M. Fortunat tendait à cet orage un dos plein d’humilité.

--Il faut m’excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis resté

dehors si tard, contre mes habitudes, c’est uniquement pour vos

affaires.

--Pardieu!... il ne manquerait plus que c’eût été pour les vôtres!

Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta:

--Eh bien!... où en sommes-nous?

--De mon côté tout marche à souhait.

Le marquis avait repris sa place au coin de la cheminée et tisonnait le

feu d’un air d’insouciance très-noble à coup sur, mais assez mal joué.

--Je vous écoute... dit-il simplement.

--En ce cas, monsieur le marquis, répondit M. Fortunat, voici le fait en

deux mots sans détails. Grâce à un expédient imaginé par moi, nous

obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-levée de toutes les

inscriptions qui grèvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos

mesures, et ce jour-là même, nous demanderons un état au conservateur...

Cet état, naturellement, certifiera que vos propriétés sont libres

d’hypothèques, vous le montrerez à M. de Chalusse et tous ses doutes,

s’il en a, seront levés... L’expédient, du reste, est simple; le

difficile était de trouver les fonds, mais je les aurai chez un

coulissier de mes amis. Tous vos créanciers, sauf deux, se prêtent

admirablement à cette petite manœuvre, j’ai leur consentement. Par

exemple, ce sera cher: il vous en coûtera vingt-six mille francs environ

de commission et de frais.

M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu’il ne put s’empêcher

de battre des mains.

--Alors, l’affaire est dans le sac!... s’écria-t-il. Avant un mois

Mlle Marguerite sera marquise de Valorsay et j’aurai de nouveau cent

mille livres de rentes...

Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n’avait pu se retenir de

hocher gravement la tête:

--Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien! à votre tour écoutez-moi.

Hier, j’ai eu une conférence de deux heures avec le comte de Chalusse,

et tout a été convenu et arrêté...

Nous avons échangé notre parole, maître Vingt-pour-cent. Le comte fait

royalement les choses, il donne à Mlle Marguerite deux millions.

--Deux millions! fit l’autre comme un écho.

--Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons

particulières et qu’il ne m’a pas dites, le comte tient à ce qu’il ne

soit porté que deux cent mille francs au contrat. Le reste--dix-huit

cent mille livres, s’il vous plaît--me sera remis de la main à la main,

sans reçu, avant la mairie. Ma parole d’honneur, je trouve cela

charmant... et vous?

M. Fortunat ne répondit pas. La gaieté expansive de M. de Valorsay, loin

de le dérider, l’attristait.

--Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu’à l’heure

qu’il est le comte a peut-être rendu l’âme et que très-probablement

Mlle Marguerite n’a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses

millions...

Mais le brillant gentilhomme ne soupçonnait pas cela, car il continuait,

répondant plutôt aux objections de son esprit qu’à M. Fortunat:

--Vous me direz peut-être qu’il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert

Dalbon, marquis de Valorsay, j’épouse une fille qui ne connaît ni père

ni mère et qui s’appelle Marguerite tout court... De ce coté-là, c’est

vrai, l’union n’est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera

notoire qu’elle n’a eu en dot que 200,000 francs, on ne m’accusera pas

d’avoir battu monnaie avec mon nom... J’aurai l’air, tout au contraire,

d’avoir fait un mariage d’amour... cela me rajeunira.

Cependant il s’interrompit, irrité de la froideur obstinée de M.

Fortunat.

--Savez-vous, maître Vingt-pour-Cent, dit-il, qu’à voir votre mine

allongée, on jurerait que vous doutez du succès.

--Il faut toujours douter... répondit philosophiquement l’homme

d’affaires.

Le marquis haussa les épaules.

--Même quand on a triomphé de tous les obstacles? demanda-t-il d’un ton

goguenard.

--Mon Dieu, oui.

--Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire

conclu?...

--Le consentement de Mlle Marguerite, monsieur le marquis.

Ce fut comme une douche d’eau glacée tombant sur la joie de M. de

Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d’une voix

sourde:

--Je l’aurai, répondit-il, j’en suis sûr maintenant.

On ne pouvait pas dire que M. Fortunat fût en colère. Ces gens froids et

lisses comme une pièce de cent sous n’ont point de passions inutiles.

Mais il était singulièrement agacé d’entendre son client sonner

sottement les fanfares de la victoire, pendant qu’il était réduit, lui,

à dissimuler au fond de son cœur le deuil douloureux de ses 40,000

francs.

Aussi, loin d’être touché de l’émotion du marquis, se complut-il à

retourner le poignard dans la blessure qu’il avait faite.

