III

M. Fortunat venait à peine de partir pour son expédition au «garni

modèle,» lorsque le marquis de Valorsay s’était présenté chez lui.

--Monsieur est sorti, répondit la Dodelin, qui était allée ouvrir.

--Vous devez vous tromper, ma bonne...

--Oh! non... Et même Monsieur a dit que vous l’espériez.

--Allons, soit...

Fidèle aux ordres qu’elle avait reçus, la servante conduisit le visiteur

dans le salon, alluma les bougies d’un candélabre et se retira.

--C’est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait

désirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin...

Il sortit un journal de sa poche, s’allongea sur un fauteuil... et

attendit.

Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses goûts, le marquis de

Valorsay appartenait à cette aristocratie--non sans alliage--du plaisir

et de la vanité, qui pour exprimer des mœurs nouvelles a créé un

vocable nouveau: «la haute vie.»

Le cercle, le bois, les courses, les premières représentations, la

chasse en automne, l’été les eaux, une maîtresse, son tailleur, ses

relations du monde, ses chevaux emplissaient les journées du marquis de

Valorsay de leurs frivoles soucis.

Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de

ses aïeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en

tenue de jockey, avec ses bottes à revers et sa casaque amaranthe, il

croyait lire l’admiration dans tous les yeux.

C’était là comme le fond banal de son existence, d’où se détachaient

quelques épisodes saillants: deux duels, une femme enlevée, une séance

de vingt-six heures au jeu, une chute à la Marche, qui mit ses jours en

danger.

Tant d’avantages le rehaussaient considérablement dans l’estime de ses

amis, et lui avaient valu une célébrité dont il n’était pas médiocrement

fier.

Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et dès qu’il

quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler

son départ, à l’article «Villégiatures et déplacements.»

Le malheur est que cette vie d’oisiveté affairée a ses fatigues et ses

accidents. M. de Valorsay en était la preuve vivante.

Il n’avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins

quarante, en dépit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout

l’art de son valet de chambre ne dissimulait qu’à grand’peine et mal les

places vides de son crâne. De sa chute à la Marche, il lui était resté à

la jambe droite une certaine roideur qui tournait à la claudication dès

que le temps se mettait à la pluie.

Toute sa personne, enfin, annonçait une lassitude prématurée, de même

que ses yeux, lorsqu’il cessait de les surveiller, trahissaient le

dégoût de tout, l’abus, la satiété.

Il avait encore grand air malgré cela, une distinction innée que rien

n’avait altéré, et ces façons hautaines qui annoncent l’estime exagérée

de soi et l’habitude de commander des inférieurs...

Onze heures sonnèrent à la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis

de Valorsay se dressa en jurant.

--Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drôle se moque de moi,

décidément.

Il cherchait des yeux une sonnette, il n’en aperçut pas, et il en fut

réduit, lui, à entrebâiller une porte et à appeler.

La Dodelin parut.

--Monsieur a dit qu’il serait ici à minuit, répondit-elle à toutes les

questions du marquis, donc il y sera... Il n’a pas son pareil pour

l’exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment.

--Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j’ai les

pieds gelés!...

Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours fermé,

était humide et froid comme une glacière.

Et pour comble, M. de Valorsay était en habit, avec un pardessus

très-léger.

La servante hésita une seconde, trouvant que ce visiteur était bien sans

gêne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obéit.

--Évidemment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le

devrais...

Il resta cependant. La nécessité mâta les révoltes de son orgueil.

Orphelin de bonne heure, maître sans contrôle à vingt-trois ans d’un

patrimoine immense, M. de Valorsay était entré dans la vie comme un

affamé dans une salle à manger.

Son nom lui donnant droit à une bonne place, il s’installa, les deux

coudes sur la table, sans demander combien coûtait le banquet.

C’était cher; il s’en aperçut à la fin de la première année en

constatant qu’il avait de beaucoup dépassé ses revenus.

