Il ne pouvait pas dire au marquis: «Eh! ils sont perdus, mes 40,000
francs, je ne le sais que trop... Mlle Marguerite n’a plus de
millions et vous avez commis un crime inutile...»
C’était cependant cette conviction qui lui donnait son bel accent
d’honnêteté effarouchée. Il se passait le luxe d’un peu de vertu pour
l’argent qu’il perdait.
Eût-il parlé comme il venait de le faire, s’il eût conservé beaucoup
d’espoir? C’est au moins douteux.
Quoi qu’il en soit, il faut rendre à M. Fortunat cette justice que
très-réellement et très-sincèrement il était révolté de ce qu’il avait
appelé une abominable action. D’abord, c’était un acte brutal et
violent, et il tenait, lui, pour les moyens doux. En second lieu, cela
sortait absolument du cercle de ses opérations. Autant de raisons pour
mépriser le marquis et s’estimer meilleur en se comparant à lui. Cela
arrive journellement et c’est même une joie de ce monde d’entendre les
coquins se juger entre eux. Il faut voir comme celui qui dépouille les
gens à la Bourse traite celui qui détrousse sur les grands chemins... et
réciproquement.
Cependant, grâce à un énergique effort de volonté, le marquis de
Valorsay avait repris son attitude hautaine, et d’un geste familier il
ramenait aux places vides ce qui lui restait de cheveux.
Bientôt il se leva.
--Tout cela, dit-il, est bel et bien; je n’en suis pas moins pressé de
connaître le résultat de ma petite combinaison... C’est pourquoi, mons
Fortunat, vous allez me compter les cinq cents louis que vous avez à me
remettre... et après, bonne nuit!
Cette mise en demeure, l’homme d’affaires l’attendait, et cependant il
tressaillit.
--Vous me voyez désolé, monsieur le marquis, répondit-il avec un sourire
piteux... c’est pour cela même que je suis resté si tard dehors,
contrairement à toutes mes habitudes... J’espérais trouver un banquier
qui m’a obligé jadis, M. Prosper Bertomy... vous savez, qui a épousé la
nièce de M. André Fauvel...
--Au fait... s’il vous plaît.
--Eh bien!... impossible de me procurer ces malheureux dix mille
francs.
De pâle qu’il était, le marquis devint cramoisi.
--C’est une plaisanterie, j’imagine... fit-il.
--Hélas!... non, malheureusement.
Il y eut une minute de silence pendant laquelle le marquis évalua
mentalement les conséquences de ce manque de parole, et sans doute il
les trouva fort graves, car c’est d’un ton presque menaçant qu’il dit:
--Vous savez cependant qu’il me faut cet argent aujourd’hui... il me le
faut.
Assurément M. Fortunat se fut laissé arracher un bon lambeau de chair
plutôt que cette somme.
Mais, d’un autre côté, il tenait à rester en bons termes avec le marquis
jusqu’à plus ample informé. On lui avait dit que le comte de Chalusse
était à la mort... mais on revient de loin, il pouvait se remettre, et
alors M. de Valorsay redevenait une valeur de premier ordre.
Ayant donc à ménager la chèvre et le chou, à sauver la caisse et à
garder le client, son embarras était extrême.
--Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, disait-il, je comptais sur une
rentrée...
Puis, soudain, se frappant le front:
--Mais dans le fait, s’écria-t-il, pourquoi, monsieur le marquis, ne
demanderiez-vous pas cette somme à un de vos amis... au duc de Champdoce
ou au comte de Commarin... c’est une idée, cela!...