C’est vainement que la loi Guilloutet prétend hérisser de tessons le mur
sacré de la vie privée, les pourvoyeurs de la curiosité parisienne ne
connaissent ni obstacles ni dangers.
Grâce aux chroniques de la «Haute vie,» il n’est pas un lecteur de
journaux qui ne sache que deux fois la semaine,--le lundi et le
jeudi,--Mme Lia d’Argelès reçoit en son charmant hôtel de la rue de
Berry.
On s’y amuse prodigieusement.
Rarement on danse, mais à partir de minuit on joue, et avant de se
séparer, on soupe.
C’est en sortant d’une de ces petites fêtes, que Jules Chazel, ce
malheureux qui était caissier chez un agent de change, se fit sauter la
cervelle.
Les brillants habitués de l’hôtel d’Argelès jugèrent cette extrémité
d’un goût déplorable.
--Ce garçon, décrétèrent-ils, n’était qu’on pleutre!... A peine
perdait-il mille louis.
Il n’avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui
court.
Seulement, cette somme n’était pas à lui. Il l’avait prise dans la
caisse qui lui était confiée, comptant peut-être, qui sait! la doubler
dans la nuit.
Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du déficit, une
voix lui cria du fond de sa conscience: «Tu es un voleur!...» Et il
perdit la tête.
L’aventure eut un retentissement énorme, et même, à l’époque, le _Petit
Journal_ a raconté l’histoire de la mère de cet infortuné.
--Cette pauvre femme,--elle était veuve--vendit tout ce qu’elle
possédait, et jusqu’à son bois de lit, pour faire de l’argent. Et quand
elle eut réuni vingt mille francs, la rançon de l’honneur de son fils,
elle les porta à l’agent de change.
Lui les prit, sans demander à cette mère si elle aurait de quoi dîner le
soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagné et empoché les louis de
Jules Chazel trouvèrent parfaitement naturel et juste.
Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d’Argelès
fut au désespoir. La police avait commencé une manière d’enquête, et
cela pouvait effaroucher ses habitués et vider son salon.
Elle dut se consoler au bruit des triomphantes réclames que lui avait
valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris désœuvré ne s’occupa que
d’elle, et Alfred d’Aunay publia son portrait dans sa _Chronique
illustrée_.
Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le
savoir, c’est ce qu’était au juste Mme Lia d’Argelès.
Qui était-ce et d’où venait-elle?... Comment avait-elle vécu jusqu’au
jour où elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L’hôtel de la
rue de Berry lui appartenait-il?... Était-elle riche comme on
l’assurait?... Où avait-elle pris ses façons, qui étaient celles d’une
femme du monde, son instruction qui paraissait étendue et son
remarquable talent de musicienne?...
Tout, en elle, était sujet de conjectures, jusqu’à ce nom tiré de la
Bible et d’un Guide des Pyrénées qu’elle mettait sur ses cartes de
visite: Lia d’Argelès.
N’importe!... on affluait chez elle, et à l’heure même où le marquis de
Valorsay et M. Fortunat prononçaient son nom, il y avait dix équipages
devant sa porte, et ses salons s’emplissaient.
Il était minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de
s’engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annonça coup sur
coup:
--M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Férailleur!
Bien peu, parmi les joueurs, daignèrent lever la tête.
Un vieux grommela:
--Bon!... encore deux pontes.
Et quatre ou cinq jeunes gens s’écrièrent:
--Eh!... c’est Fernand!... bonsoir, cher!...
M. de Coralth était un tout jeune homme, remarquablement bien de sa
personne, trop bien même, car sa beauté avait quelque chose d’inquiétant
et de malsain. Il était fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres,
et les femmes devaient envier ses cheveux ondés et la pâleur unie de son
teint.
Il était mis avec une recherche rare, avec coquetterie, même: son col
rabattu découvrait son cou, et ses gants rosés collaient comme la peau
sur ses mains délicates et molles.
Il salua de la tête, familièrement, en entrant, et le sourire de la
fatuité aux lèvres, il s’avança vers Mme d’Argelès qui, peletonnée
sur une chaise longue, près de la cheminée, causait avec deux messieurs
chauves à physionomie grave et distinguée.
--Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu’avez-vous donc fait
aujourd’hui? Il me semble vous avoir aperçu au bois, dans le dog-cart du
marquis de Valorsay...
Une rougeur légère monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la
dissimuler, sans doute, au lieu de répondre, il prit la main du visiteur
annoncé en même temps que lui, et l’attira vers Mme d’Argelès, en
disant:
--Permettez-moi, chère madame, de vous présenter un de mes excellents
amis, M. Pascal Férailleur, un avocat dont vous entendrez parler un
jour.
--Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte,
répondit Mme d’Argelès.
Et avant que Pascal qui s’inclinait se fût redressé, elle se détourna et
reprit sa conversation interrompue.
Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu’un regard distrait.
C’était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, brun, assez grand, et
dont tous les mouvements étaient empreints de cette grâce naturelle qui
résulte de l’harmonie parfaite des muscles et d’une vigueur peu
commune.
Ses traits étaient irréguliers, mais leur ensemble sympathique respirait
l’énergie, la franchise et la bonté.
L’homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et
droit, ces lèvres rouges d’un dessin correct et spirituel, ne devait pas
être un homme ordinaire.
Abandonné par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche
des poignées de mains, il était allé s’asseoir sur une causeuse, un peu
dans l’ombre.