--Il faut me pardonner ma défiance, dit-il. Elle vient de ce que je me

rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours.

--Que vous disais-je?

--Que vous soupçonniez Mlle Marguerite d’une... Comment dois-je

m’exprimer?... D’une... préférence secrète pour quelqu’un.

A l’enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succédé. Il

était manifeste qu’il subissait la plus cruelle torture.

--J’ai eu plus que des soupçons, dit-il.

--Ah!

--J’ai eu une certitude, grâce à la femme de charge du comte de

Chalusse, Mme Léon, une vieille misérable que j’ai su mettre dans mes

intérêts. Elle a épié Mlle Marguerite et surpris une lettre qui lui

était adressée...

--Oh! oh!...

--Certes! il ne s’est rien passé dont Mlle Marguerite ait à rougir;

la lettre que j’ai tenue entre mes mains en était la preuve éclatante.

Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu’elle inspire et que

sans doute elle éprouve. Cependant...

Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixité.

--Vous voyez donc bien que j’ai raison de craindre... fit-il.

Exaspéré, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son

fauteuil en fut renversé.

--Eh bien!... non! s’écria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce

qu’à l’heure qu’il est, l’homme qu’avait distingué Mlle Marguerite

est perdu... Ah! c’est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment

même, il se perd irrémissiblement, sans retour... Entre lui et la femme

que je veux épouser, que j’épouserai, j’ai creusé un abîme si profond

que le plus immense amour ne le comblerait pas. C’est mieux et pis que

si je l’avais tué... Mort, on le pleurerait peut-être... Tandis que

maintenant, la dernière des filles et la plus avilie se détournera de

lui, ou l’aimant, n’osera l’avouer.

L’impassible homme d’affaires parut troublé.

--Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis à exécution le projet... le plan

dont vous m’avez entretenu en l’air... et que je prenais, moi, pour une

fanfaronnade, pour une plaisanterie?...

Le marquis abaissa lentement la tête.

--Oui!...

L’autre demeura un moment comme pétrifié; puis tout à coup:

--Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!...

En proie à une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard

dans le salon... S’il eût aperçu son visage dans une glace, il se fût

fait peur.

--Un gentilhomme! répétait-il avec l’accent d’une rage contenue, un

gentilhomme!... Les gens n’ont que ce mot à la bouche, maintenant...

Qu’entendez-vous donc par un gentilhomme, s’il vous plaît, mons

Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage héroïque et idiot

qui traverse la vie d’un pas grave, mélancoliquement drapé dans ses

principes, stoïque autant que Job et résigné comme un martyr... une

manière de Don Quichotte moral prêchant l’austère vertu et la

pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de

prix, et je suis ruiné... D’ailleurs, les miroirs de chevalerie sont

cassés, je vous en préviens... Moi je ne suis pas un saint, j’aime la

vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe,

les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon

temps, je me bats avec les armes de mon temps... Être honnête est

superbe, mais tant qu’à ne l’être pas, je préfère une énorme infamie qui

me donnera cent mille livres de rentes à cent mille petites gredineries

à vingt sous pièce... le garçon me gêne, je le supprime... tant pis pour

lui, pourquoi se trouve-t-il là!... Si j’avais pu le mener sur le

terrain, en plein soleil, je l’aurais expédié dans les règles, par

devant témoins... mais agir ainsi, c’eût été renoncer à Mlle

Marguerite... J’ai dû chercher autre chose... Je n’avais pas le choix

des moyens, n’est-ce pas?... L’homme qui se noie et qui en est à sa

dernière gorgée ne repousse pas une planche de salut, parce qu’elle est

malpropre...

Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un

canapé, prenant son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti près

d’éclater.

La colère l’étouffait, et plus encore quelque chose qu’il ne s’avouait

pas, le soulèvement de sa conscience et la révolte de ses derniers

instincts d’honnêteté.

Assurément il avait peu de préjugés, et depuis longtemps il s’était mis

au-dessus des préceptes de la morale vulgaire qu’il traitait de doctrine

d’abrutissement. Mais du moins, jusqu’à ce jour, jamais il n’avait

formellement violé aucun article du code des gens d’honneur. Tandis que

cette fois...

--C’est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le

marquis, prononça froidement M. Fortunat...

--Oh!... pas de morale.

--Cela ne fait jamais mal.

Le marquis haussa les épaules, et d’un ton d’amère gouaillerie:

--Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous énormément à perdre les

40,000 francs que vous m’avez avancés?... C’est facile. Courez chez la

d’Argelès, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part,

et l’autre sera sauvé, et il épousera les millions de Mlle

Marguerite.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 25 / 138 题