Sa pénétration naturelle s’était singulièrement aiguillée, depuis qu’il
était journellement aux prises avec les difficultés de la gêne, depuis
qu’il luttait pour défendre sa peau, selon sa triviale mais énergique
expression.
L’extrême embarras de M. Fortunat ne lui avait pas échappé; ce dernier
trait fit éclore en loi un essaim de soupçons.
--Comment!... fit-il lentement et d’un ton de défiance, c’est vous qui
me donnez ce conseil, maître Vingt-pour-Cent!!.. C’est prodigieux!...
Depuis quand vos opinions se sont-elles à ce point modifiées...
--Mes opinions?...
--Mais oui!... N’est-ce pas vous, qui à nos premières entrevues me
disiez: «Ce qui vous sauvera, c’est que vous n’avez, de votre vie,
emprunté un louis à un ami... Un créancier ordinaire prend de gros
intérêts, et une fois payé se tait... Un ami n’est satisfait que le jour
où toute la terre sait qu’il vous a généreusement obligé... Mieux vaut
un usurier.» Je trouvais cela très-sensé, ma foi! et j’étais encore de
votre avis, quand vous ajoutiez: «Donc, monsieur le marquis, pas
d’emprunt de ce genre jusqu’à votre mariage, sous aucun prétexte...
Passez-vous de manger plutôt. Vous avez encore crédit sur rue, mais le
sol est miné... L’indiscrétion d’un ami disant: Je crois Valorsay
gêné... peut mettre le feu à la mine, et vous sautez!»
En vérité, le malaise de M. Fortunat était pénible à voir.
Ce n’est pas qu’il manquât d’audace, mais les événements de la soirée
avaient ébranlé son aplomb.
Imperturbable quand il avait en main les intérêts d’autrui, il se
trouvait tout désorienté d’avoir à manier les siens propres. L’espoir de
gain et le chagrin de la perte lui enlevaient sa lucidité.
Il était comme ces professeurs de jeu, plus froids que la glace en
théorie, conseillers excellents des joueurs aventureux, qui, dès qu’ils
touchent aux cartes pour leur compte, perdent la tête, ou «s’emballent,»
pour parler l’argot du tapis vert.
Sentant bien qu’il venait de commettre une maladresse insigne, il se
creusait la tête à chercher comment la réparer, ne trouvait pas, et sa
gaucherie en redoublait.
--M’avez-vous, oui ou non, tenu ce langage, insista M. de Valorsay...
Qu’avez-vous à répondre?
--Les circonstances...
--Lesquelles?...
--Dame!... des besoins urgente... Il n’est pas de règle sans
exception... Je ne prévoyais pas que vous iriez si vite... Voilà
quarante mille francs que je vous avance en cinq mois... c’est énorme...
A votre place je me serais restreint, j’aurais économisé...
Il s’arrêta, il fut contraint de s’arrêter par le regard perspicace et
terrible dont l’enveloppa M. de Valorsay.
Il était furieux contre lui-même...--«Je deviens stupide,» pensait-il.
--Encore un sage conseil, reprit ironiquement le gentilhomme ruiné...
Que ne m’engagez-vous, pendant que vous y êtes, à vendre chevaux et
voitures, et à aller m’établir rue Amelot, au 4e sur la cour... Cela
semblerait bien naturel, n’est-ce pas, et inspirerait à M. de Chalusse
une confiance sans bornes?...
--On peut, sans en arriver là...
--Ah! taisez-vous, interrompit violemment le marquis, car mieux qu’un
autre vous savez que je suis condamné au luxe... Vous savez aussi que je
suis condamné aux apparences quand la réalité n’est plus!... Le salut
est à ce prix. J’ai joué, soupé, fait courir... il faut que je continue.
J’en suis venu à exécrer Ninette Simplon, pour qui j’ai fait des folies,
et je la garde... c’est une enseigne... J’ai jeté les billets de mille
francs par la fenêtre, je n’ai pas le droit de n’en pas jeter... et
cependant je n’en ai plus... Que dirait-on si je m’arrêtais? «--Valorsay
a fait le plongeon!» Alors, adieu les héritières... Et je reste
souriant: c’est dans le rôle... Que penseraient mes domestiques, vingt
espions que je paye, s’ils me voyaient soucieux?...
Savez-vous, mons Fortunat, que j’en ai été réduit à dîner à crédit à mon
cercle, parce que j’avais payé, le matin, la provende du mois de mes
chevaux?...
Certes, j’ai chez moi des objets du plus grand prix... je ne puis m’en
défaire, cela se verrait et ils font partie de mon étalage... Un cabotin
ne vend pas ses costumes parce qu’il a faim... il se passe de manger...
et l’heure de la représentation venue, il endosse ses habits de velours
et de satin, et l’estomac creux, il chante les délices de la bonne chère
et l’ivresse des vieux vins...
Voilà ce que je fais, moi, Robert Dalbon, marquis de Valorsay!...
Aux dernières courses de Vincennes, il y a quinze jours, j’avais fait
atteler à la Daumont, et mes quatre chevaux soulevaient tout le long du
boulevard comme une poussière d’envie...