IV

C’est vainement que la loi Guilloutet prétend hérisser de tessons le mur

sacré de la vie privée, les pourvoyeurs de la curiosité parisienne ne

connaissent ni obstacles ni dangers.

Grâce aux chroniques de la «Haute vie,» il n’est pas un lecteur de

journaux qui ne sache que deux fois la semaine,--le lundi et le

jeudi,--Mme Lia d’Argelès reçoit en son charmant hôtel de la rue de

Berry.

On s’y amuse prodigieusement.

Rarement on danse, mais à partir de minuit on joue, et avant de se

séparer, on soupe.

C’est en sortant d’une de ces petites fêtes, que Jules Chazel, ce

malheureux qui était caissier chez un agent de change, se fit sauter la

cervelle.

Les brillants habitués de l’hôtel d’Argelès jugèrent cette extrémité

d’un goût déplorable.

--Ce garçon, décrétèrent-ils, n’était qu’on pleutre!... A peine

perdait-il mille louis.

Il n’avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui

court.

Seulement, cette somme n’était pas à lui. Il l’avait prise dans la

caisse qui lui était confiée, comptant peut-être, qui sait! la doubler

dans la nuit.

Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du déficit, une

voix lui cria du fond de sa conscience: «Tu es un voleur!...» Et il

perdit la tête.

L’aventure eut un retentissement énorme, et même, à l’époque, le _Petit

Journal_ a raconté l’histoire de la mère de cet infortuné.

--Cette pauvre femme,--elle était veuve--vendit tout ce qu’elle

possédait, et jusqu’à son bois de lit, pour faire de l’argent. Et quand

elle eut réuni vingt mille francs, la rançon de l’honneur de son fils,

elle les porta à l’agent de change.

Lui les prit, sans demander à cette mère si elle aurait de quoi dîner le

soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagné et empoché les louis de

Jules Chazel trouvèrent parfaitement naturel et juste.

Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d’Argelès

fut au désespoir. La police avait commencé une manière d’enquête, et

cela pouvait effaroucher ses habitués et vider son salon.

Elle dut se consoler au bruit des triomphantes réclames que lui avait

valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris désœuvré ne s’occupa que

d’elle, et Alfred d’Aunay publia son portrait dans sa _Chronique

illustrée_.

Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le

savoir, c’est ce qu’était au juste Mme Lia d’Argelès.

Qui était-ce et d’où venait-elle?... Comment avait-elle vécu jusqu’au

jour où elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L’hôtel de la

rue de Berry lui appartenait-il?... Était-elle riche comme on

l’assurait?... Où avait-elle pris ses façons, qui étaient celles d’une

femme du monde, son instruction qui paraissait étendue et son

remarquable talent de musicienne?...

Tout, en elle, était sujet de conjectures, jusqu’à ce nom tiré de la

Bible et d’un Guide des Pyrénées qu’elle mettait sur ses cartes de

visite: Lia d’Argelès.

N’importe!... on affluait chez elle, et à l’heure même où le marquis de

Valorsay et M. Fortunat prononçaient son nom, il y avait dix équipages

devant sa porte, et ses salons s’emplissaient.

Il était minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de

s’engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annonça coup sur

coup:

--M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Férailleur!

Bien peu, parmi les joueurs, daignèrent lever la tête.

Un vieux grommela:

--Bon!... encore deux pontes.

Et quatre ou cinq jeunes gens s’écrièrent:

--Eh!... c’est Fernand!... bonsoir, cher!...

M. de Coralth était un tout jeune homme, remarquablement bien de sa

personne, trop bien même, car sa beauté avait quelque chose d’inquiétant

et de malsain. Il était fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres,

et les femmes devaient envier ses cheveux ondés et la pâleur unie de son

teint.

Il était mis avec une recherche rare, avec coquetterie, même: son col

rabattu découvrait son cou, et ses gants rosés collaient comme la peau

sur ses mains délicates et molles.

Il salua de la tête, familièrement, en entrant, et le sourire de la

fatuité aux lèvres, il s’avança vers Mme d’Argelès qui, peletonnée

sur une chaise longue, près de la cheminée, causait avec deux messieurs

chauves à physionomie grave et distinguée.

--Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu’avez-vous donc fait

aujourd’hui? Il me semble vous avoir aperçu au bois, dans le dog-cart du

marquis de Valorsay...

Une rougeur légère monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la

dissimuler, sans doute, au lieu de répondre, il prit la main du visiteur

annoncé en même temps que lui, et l’attira vers Mme d’Argelès, en

disant:

--Permettez-moi, chère madame, de vous présenter un de mes excellents

amis, M. Pascal Férailleur, un avocat dont vous entendrez parler un

jour.

--Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte,

répondit Mme d’Argelès.

Et avant que Pascal qui s’inclinait se fût redressé, elle se détourna et

reprit sa conversation interrompue.

Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu’un regard distrait.

C’était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, brun, assez grand, et

dont tous les mouvements étaient empreints de cette grâce naturelle qui

résulte de l’harmonie parfaite des muscles et d’une vigueur peu

commune.

Ses traits étaient irréguliers, mais leur ensemble sympathique respirait

l’énergie, la franchise et la bonté.

L’homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et

droit, ces lèvres rouges d’un dessin correct et spirituel, ne devait pas

être un homme ordinaire.

Abandonné par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche

des poignées de mains, il était allé s’asseoir sur une causeuse, un peu

dans l’ombre.

