu’il volait, il fallait un prétexte pour

compter les cartes.

--S’il n’était pas coupable, pourtant!

--Qui donc le serait?... Il était le seul à gagner.

A ce terrible argument qui déjà avait écrasé Pascal, le baron ne

répondit pas. Aussi bien, son intervention devenait nécessaire. On

commençait à élever la voix autour du tas d’or et de billets que Pascal

avait laissé devant sa place.

On l’avait compté, on y avait trouvé 36,320 francs, et il s’agissait de

les répartir entre les perdants... C’est à ce sujet qu’on ne s’entendait

plus.

Parmi ces joueurs, qui tous appartenaient à la «haute vie,» parmi ces

juges qui voulaient l’instant d’avant fouiller un escroc, plusieurs se

trouvaient qui évidemment enflaient leur perte. Cela se voit. En

additionnant le nombre des déclarations, on arrivait au total surprenant

de 91,000 francs. Le malheureux qu’on venait de chasser avait-il emporté

la différence?... Ce n’était pas admissible.

La discussion eût donc pris une méchante tournure sans le baron. En

matière de jeu, sa décision avait force de loi.

Il disait tranquillement: «C’est comme cela!» et on se soumettait.

En moins de rien il eut terminé le partage et alors, se frottant les

mains, tout heureux de voir terminée cette désagréable affaire:

--Il n’est que six heures!... s’écria-t-il; nous avons encore le temps

de faire deux ou trois tours.

Mais tous les hommes qui se trouvaient là pâles et harassés, humiliés et

honteux d’eux-mêmes, ne songeaient qu’à se retirer.

On s’empressait au vestiaire.

--Un écarté, au moins, criait le baron, un simple écarté, cent louis en

cinq points! A qui à faire?

Nul n’entendit sa voix, et désespéré il se résigna à suivre les autres,

que Mme d’Argelès, debout sur le palier, saluait à la file...

Resté des derniers, M. de Coralth avait déjà pris la rampe et descendu

deux ou trois marches, lorsque Mme d’Argelès se pencha vivement vers

lui.

--Demeurez, dit-elle, il faut que je vous parle.

--Vous m’excuserez... commença-t-il...

Elle l’interrompit par un «Restez!» si impérieux, qu’il n’osa pas

résister. Il remonta de l’air d’un homme qu’on traîne chez le dentiste,

et sans un mot suivit Mme d’Argelès jusqu’à un petit boudoir, au fond

de la galerie.

Une fois là, les portes fermées au verrou:

--Expliquons-nous... prononça Mme d’Argelès. C’est vous qui m’avez

amené ce soir M. Paul Férailleur?

--Hélas!... je ne saurais trop vous en demander pardon... Il m’en

coûtera cher, peut-être... Je me bats dans deux heures avec ce petit

imbécile de Rochecote.

--Où l’avez-vous connu?...

--Rochecote?

L’éternel sourire de Mme d’Argelès avait disparu.

--Je parle sérieusement, dit-elle, avec une nuance de menace. Comment

avez-vous connu M. Férailleur?

--Bien simplement. Il y a sept ou huit mois, j’ai eu besoin d’un avocat,

on me l’a indiqué, il a joliment plaidée mon affairé et nous avons

conservé des relations...

--Quelle est sa position?

Le visage de M. de Coralth ne trahissait, en vérité, qu’un profond ennui

et une grande envie de dormir. Il s’établit sur un fauteuil, et tout en

bâillant à demi:

--Ma foi!... répondit-il, je l’ignore... Pascal m’avait paru le garçon

le plus rangé du monde... ce qu’on appelle un sage!... Il demeure au fin

fond d’un quartier perdu, derrière le Panthéon, avec sa mère, qui est

veuve, une dame bien respectable, toujours vêtue de noir... Quand elle

est venue m’ouvrir la porte, la première fois, j’ai cru que c’était un

portrait de famille qui s’était dérangé de son cadre pour me recevoir...

Je les suppose peu aisés... Pascal passe pour un homme remarquable et on

le croyait appelé à de très-grands succès au barreau...

--Tandis que maintenant, il est perdu, sa carrière est brisée...

--Assurément!... Vous comprenez qu’avant ce soir tout Paris connaîtra la

scène de cette nuit...

Il s’interrompit, examinant d’un air de surprise merveilleusement joué

Mme d’Argelès qui s’avançait vers lui, essayant de l’écraser du

regard.

--Vous êtes un misérable, monsieur de Coralth!... prononça-t-elle.

--Moi!... Et pourquoi, grand Dieu!

--Parce que c’est vous qui avez glissé parmi les cartes les «portées»

qui ont fait gagner M. Férailleur... Je vous ai vu!... Cédant à mes

prières, ce malheureux allait se retirer; c’est vous qui, par votre

maladresse calculée, m’avez empêché de le sauver... Oh! ne niez pas...

