M. de Coralth se retourna vivement.

--Oui, c’est moi! répondit-il. J’ai payé de mon patrimoine le droit de

dire à un ami inexpérimenté: «Défiez-vous, ne faites pas comme moi!»

Les meilleurs conseils, donnés d’une certaine façon, ne manquent jamais

de produire un effet diamétralement opposé à celui qu’ils semblent se

proposer.

L’insistance de M. de Coralth, l’importance qu’il attachait à une

niaiserie, devaient agacer l’homme le plus patient; son ton protecteur

irrita décidément Pascal.

--Vous êtes libre, mon cher, lui dit-il, mais moi...

--Vous y tenez?... interrompit le vicomte.

--Absolument.

--Soit, en ce cas. Vous n’êtes plus un enfant; je vous ai fait toutes

les objections que réclame la prudence... jouons.

Ils s’approchèrent de la table; on leur fit place, et ils s’assirent,

Pascal à la droite de M. Fernand de Coralth.

On jouait le baccarat tournant, un jeu d’une simplicité enfantine et

terrible. Point d’art, nulle combinaison, science et calcul sont

inutiles. Le hasard décide seul et décide avec une foudroyante rapidité.

Les amateurs affirment qu’avec beaucoup de sang-froid et une longue

pratique, on peut, dans une certaine mesure, lutter contre les mauvaises

chances. Peut-être ont-ils raison.

Ce qui est sûr, c’est que cela se joue avec deux, trois ou quatre jeux

entiers, selon le nombre des joueurs.

Chacun a la main à son tour, risque ce que bon lui semble, et quand son

enjeu est tenu, donne des cartes. Si on gagne, on est libre de

poursuivre la veine ou de passer la main. Quand on perd, la main passe

de droit au joueur suivant.

Il ne fallut à Pascal Férailleur qu’une minute pour comprendre la marche

et le mécanisme du baccarat. Déjà la main arrivait à Fernand.

M. de Coralth «fit» cent francs, donna, perdit et passa les cartes à

Pascal.

Hésitant tout d’abord, parce qu’il faut, comme on dit, tâter la fortune,

le jeu, peu à peu, s’était animé. Plusieurs joueurs avaient d’assez

jolis tas d’or devant eux, et la grosse artillerie--c’est-à-dire le

billet de banque--commençait à donner.

Mais Pascal n’avait pas de fausse honte.

--Je «fais» un louis! dit-il.

La mesquinerie de la somme le fit remarquer, et de deux ou trois côtés

on lui cria:

--Tenu!...

Il donna et gagna.

--Il y a deux louis... fit-il encore.

On les tint pareillement; il gagna, et la «portée,»--c’est-à-dire la

série de cartes se succédant,--lui fut si favorable, qu’en moins de rien

il eut devant lui plus de six cents francs.

--Passez la main, lui souffla Fernand.

Pascal suivit le conseil.

--Non que je tienne à mon gain, murmura-t-il à l’oreille de M. de

Coralth, mais parce que je vais aussi avoir de quoi jouer jusqu’à la fin

sans rien risquer.

Mais cette prévoyance devait être inutile.

La main lui étant revenue, le hasard le servit mieux encore que la

première fois. Il partit de cent francs, et comme il doublait toujours,

en six coups il se trouva gagner plus de 3,000 francs.

--Diable!... Monsieur a de la chance!...

--Parbleu!... il joue pour la première fois.

--C’est cela, aux innocents les mains pleines!

Ces observations qui se croisaient, il était impossible que Pascal ne

les entendit pas. Le sang commençait à lui monter aux joues, et se

sentant rougir, comme il arrive toujours, il rougissait davantage.

Son gain l’embarrassait, cela était visible, et il jouait en désespéré.

Mais «la veine» s’acharnait après lui, ses «portées» étaient

miraculeuses, et quoi qu’il fit, il gagnait toujours, quand même,

obstinément.

A quatre heures du matin, il avait devant lui 35,000 francs.

Depuis longtemps déjà, on le regardait d’un air singulier. Des remarques

aigres, à haute voix, on en était venu aux confidences de bouche à

oreille.

--Connaissez-vous ce monsieur?

--Non!... Il a été présenté par Coralth.

--C’est un avocat, à ce qu’on dit.