Il était clair que s’il continuait ainsi, chaque année creuserait un

abîme où s’engloutirait à la fin toute la fortune que lui avait laissée

son père, plus de cent soixante mille livres de rente.

Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer à ces choses lointaines

et mesquines! Et d’ailleurs il avait eu tant de succès et de

satisfactions de tout genre, pour son argent, qu’il ne le regrettait

pas.

Il possédait des propriétés princières, il trouva des prêteurs qui

furent trop heureux de lui offrir tout ce qu’ils avaient de capitaux,

contre bonne hypothèque, bien entendu.

Il emprunta timidement d’abord, puis plus hardiment, lorsqu’il reconnut

combien peu de chose est une hypothèque. On n’en est ni plus ni moins le

maître chez soi.

D’ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanité.

Placé à une certaine hauteur dans l’opinion de son monde, il ne voulait

pas déchoir et ce lui était une raison de faire une certaine folie

chaque année, parce qu’il l’avait faite l’année précédente.

Son écurie seule lui coûtait plus de cinquante mille francs par an.

D’intérêts, il n’en payait pas; on ne les lui réclamait pas; il oubliait

sans doute qu’ils s’accumulaient lentement, mais continuellement; qu’ils

s’enflaient à chaque échéance, qu’ils produisaient eux-mêmes, et qu’au

bout d’un certain nombre d’années le capital de sa dette serait doublé.

Sur la fin, il ne comptait même plus. Il ignorait absolument où en

étaient ses affaires. Il en était arrivé à se croire des ressources

inépuisables.

Il le crut jusqu’au jour où étant allé chez son notaire chercher des

fonds, ce notaire lui répondit froidement:

--Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n’ai pu

vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n’espérez plus

rien. Tous vos immeubles sont grevés au-delà de leur valeur... ainsi

c’est fini. Vos créanciers vous laisseront sans doute tranquille un an

encore, c’est leur intérêt; mais ce délai écoulé, ils vous

exproprieront, c’est leur droit.

Il eut un sourire discret, un sourire d’officier ministériel, et

ajouta:

--Moi, à votre place, monsieur le marquis, je mettrais à profit cette

année de répit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J’ai

bien l’honneur de vous saluer.

Quel réveil!... après un rêve splendide de plus de dix années!...

M. de Valorsay en demeura comme écrasé, et pendant deux jours il resta

enfermé chez lui, refusant obstinément de recevoir personne.

--M. le marquis est malade!... répondait son valet de chambre aux

visiteurs.

Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout à

oser envisager bien en face et froidement sa situation.

Elle était épouvantable, car sa ruine était complète, absolue. Pas une

épave ne devait échappée au désastre. Que devenir? Que faire?

Il avait beau se tâter, il se trouvait incapable de rien entreprendre,

de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait départi d’énergie, il

l’avait gaspillé au service de sa vanité. Plus jeune, il eût pu se faire

soldat, il n’eût pas été le premier, il serait allé en Afrique... mais

il n’avait même pas cette ressource.

C’est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les

ténèbres, lui revint à la mémoire.

--Décidément, murmura-t-il, son conseil était bon... Tout n’est pas

perdu et une issue nous reste encore: un mariage.

Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n’avait

transpiré de son désastre, et il avait encore pour un an tous les

prestiges de la fortune.

Son nom seul était un apport considérable. Ce serait bien le diable s’il

ne découvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque

héritière dévorée de l’ambition d’avoir sur ses voitures une couronne de

marquise.

Ce parti arrêté et mûri, M. de Valorsay s’était mis en quête, et bientôt

il crut avoir trouvé.

Mais ce n’était pas tout. Les donneurs de grosses dots sont défiants,

ils aiment à voir clair dans la situation des épouseurs qui se

présentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s’engager,

M. de Valorsay comprit qu’un homme d’affaires intelligent et dévoué lui

devenait indispensable.