Il se leva, et du plus beau sang-froid:

--Je ne nie rien, chère dame, répondit-il... absolument rien. De vous à

moi, bien entendu...

Confondue de tant d’impudence, Mme d’Argelès resta un moment

interdite.

--Vous avouez!... fit-elle enfin. Vous osez avouer!... Vous ne craignez

donc pas que je dise hautement et à tous ce que j’ai vu!...

Il haussa les épaules.

--On ne vous croirait pas... fit-il.

--On me croirait, monsieur de Coralth, parce que je donnerais des

preuves. Vous avez donc oublié que je vous connais, que votre passé n’a

pas de secret pour moi, que je sais qui vous êtes et quel nom déshonoré

vous cachez sous votre nom et votre titre d’emprunt!... Je puis dire,

moi, comment vous vous êtes marié, comment après avoir lâchement

abandonné votre femme et votre enfant, vous les laissez mourir de misère

et de faim... Je puis dire d’où vous tirez les trente ou quarante mille

francs que vous dépensez par an... Vous ne vous souvenez donc plus de

tout ce que Rose m’a raconté... monsieur... Paul!...

Elle avait frappé à la bonne place, cette fois, et si juste que M. de

Coralth devint livide et eut un mouvement furieux comme pour se

précipiter sur elle...

--Ah! prenez garde!... s’écria-t-il, prenez garde!...

Mais ce ne fut qu’un éclair. Il redevint impassible, et d’un ton de

persiflage:

--Et après?... Pensez-vous que le monde ne soupçonne pas tout ce que

vous prétendez lui révéler? On m’a, pardieu, accusé de bien d’autres

choses!... Quand vous aurez bien crié sur les toits que je suis un

aventurier, on vous rira au nez, et je n’en serai ni mieux ni plus mal

vu... Ce qui écraserait dix hommes honnêtes, comme Pascal Férailleur ne

m’effleurerait même pas... Je suis dans le mouvement, moi!... Il me faut

le luxe, le plaisir, la grande vie, tout ce qui est bon et beau... et

dame! pour me procurer tout cela, je fais de mon mieux... Assurément, je

ne tire pas mes revenus de fermes en Brie, mais j’ai de l’argent, c’est

l’essentiel... Ne sommes-nous pas au temps des absolutions? Chacun donne

la sienne de crainte d’avoir besoin de celle du voisin. La vie est si

dure et l’appétit si grand, que nul ne sait au juste, la veille, ce

qu’il fera... ou plutôt ce qu’il ne fera pas le lendemain... Enfin, le

nombre des gens à mépriser a rendu le mépris impossible... Un Parisien

qui aurait l’absurde prétention de ne donner la main qu’à des

irréprochables risquerait à certains jours de se promener des heures

entières sur le boulevard sans trouver... l’occasion de sortir ses mains

de ses poches.

Mais c’était là forfanterie pure, de la part de M. de Coralth... Mieux

que personne il savait combien était fragile et menacée la base de sa

vie fastueuse, toute de dehors et d’apparence.

Assurément, le monde est devenu d’une lamentable indulgence pour les

existences douteuses, le monde ferme les yeux; il ne sait pas, il ne

veut pas savoir... Raison de plus pour se montrer impitoyable, dès qu’un

fait précis déchire la fiction...

Aussi, tout en affichant la plus impudente sécurité, M. de Coralth

observait-il d’un œil anxieux l’attitude de Mme d’Argelès.

Et quand il la vit abasourdie de son cynisme:

--Du reste, reprit-il, nous gaspillons notre temps, comme dit le baron,

à nous préoccuper de suppositions improbables et même impossibles... Je

connais assez votre cœur et votre intelligence, chère madame, pour

être parfaitement sûr que vous ne soufflerez mot...

--Qui donc m’en empêcherait?

--Moi!... et par moi, j’entends la raison qui a glacé la vérité sur vos

lèvres, quand Pascal, innocent, vous adjurait de venir à son secours...

Il faut me pardonner beaucoup, chère madame... Ma mère, malheureusement,

était une honnête femme qui ne m’a pas gagné de rentes...

Mme d’Argelès recula, comme si elle eût vu, devant elle, se dresser

un reptile...

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-elle.

--Eh!... vous le savez aussi bien que moi!...

--Je ne sais rien; expliquez-vous...