Et tous ces chuchotements, ces doutes, ces soupçons, ces questions

grosses d’insinuations, ces réponses blessantes, formaient comme un

murmure de malveillance qui bourdonnait aux oreilles de Pascal et

l’étourdissait.

Véritablement il perdait toute contenance, lorsque Mme d’Argelès

s’approcha vivement de la table de jeu.

--Voici trois fois, messieurs, dit-elle, qu’on nous avertit que le

souper est servi... Lequel de vous m’offre son bras?...

Il y eut une certaine hésitation, mais un vieux monsieur qui perdait

beaucoup, la leva:

--Oui, soupons!... s’écria-t-il, cela changera la veine.

Cette considération fut décisive; le salon se vida comme par

enchantement; il ne resta devant le tapis vert que Pascal, lequel ne

savait que faire de tout l’or amassé devant lui.

Il réussit cependant à le distribuer tant bien que mal dans toutes ses

poches, et il s’empressait de rejoindre dans la salle à manger les

autres invités, quand Mme d’Argelès lui barra le passage.

--Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle... un mot!...

Le visage de Mme d’Argelès gardait toujours son étrange immobilité;

son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres...

Et cependant son émotion était si manifeste que Pascal, en dépit de son

trouble, la remarqua et s’en étonna.

--Je suis à vos ordres, madame, balbutia-t-il en s’inclinant.

Aussitôt elle lui prit le bras, et l’entraînant vers l’embrasure d’une

fenêtre:

--Je ne suis pas connue de vous, monsieur, dit-elle très-bas et

très-vite, et pourtant j’ai à vous demander, il faut que je vous demande

un grand service.

--Parlez, madame.

Elle hésita, comme si elle eût cherché des termes pour traduire sa

pensée; puis d’une voix brève elle reprit:

--Vous allez vous retirer à l’instant... sans rien dire à personne...

pendant que les autres soupent.

L’étonnement de Pascal devint stupeur.

--Pourquoi me retirer? interrogea-t-il.

--Parce que... mais non, je ne puis vous le dire. Supposez que c’est un

caprice, c’en est un... je vous en prie, ne me refusez pas... Faites

cela pour moi, et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.

Il y avait dans sa voix, dans son attitude, une telle intensité de

supplication, que Pascal en eut le cœur serré. Il sentit tressaillir

et s’agiter en lui le vague pressentiment de quelque terrible et

irréparable malheur.

Il branla la tête, cependant, d’un air triste; et d’un ton amer:

--Vous ne savez sans doute pas, madame, fit-il, que je viens de gagner

plus de trente mille francs?

--Si... je le sais. Raison de plus pour mettre votre gain à l’abri d’un

retour probable de fortune. On fait très-bien Charlemagne chez moi,

c’est admis. L’autre nuit, le comte d’Antas s’est fort subtilement

esquivé nu tête... Il emportait mille louis et laissait aux décavés son

chapeau en échange. Le comte est un galant homme, et loin de le blâmer,

le lendemain on a ri... Allons, vous êtes décidé, je le vois, venez...

Pour plus de sûreté, je vais vous faire passer par l’escalier de

service; personne ne vous verra...

Pascal avait été ébranlé, en effet, mais cette perspective d’évasion par

un escalier de service révolta sa fierté.

--C’est à quoi je ne consentirai jamais! déclara-t-il. Que penserait-on

de moi? Je dois une revanche, je la donnerai.

Ni Mme d’Argelès ni Pascal n’avaient aperçu M. de Coralth, qui

s’était avancé sur la pointe du pied, et qui, dissimulé derrière un

rideau, écoutait.

A ce moment, il se montra brusquement.

--Parbleu!... cher avocat, dit-il du ton le plus dégagé, j’admire vos

scrupules!... Madame a cent fois raison, levez le pied. Si j’étais à

votre place, moi, si je gagnais ce que vous gagnez, au lieu de perdre

mille écus, je n’hésiterais pas. Les autres penseraient tout ce qu’ils

voudraient. Vous avez l’argent, c’est le principal...

Pour la seconde fois, l’intervention du vicomte eut sur Pascal une

influence décisive.

--Je reste!... répéta-t-il résolûment.

Mais Mme d’Argelès s’attachait à lui.