N’allait-il pas falloir tenir les créanciers en haleine, leur imposer

silence, obtenir d’eux des concessions, les intéresser en un mot au

succès?...

C’est avec ces idées que M. de Valorsay se rendit chez son notaire,

espérant peut-être son concours.

Il le refusa net, d’un ton rogue, déclarant qu’il ne pouvait se mêler de

tels tripotages, et que les lui proposer était presque une insulte.

Puis, touché sans doute du désespoir de son client:

--Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l’homme qu’il vous faut...

Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous

parvenez à l’intéresser à votre mariage, il est fait.

Voilà, en gros, comment et à la suite de quelles circonstances le

brillant marquis de Valorsay était entré en relations avec M. Isidore

Fortunat.

D’un coup d’œil perspicace, dès la première visite, il jaugea

l’homme. Il le vit tel qu’il le souhaitait, prudent et hardi tout

ensemble, fertile en expédients, passé maître dans l’art de glisser sans

accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourmenté de

scrupules.

Avec un tel conseiller, masquer six mois un désastre et duper le

beau-père le plus défiant devait n’être qu’un jeu.

Aussi, M. de Valorsay n’eut-il pas une minute d’indécision. Il exposa

franchement sa situation financière et ses espérances matrimoniales, et

conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son

mariage.

Séance tenante, un traité fut signé, et dès le lendemain M. Fortunat

prenait en main les intérêts de l’honorable gentilhomme.

De quel cœur il s’y donna, et avec quelle foi au succès! un seul fait

le dit: Il avait avancé, de sa poche, quarante mille francs à son

client.

Après cela, le marquis eût eu mauvaise grâce à n’être pas satisfait de

son conseiller. Il en était d’autant plus enchanté que cet habile homme,

en toute occasion, lui témoignait une déférence respectueuse jusqu’à la

servilité.

Aux yeux de M. de Valorsay, ce point était capital, car il devenait plus

arrogant et plus susceptible, à mesure qu’il avait moins le droit de

l’être.

Honteux au-dedans de lui-même et profondément humilié des tripotages

avilissants auxquels il descendait, il s’en vengeait en accablant son

complice de sa supériorité imaginaire et de ses dédains de grand

seigneur.

Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l’appelait «Cher Arabe,» ou

«Mons Fortunat» et le plus souvent «Maître Vingt-pour-Cent.»

Et l’autre n’en gardait pas moins son sourire obséquieux sur les lèvres,

bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais à

l’article «divers».

Mais précisément la constante soumission de M. Fortunat faisait paraître

son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires

convenances ne se concevait pas de la part d’un homme si poli.

De sorte que peu à peu le marquis de Valorsay passait de la colère à

l’inquiétude.

--Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il.

C’est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit

était sonné depuis un moment déjà.

Le marquis délibérait s’il se retirerait ou non à la demie, quand il

entendit le grincement d’une clef dans la serrure de la porte

extérieure, puis des pas rapides dans le corridor.

--Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction.

Il s’attendait à le voir paraître aussitôt, mais point.

Peu soucieux de s’exhiber sous le costume qu’il avait endossé pour

suivre Chupin, M. Fortunat avait couru à sa chambre à coucher reprendre

ses vêtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer à la

conduite à tenir et à ce qu’il dirait.

Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte

de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non,

prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable

d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et

seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte.

De son côté, M. de Valorsay réfléchissait--un peu tard--qu’il avait eu

bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.

Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à

lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette

circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et

l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus

exigeant et plus dur?

Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût

fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui

lui parut sauver sa dignité compromise.

Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.

Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement,

comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant:

--Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien

endormi.

Mais l’autre ne fut pas dupe.

Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout

déchiré, trahissait la colère d’une longue attente.

--Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et

demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné

pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en

prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en

bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes

chevaux en ont peut-être attrapé une fluxion de poitrine!... Un

attelage de six cents louis!...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 24 / 138 题