Heureux, moi!... J’enviais son sort... Il était sûr, lui, que le
lendemain serait pour lui semblable à la veille...
Moi, ce jour-là, j’avais en poche et pour toute fortune un louis, épave
du baccarat de la veille... Dans l’enceinte du pesage, Isabelle m’a
passé une rose à la boutonnière... je lui ai donné mon louis... J’avais
envie de l’étrangler!...
Il s’interrompit, ivre de colère, et, marchant sur M. Isidore Fortunat,
le fit reculer jusqu’au fin fond d’une embrasure.
Une fois là:
--Et voici huit mois, poursuivit-il, que dure cette vie enragée!... Huit
mois dont chaque minute a été une atroce douleur... Ah!... mieux
vaudrait la misère, le bagne, l’infamie!... Et quand je touche au but,
vous, je ne sais par quel caprice ni par quelle trahison, vous rendriez
inutile tout ce que j’ai souffert!... Vous me feriez échouer dans le
port!... Non!... par le saint nom de Dieu, cela ne sera pas, je t’aurai
avant, misérable drôle, écrasé comme une bête venimeuse!...
Sa voix, sur ces derniers mots, arrivait à un tel diapason que les
vitres du salon en vibraient, et que Mme Dodelin en frissonna dans sa
cuisine.
--Sûr, pensait-elle, on finira par faire un mauvais parti à monsieur, un
de ces jours!...
Ce n’était pas, il est vrai, la première fois que M. Fortunat se
trouvait aux prises avec un client d’un tempérament sanguin.
Mais toujours il était sorti sain, et sauf de ces mauvaises rencontres.
Aussi, était-il beaucoup moins effrayé qu’il n’en avait l’air. Et la
preuve, c’est qu’il avait encore assez de liberté d’esprit pour
réfléchir et calculer.
«--D’ici quarante-huit heures, pensait-il, je serai fixé sur le sort du
comte... il sera mort ou en voie de rétablissement... donc, à promettre
pour après-demain tout ce que voudra cet enragé, je ne risque rien.»
Et, sur ce raisonnement, profitant d’une minute où M. de Valorsay
reprenait haleine:
--En vérité, monsieur le marquis, fit-il, je ne m’explique pas votre
irritation...
--Comment, drôle...
--Pardon!... avant de m’injurier, permettez que je m’explique...
--Pas d’explications... cinq cents louis!
--De grâce, laisse-moi achever... Oui, je sais que vous en avez un
besoin urgent... non à un jour près, cependant... Aujourd’hui, je n’ai
pu me les procurer... je ne puis m’engager formellement pour demain,
mais après-demain, samedi, 17, je les aurai assurément...
Le marquis le regarda comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa
pensée.
--Est-ce positif, au moins? demanda-t-il. Jouons cartes sur table; si
vous devez me laisser dans l’embarras, avouez-le moi...
--Eh! monsieur le marquis, ne suis-je pas intéressé à votre succès
autant que vous-même?... N’avez-vous pas des gages de mon dévouement...
--Alors je puis compter sur vous?
--Absolument.
En voyant dans les yeux de son client un reste de doute, M. Fortunat
ajouta:
--Vous avez ma parole!...
Trois heures sonnaient, M. de Valorsay prit son chapeau, et traînant un
peu la jambe, car les émotions fortes lui produisaient l’effet du
changement de temps, il se dirigea vers la porte.
M. Fortunat, qui avait encore sur le cœur l’épithète de drôle,
l’arrêta.
--Est-ce que vous allez, monsieur le marquis, demanda-t-il, chez cette
dame... Comment l’appelle-t-on?... Ah! Mme d’Argelès, où on doit
égorger le préféré de Mlle Marguerite?...
Le marquis eut un haut le corps.
--Pour qui me prenez-vous, maître Vingt-pour-Cent? fit-il d’une voix
rude. Il est de ces choses qu’un homme bien élevé ne fait pas
lui-même... On trouve à Paris, en y mettant le prix, des gens pour
toutes les besognes...
--Alors, comment saurez-vous?...
--Vingt minutes après l’affaire, M. de Coralth sera chez moi... Il y est
peut-être déjà...
Et ce sujet lui déplaisant plus qu’il ne pouvait l’exprimer:
--Allons... Allez-vous coucher, mon cher Arabe, fit-il. Au revoir... et
surtout soyez exact.
--Mes respects, monsieur le marquis...
Mais la porte refermée, la physionomie de M. Fortunat changea
brusquement.
--Ah!... tu m’insultes, fit-il d’une voix sourde... Tu me dépouilles et
tu m’appelles drôle par dessus le marché... Tu me payeras cela, mon
cher... quoi qu’il arrive.