--Je vous en conjure, monsieur, disait-elle... Eloignez-vous, il en est

temps encore...

--Allons!... approuva le vicomte, un bon mouvement!... «Filez à

l’anglaise» et sauvez la caisse.

Ces derniers mots furent comme la goutte d’eau qui fait déborder la

coupe.

Rouge, ému, troublé, assailli par les plus étranges idées, Pascal écarta

Mme d’Argelès et d’un pas roide, se dirigea vers la salle à manger.

A son entrée, toutes les conversations cessèrent. Il ne put pas ne pas

comprendre qu’il venait d’être question de lui.

Un secret instinct lui disait que tous les hommes rassemblés là étaient

ses ennemis, sans qu’il sût pourquoi, et qu’ils tramaient quelque chose.

Il s’aperçut aussi que ses moindres mouvements étaient épiés et notés.

Mais il était brave, sa conscience ne lui reprochait rien, et il était

de ceux qui plutôt que d’attendre le danger le provoquent.

Il alla donc, d’un air de défi, s’asseoir près d’une jeune femme qui

avait une robe de tulle rose, et, d’un ton très élevé, il se mit à lui

débiter toutes sortes de plaisanteries. Il avait de l’esprit, et du

meilleur, l’habitude de manier la parole; il fut, durant un quart

d’heure, étourdissant de verve... On buvait du vin de Champagne; il en

avala coup sur coup quatre ou cinq verres.

Avait-il bien la conscience de ce qu’il faisait et disait? Il a depuis

déclaré que non, qu’il agissait sous l’empire d’une sorte

d’hallucination, comme il s’en produit après quelques aspirations de

protoxyde d’azote.

Le souper dura peu.

--Au bac! au bac! cria le vieux monsieur qui avait décidé la suspension

du jeu: nous gaspillons un temps précieux ici!

Pascal se leva comme tout le monde et, dans sa précipitation à passer

d’une pièce dans l’autre, il se trouva poussé contre deux joueurs qui

causaient près de la porte.

--Ainsi, disait l’un, c’est bien entendu!

--Oui, oui, laissez-moi faire, je me charge de l’exécution.

Ce mot charria tout le sang de Pascal à son cœur.

--L’exécution de qui?... De moi évidemment. Qu’est-ce que cela

signifie!...

Autour du tapis vert, tous les joueurs avaient changé de place--cela

déroute le hasard, assure-t-on--et Pascal se trouva assis, non plus à la

droite de Fernand, mais en face, entre deux hommes de son âge, dont l’un

était celui qui avait prononcé le mot d’exécution.

Tous les yeux étaient fixés sur le malheureux avocat, lorsqu’il prit la

main. Il fit deux cents louis et les perdit.

Il y eut comme un ricanement autour de la table, et un de ceux qui

perdaient le plus, dit entre haut et bas:

--Ne regardez donc pas tant Monsieur... il n’aura plus de chance.

Cette phrase ironique, injurieuse par l’intonation autant qu’un

soufflet, fit éclater dans le cerveau de Pascal une épouvantable lueur.

Il soupçonna enfin ce qu’un autre, moins parfaitement honnête, eut

compris depuis longtemps déjà... Mais il est de ces accusations dont la

possibilité ne saurait entrer dans l’entendement d’un galant homme.

L’idée lui vint de se lever, de provoquer une explication, mais il était

anéanti et comme écrasé par l’horreur de sa situation. Ses oreilles

tintaient, il lui semblait que les battements de son cœur étaient

suspendus, il éprouvait à l’épigastre la sensation d’un fer rouge...

Le jeu allait son train, mais personne n’y était; les mises restaient

insignifiantes; ni perte ni gain n’arrachaient une exclamation.

Toute l’attention se concentrait sur Pascal, fiévreuse, haletante, et

lui, d’un œil plein d’angoisse, il suivait le mouvement des cartes,

qui passaient de main en main et qui allaient lui arriver...

Quand elles lui arrivèrent, le silence se fit, solennel, plein de

menaces, sinistre en quelque sorte.

Les femmes et ceux des invités qui ne jouaient pas s’étaient approchés

et se penchaient sur la table avec une évidente anxiété.