Il eut le geste impatient de l’homme forcé de répondre à des questions

oiseuses, et d’un air d’hypocrite commisération:

--Vous le voulez, dit-il, soit... Je connais de par le monde à Paris,

rue du Helder, pour être précis, un charmant garçon dont j’ai souvent

envié le sort. Rien ne lui a manqué depuis qu’il a pris la peine de

naître... A Louis-le-Grand, il avait pour ses menus plaisirs trois fois

autant d’argent que les plus riches élèves... Ses études terminées, un

précepteur l’est venu trouver, les poches pleines d’or, pour le conduire

en Italie, en Egypte, en Grèce... En ce moment, il fait son droit, et

tous les trois mois, avec une invariable exactitude, une lettre de

Londres lui apporte cinq mille francs. C’est d’autant plus merveilleux

que ce garçon ne se connaît ni père ni mère... Il est seul ici-bas, avec

ses vingt mille livres de rentes... Je l’ai entendu dire en riant que

quelque bonne fée veille sur lui, mais je sais que sérieusement il se

croit le fils naturel de quelque grand seigneur anglais... Parfois même,

entre amis, après boire, il parle de se mettre à la recherche de son

noble père, le lord...

L’effet qu’il produisait devait rassurer M. de Coralth. Mme

d’Argelès, dès les premiers mots, s’était laissée tomber, comme

assommée, sur une chaise longue.

--Donc, chère madame, poursuivit-il, si jamais fantaisie vous prenait de

me faire de la peine, j’irais trouver ce charmant garçon. «Mon bonhomme,

lui dirais-je, vous vous abusez singulièrement... Ce n’est pas de la

cassette d’un pair d’Angleterre que sortent vos revenus, mais simplement

d’une bonne petite «cagnotte» que je connais bien, pour l’avoir à

l’occasion engraissée de mes vingt sous.» Et s’il se fâchait, s’il

regrettait ses illusions aristocratiques: «Vous avez tort,

ajouterais-je, car si le grand seigneur s’évanouit, la bonne fée reste,

laquelle n’est autre que madame votre mère, une digne personne, allez! à

qui votre éducation et vos rentes donnent bien du tintouin.» Et s’il

doutait, je le conduirais chez sa maman, par une nuit de baccarat

nerveux, et ce serait une scène de reconnaissance digne du talent de

Fargueil.

Tout autre que M. de Coralth eût eu pitié de Mme d’Argelès. Elle

agonisait.

--Voilà donc ce que je craignais!... gémissait-elle d’une voix à peine

intelligible.

Lui l’entendit, cependant.

--Quoi!... fit-il, du ton le plus surpris, véritablement vous

doutiez?... Non, je ne puis l’admettre, ce serait faire injure à votre

expérience... Des gens comme nous ont-ils donc besoin de se parler pour

s’entendre?... Aurais-je jamais songé à ce que j’ai osé chez vous, si je

n’avais tenu le secret de vos tendresses maternelles, de votre

délicatesse et de votre dévouement...

Elle pleurait... de grosses larmes silencieuses roulaient le long de son

visage immobile, traçant un large sillon sur sa joue, à travers la

poudre de riz...

--Il sait tout, murmurait-elle, il sait tout!...

--Oh!... bien involontairement, je vous jure... N’aimant point, par

caractère, qu’on fourre le nez dans mes affaires, je ne me mêle jamais

de celles des autres... Le hasard a tout fait... C’était par une belle

après-dînée d’avril, je venais vous chercher pour faire un tour de bois.

J’entre justement dans ce boudoir où nous sommes, vous étiez en train

d’écrire... Je m’asseois pour vous laisser finir, mais voilà qu’on vous

appelle pour je ne sais quoi de très-pressé, et vous sortez

précipitamment... Comment l’idée m’est-elle venue de m’approcher de

votre table?... c’est ce que je ne m’explique pas. Toujours est-il que

je me suis approché et que j’ai lu votre lettre interrompue. Parole

d’honneur, elle m’a touché, et la preuve, c’est que je me la rappelle

presque textuellement. Jugez plutôt:

«Cher monsieur, écriviez-vous à votre correspondant de Londres, je vous

expédie, outre les 5,000 francs du trimestre, 3,000 francs de

supplément. Faites-les parvenir sans retard... Je crois ce malheureux

enfant gêné et tourmenté par les créanciers... Hier, j’ai eu le bonheur

de l’apercevoir rue du Helder, et je l’ai trouvé pâle et triste...

depuis ce moment, je ne vis plus. Cependant, en même temps que cet

argent, adressez-lui une lettre de paternelles remontrances. Il faut

qu’il travaille et songe à se créer une position honorable. Seul, sans

appui, sans famille, au milieu de ce Paris si corrompu, quels dangers ne

court-il pas!...»

Là, chère dame, s’arrêtait votre lettre. Mais le nom et l’adresse s’y

trouvaient. C’en était assez pour comprendre, c’en était trop,

avouez-le, pour ne pas émoustiller ma curiosité. Vous souvient-il de

notre attitude à votre retour?... En vous apercevant que vous aviez

oublié cette lettre commencée, vous avez pâli et m’avez

regardé.--«Avez-vous lu, avez-vous compris?» disaient vos yeux. Les

miens vous répondirent: «Oui, mais je me tairai...»

--Je me tairai de même, dit Mme d’Argelès.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 31 / 138 题