Ce qu’il éprouvait n’était pas de l’embarras, mais cette instinctive
défiance de soi dont on est saisi en pénétrant dans un milieu qui n’est
pas le sien.
Aussi dissimulait-il sa curiosité tant qu’il pouvait, tout en regardant
et en écoutant de son mieux.
Le salon de Mme d’Argelès était une sorte de galerie coupée en deux,
par une cloison mobile et des tentures.
Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres
nuits, et on avait ainsi deux pièces, l’une où on jouait, l’autre qui
était le refuge des causeurs.
Le salon de jeu, celui où se trouvait Pascal, était vaste, très-haut
d’étage et meublé avec une magnificence d’assez bon goût.
Le tapis n’avait point de tons criards, il n’y avait pas trop d’or aux
corniches, le sujet de la pendule était convenable.
Ce qui jurait, c’était une sorte d’abat-jour mobile, placé fort
ingénieusement au-dessus du lustre, de façon à renvoyer sur la table de
jeu toute la lumière des bougies.
Cette table de jeu, elle-même, était recouverte d’un tapis d’une grande
richesse, mais on n’en apercevait que les coins, car on avait jeté
dessus un second tapis, vert celui-là, et tout usé...
C’est à peine si Mme d’Argelès avait une cinquantaine d’invités, mais
tous, par leurs manières, semblaient appartenir à la meilleure
compagnie. Ils avaient dépassé quarante ans pour la plupart, beaucoup
étaient chamarrés de décorations, deux ou trois très-vieux étaient
l’objet d’une certaine déférence.
Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent
étrangement.
--Comment! ces gens-là ici! se disait-il... Et moi qui m’attendais à une
sorte de tripot clandestin...
Il n’y avait guère que sept à huit femmes, aucune n’était remarquable,
toutes avaient des toilettes très-riches, d’un goût douteux, et des
diamants.
Pascal remarqua qu’on les traitait avec une indifférence parfaite et
qu’on employait en leur parlant une politesse trop affectée pour n’être
pas ironique.
Vingt personnes au plus étaient assises au jeu; les autres s’étaient
retirées dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table,
ou causaient par groupes dans les coins.
Le surprenant, c’est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme
du respect dans ce chuchotement.
On eût dit qu’on célébrait dans ce salon les rites bizarres de quelque
culte mystérieux. Le jeu n’est-il pas une idolâtrie consacrée par
l’estampille du valet de trèfle, dont les cartes sont le symbole, qui a
ses images et ses fétiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs.
Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se
détachaient, étranges et baroques, les exclamations des joueurs:
--Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu
est fait!... Banco!...
--Quelle réunion bizarre!... pensait Pascal Férailleur; les singulières
gens!...
Et toute son attention se concentrait sur la maîtresse de la maison,
comme s’il eût espéré surprendre sur son visage le mot d’une énigme.
Mais Mme Lia d’Argelès échappait à toute analyse.
C’était une de ces femmes dont l’âge douteux flotte, selon leur
disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un
soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante.
Elle avait dû être très-belle autrefois, et même elle était belle
encore. Seulement sa taille s’était alourdie et ses traits délicats
s’empâtaient.
Blonde, elle avait les yeux d’un bleu si clair, qu’ils paraissaient en
quelque sorte déteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et
molle, trahissant l’abus des fards et des cosmétiques, la vie de nuit, à
la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets fermés, enfin les
bains prolongés et le constant usage de la poudre de riz.
Nulle expression d’ailleurs sur sa physionomie, que celle d’une banalité
accueillante. Ou eût dit que les muscles de son visage s’étaient
relâchés après d’exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus
violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de consterné
dans l’éternel et peut-être involontaire sourire figé sur ses lèvres...
Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevés aux manches et
au corsage, «création nouvelle» du couturier Van-Klopen...
Pascal en était là de ses observations, quand M. de Coralth, sa tournée
finie, vint se jeter sur la causeuse près de lui.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Ma foi! répondit l’avocat, je suis enchanté de vous avoir prié de me
conduire ici. Je m’amuse prodigieusement...
--Allons, bon! voilà mon philosophe séduit.
--Séduit, non, mais intéressé... Il faut tout connaître, n’est-ce pas?
Et, du ton de bonne humeur qui lui était habituel, il ajouta:
--Quant à être le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve,
c’est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre.
M. de Coralth parut stupéfié, mais qui l’eût observé de près eût vu un
éclair de joie traverser ses yeux.
--Vous allez jouer, fit-il, vous!...
--Moi-même!... Pourquoi non?
--Prenez garde!
--Et à quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre
ce que j’ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs...
L’autre hocha la tête d’un air soucieux.
--Ce n’est pas cela qui est à craindre, prononça-t-il, car le diable
s’en mêle, et toujours, la première fois, qu’on joue, on gagne.
--Et c’est un malheur?...
--Oui, parce que ce premier gain est comme un irrésistible appât qui
attire à la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son
argent... et c’est fini, on est joueur.
Pascal Férailleur avait aux lèvres le sourire de l’homme sûr de lui.
--Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J’ai pour la lester
l’idée de mon nom et de ma fortune à faire...
--Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas
ce que c’est; les plus forts et les plus froids y ont été pris... ne
jouez pas, partons.
Il avait haussé la voix comme s’il eût tenu à être entendu de deux
invités, qui venaient de se rapprocher de la causeuse.
Ils l’entendirent.
--En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s’écria l’un d’eux, qui était
un homme d’un certain âge... Est-ce bien Fernand qui cherche à débaucher
les amoureux de la dame de pique!...