--Mon Dieu! pensait Pascal, mon Dieu! faites que je perde.

Il était pâle comme la mort, la sueur emmêlait ses cheveux et les

collait le long des tempes, ses mains tremblaient tellement qu’à peine

il pouvait tenir les cartes...

--Je fais quatre mille francs! balbutia-t-il enfin.

--Je les tiens! dit une voix.

Hélas! le vœu du malheureux ne fut pas exaucé. Il gagna. Et c’est au

milieu d’une explosion de murmures qu’il reprit:

--Il y a huit mille francs...

--Banco!...

Mais au moment où il donnait des cartes, son voisin se dressa et lui

saisit brutalement les poignets en criant:

--Cette fois, j’en suis sûr... vous êtes un voleur!...

D’un bond, Pascal fut debout.

Tant que le péril avait été vague, indéterminé, son énergie avait été

comme paralysée. Il la retrouva intacte quand le danger fut là, précis,

extrême, terrible.

Il repoussa l’homme qui lui avait pris les mains, si rudement, qu’il

l’envoya rouler sous un canapé, et il se rejeta en arrière, dans une

attitude de menace et de défi...

A quoi bon!... sept ou huit joueurs se précipitèrent sur lui comme sur

un malfaiteur...

L’autre, cependant, l’homme de l’exécution s’était relevé, la cravate

dénouée, les vêtements en désordre.

--Oui, dit-il à Pascal, vous êtes un voleur!... Je vous ai vu glisser

des cartes parmi celles que vous teniez...

--Misérable!... râla Pascal.

--Je vous ai vu... et je vais le prouver.

Il se retourna vers la maîtresse de la maison, qui s’était affaissée sur

une causeuse, et d’une voix rauque:

--Avec combien de jeux avons-nous joué? demanda-t-il.

--Avec cinq...

--Il doit donc y avoir sur la table 260 cartes...

Il les compta lentement, avec le plus grand soin, et en trouva 307...

--Eh bien!... misérable, cria-t-il à Pascal, oseras-tu nier encore!...

Pascal ne songeait pas à nier...

Il se possédait assez pour comprendre que des paroles ne pouvaient rien

contre cette preuve matérielle, tangible, qui l’écrasait de son

épouvantable évidence...

Quarante-sept cartes avaient été frauduleusement introduites dans le

jeu.

Ce n’était pas par lui certes!... Mais par qui donc était-ce?... La

chance s’était si régulièrement répartie, qu’il se trouvait le seul à

gagner...

--Vous verrez, fit une femme, que le lâche ne se défendra même pas!...

Il ne daigna pas tourner la tête... que lui importait cette insulte.

Il se sentait, lui, innocent, rouler au plus profond d’un abîme

d’infamie; il se voyait déshonoré, flétri, perdu!

Et, comprenant qu’il fallait un fait à opposer à un fait, il demandait à

Dieu, fût-ce au prix de la vie, un secours, une idée, une inspiration,

pour démasquer le coupable...

Ce fut un autre qui prit sa défense.

Avec une hardiesse dont on ne l’eût pas soupçonné à le voir, M. de

Coralth se plaça devant Pascal, et d’un ton où il y avait encore plus de

défi que de douleur:

--C’est une horrible méprise que vous commettez, messieurs,

déclara-t-il. Pascal Férailleur est mon ami, et son passé répond du

présent. Allez au Palais, informez-vous, et on vous dira si cet honnête

homme est coupable de l’ignoble action dont on l’accuse...

Personne ne répondit.

On eût dit que dans l’opinion de chacun, Fernand remplissait simplement

un devoir auquel il lui eût été difficile de se soustraire...

Le vieux monsieur dont l’opinion avait décidé la suspension et la

reprise de la partie fut l’interprète de l’impression générale.

C’était un gros homme, qui soufflait comme un phoque en parlant, et

qu’on appelait le baron.

--C’est très-bien, ce que vous faites là!... dit-il à Fernand; oui,

très-bien, parole d’honneur!... Vous voilà hors de cause!... Que diable!

il n’est pas d’honnête homme à l’abri de votre mésaventure... Les

coquins n’ont pas de signe particulier...

--C’est ce qu’on appelle «un impair,» vicomte! dit ironiquement un jeune

homme.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 30 / 138 题