Ce qu’il éprouvait n’était pas de l’embarras, mais cette instinctive

défiance de soi dont on est saisi en pénétrant dans un milieu qui n’est

pas le sien.

Aussi dissimulait-il sa curiosité tant qu’il pouvait, tout en regardant

et en écoutant de son mieux.

Le salon de Mme d’Argelès était une sorte de galerie coupée en deux,

par une cloison mobile et des tentures.

Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres

nuits, et on avait ainsi deux pièces, l’une où on jouait, l’autre qui

était le refuge des causeurs.

Le salon de jeu, celui où se trouvait Pascal, était vaste, très-haut

d’étage et meublé avec une magnificence d’assez bon goût.

Le tapis n’avait point de tons criards, il n’y avait pas trop d’or aux

corniches, le sujet de la pendule était convenable.

Ce qui jurait, c’était une sorte d’abat-jour mobile, placé fort

ingénieusement au-dessus du lustre, de façon à renvoyer sur la table de

jeu toute la lumière des bougies.

Cette table de jeu, elle-même, était recouverte d’un tapis d’une grande

richesse, mais on n’en apercevait que les coins, car on avait jeté

dessus un second tapis, vert celui-là, et tout usé...

C’est à peine si Mme d’Argelès avait une cinquantaine d’invités, mais

tous, par leurs manières, semblaient appartenir à la meilleure

compagnie. Ils avaient dépassé quarante ans pour la plupart, beaucoup

étaient chamarrés de décorations, deux ou trois très-vieux étaient

l’objet d’une certaine déférence.

Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent

étrangement.

--Comment! ces gens-là ici! se disait-il... Et moi qui m’attendais à une

sorte de tripot clandestin...

Il n’y avait guère que sept à huit femmes, aucune n’était remarquable,

toutes avaient des toilettes très-riches, d’un goût douteux, et des

diamants.

Pascal remarqua qu’on les traitait avec une indifférence parfaite et

qu’on employait en leur parlant une politesse trop affectée pour n’être

pas ironique.

Vingt personnes au plus étaient assises au jeu; les autres s’étaient

retirées dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table,

ou causaient par groupes dans les coins.

Le surprenant, c’est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme

du respect dans ce chuchotement.

On eût dit qu’on célébrait dans ce salon les rites bizarres de quelque

culte mystérieux. Le jeu n’est-il pas une idolâtrie consacrée par

l’estampille du valet de trèfle, dont les cartes sont le symbole, qui a

ses images et ses fétiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs.

Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se

détachaient, étranges et baroques, les exclamations des joueurs:

--Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu

est fait!... Banco!...

--Quelle réunion bizarre!... pensait Pascal Férailleur; les singulières

gens!...

Et toute son attention se concentrait sur la maîtresse de la maison,

comme s’il eût espéré surprendre sur son visage le mot d’une énigme.

Mais Mme Lia d’Argelès échappait à toute analyse.

C’était une de ces femmes dont l’âge douteux flotte, selon leur

disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un

soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante.

Elle avait dû être très-belle autrefois, et même elle était belle

encore. Seulement sa taille s’était alourdie et ses traits délicats

s’empâtaient.

Blonde, elle avait les yeux d’un bleu si clair, qu’ils paraissaient en

quelque sorte déteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et

molle, trahissant l’abus des fards et des cosmétiques, la vie de nuit, à

la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets fermés, enfin les

bains prolongés et le constant usage de la poudre de riz.

Nulle expression d’ailleurs sur sa physionomie, que celle d’une banalité

accueillante. Ou eût dit que les muscles de son visage s’étaient

relâchés après d’exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus

violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de consterné

dans l’éternel et peut-être involontaire sourire figé sur ses lèvres...

Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevés aux manches et

au corsage, «création nouvelle» du couturier Van-Klopen...

Pascal en était là de ses observations, quand M. de Coralth, sa tournée

finie, vint se jeter sur la causeuse près de lui.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Ma foi! répondit l’avocat, je suis enchanté de vous avoir prié de me

conduire ici. Je m’amuse prodigieusement...

--Allons, bon! voilà mon philosophe séduit.

--Séduit, non, mais intéressé... Il faut tout connaître, n’est-ce pas?

Et, du ton de bonne humeur qui lui était habituel, il ajouta:

--Quant à être le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve,

c’est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre.

M. de Coralth parut stupéfié, mais qui l’eût observé de près eût vu un

éclair de joie traverser ses yeux.

--Vous allez jouer, fit-il, vous!...

--Moi-même!... Pourquoi non?

--Prenez garde!

--Et à quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre

ce que j’ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs...

L’autre hocha la tête d’un air soucieux.

--Ce n’est pas cela qui est à craindre, prononça-t-il, car le diable

s’en mêle, et toujours, la première fois, qu’on joue, on gagne.

--Et c’est un malheur?...

--Oui, parce que ce premier gain est comme un irrésistible appât qui

attire à la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son

argent... et c’est fini, on est joueur.

Pascal Férailleur avait aux lèvres le sourire de l’homme sûr de lui.

--Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J’ai pour la lester

l’idée de mon nom et de ma fortune à faire...

--Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas

ce que c’est; les plus forts et les plus froids y ont été pris... ne

jouez pas, partons.

Il avait haussé la voix comme s’il eût tenu à être entendu de deux

invités, qui venaient de se rapprocher de la causeuse.

Ils l’entendirent.

--En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s’écria l’un d’eux, qui était

un homme d’un certain âge... Est-ce bien Fernand qui cherche à débaucher

les amoureux de la dame de pique!...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 29 / 138 题